‹ Cent ans d'histoire intérieure, 1789-1895Chapitre 17 sur 29 · Depuis 1831, il fallait plus de sept voix sur douze · texte numérisé non relu

Depuis 1831, il fallait plus de sept voix sur douze

agirait prudemment désormais en s'orientant vers la gauche : dans le cabinet du 22 février 1836, dont il prit lui-même la présidence, il écarta l'élément « doctrinaire » du centre droit, Broglie et Guizot notamment, pour chercher son point d'appui dans un nouveau groupe : celui du tiers parti, qui se montrait plus conciliant pour le libéralisme. Ce ministère n'avait point de programme arrêté : il n'était même pas capable de faire voter la conversion de la rente, que l'état du marché financier commandait d'opérer sans retard dans l'intérêt bien entendu du Trésor, mais à laquelle le roi et ses amis ne cessèrent de s'opposer jusqu'à la fin du règne, dans la crainte de mécontenter les électeurs censitaires. Pendant les vacances parlementaires, les dissentiments du cabinet avec Louis-Philippe s'accentuèrent : Thiers voulait intervenir en Espagne pour défendre la reine Isabelle contre les menées des carlistes et affirmer une politique diamétralement contraire à celle qu'avait suivie la Restauration en 1823; le roi s'y opposa, il accepta la démission de Thiers, sans même attendre aucune indication des Chambres, et cet acte de pouvoir personnel ouvrit la porte à une série d'attaques contre la royauté, qui allèrent sans cesse grandissant jusqu'en 1848.

Le tiers parti se laissa aisément convaincre de recueillir la succession ministérielle ainsi ouverte par le motu proprio du roi : le 6 septembre. Mole fit

un premier cabinet avec le concours des doctrinaires^ le 15 avril, un second en dehors d'eux, sans qu'on pût saisir entre les deux combinaisons d'autre différence essentielle que des changements de personnes. A peine Mole était-il installé aux affaires que le prince Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de Napoléon P"" et futur empereur des Français, jugeant l'heure favorable pour reprendre l'agitation bonapartiste, parut inopinément à Strasbourg, où il avait des complices dans l'armée et dans la population civile : il suffît de quelques heures pour mettre un terme à cette ridicule échauffourée (30 octobre 1836); on la prit même si peu au sérieux qu'on se contenta d'expédier le prince aux États-Unis, tout en traduisant ses complices devant le jury. L'affaire ne parut sérieuse que lorsque celui-ci rendit un verdict d'acquittement, ce qui indiquait tout au moins quelque complaisance de la part de l'opinion publique à l'égard des menées antigouvernementales. Mais le cabinet Mole avait si peu de crédit que, même après ce verdict, il ne put obtenir d'elle les nouvelles mesures de répression qu'il jugeait nécessaires.

Mole cependant se maintint tant bien que mal au pouvoir jusqu'au printemps de 1839 : il avait l'appui du roi, qui lui accorda jusqu'à deux fois, en novembre 1837 et en mars 1839, la dissolution de la Chambre, sans que, dans aucune de ces occasions, le pays, qui ne comprenait plus rien aux complications de la poli-

tique parlementaire, renvoyât une majorité ayant des opinions tranchées dans un sens quelconque. Mole fît passer des lois administratives assez importantes : en 1837 et en 1838, celles sur l'administration des communes et des départements où, malgré des améliorations de détail, les principales décisions des conseils locaux restaient subordonnées à l'assentiment du pouvoir central; en 1838, celles sur la compétence des tribunaux de première instance et des juges de paix, sur les faillites et banqueroutes, sur les aliénés. Mais chaque fois qu'il s'agissait de politique. Mole demeurait sans autorité sur la Chambre, pour la double raison qu'il n'avait point de ligne de conduite autre que de vivre au jour le jour, et qu'il comptait parmi ses adversaires tous les personnages marquants du Parlement, Thiers et Guizot, par exemple, qui, désormais rivaux l'un de l'autre, s'entendaient cependant pour le combattre. Un jour vint où, sous l'assaut combiné de ces deux hommes d'Etat, secondés pour la circonstance par les deux fractions extrêmes de la gauche et de la droite. Mole finit par succomber (8 mars 1839).

Mais une coalition qui peut détruire est le plus souvent incapable de rien fonder : ce fut le cas de celle-ci. La crise ministérielle resta longtemps ouverte : un premier cabinet, composé d'éléments hétérogènes et effacés, fut formé le 31 mars pour expédier les affaires courantes, et fit place le 12 mai

à un second qui, sous la présidence du maréchal Soult, ne renfermait également que des personnages secondaires du centre droit et du centre gauche. La situation se compliquait cependant. Au dehors, la question d'Egypte s'ouvrait et donnait lieu à une redoutable rivalité entre TAngleterre et la France, la première concédant à Méhémet-Ali la possession héréditaire de rÉgypte, mais ne voulant lui donner que pour partie et à titre viager seulement la pachalick de Saint-Jean-d'Acre, la seconde au contraire se montrant disposée à lui accorder la totalité de la Syrie. Au dedans, une tentative d'insurrection républicaine à Paris (mai) fut promptement réprimée, mais révéla pour la première fois les symptômes d'une agitation populaire qui, ne se contentant plus de revendications politiques, commençait à porter la lutte sur le terrain social, et à réclamer, par exemple, le partage du sol. A la Chambre enfin, les partis restaient confus et indécis : l'hostilité croissait contre le roi, qu'on accusait non sans raison de prendre des ministres sans valeur pour exercer une action dirigeante sur la politique; elle se manifesta par le rejet de la dotation réclamée pour son fils puîné, le duc de Nemours. Le cabinet Soult tomba sous ce coup . Louis- Philippe se résigna, quoique avec de vives répugnances, à laisser Thiers former un ministère exclusivement centre gauche, et qui, par ce fait seul, manquait d'une base parlementaire suffisamment étendue

(i^' mars 1840). Thiers était un homme très imaginatif , très porté à suivre plutôt qu'à contenir le sentiment national, fort imbu d'admiration pour Napoléon P*" et très désireux de gloire extérieure. Un seul acte et une intention belliqueuse marquèrent ce ministère de quelques mois; l'acte fut la loi prescrivant que les cendres de Napoléon seraient ramenées solennellement en France, ce qui donna un nouvel essor à la légende impériale ^ ; l'intention était de répondre, par des préparatifs de guerre, à la convention du 15 juillet par laquelle les puissances continentales s'entendaient avec l'Angleterre pour contrecarrer l'action de la France en Egypte. Mais sur ce dernier point Louis- Philippe opposa de nouveau son veto à la politique préconisée par ses ministres, et les laissa partir sans vote du Parlement plutôt que d'accueillir leurs conseils. Il fut sage sans doute d'enrayer les tendances belliqueuses de Thiers ; cette crise de 1840 augmenta cependant le malaise de l'opinion, en réveillant les passions nationales, en montrant l'Europe toujours coalisée contre la France, et en laissant la personne du roi plus découverte qu'elle ne l'était déjà.

Ce fut Guizot qui hérita de cette situation : bien

1. Le prince Louis-Napoléon, qui des États-Unis était passé en Angleterre , profita de la circonstance pour tenter une nouvelle équipée. Débarqué à Boulogne le 6 août 1840, il fut rapidement arrêté. On ne le reconduisit pas à la frontière cette fois : traduit devant la Chambre des pairs, il fut condamné et incarcéré au fort de Ham, d'où il réussit a s'échapper en 1846.

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que, dans le cabinet du 29 octobre 1840, il eût laissé la présidence du conseil au maréchal Soult, il fut dès ce moment le véritable chef du gouvernement et ne cessa pas de l'être jusqu'à la fin du régime de Juillet, dont on peut dire qu'il a été Texpression suprême. Doué d'un merveilleux talent oratoire, qui faisait croire à la fermeté de son caractère, Guizot avait en réalité une volonté vacillante, qui ne lui donnait aucune autorité sur le roi et le laissait désarmé devant les sollicitations les plus suspectes. Il a dit un jour : « Les bourgeois n'ont pas le goût des grandes entreprises ; quand le sort les y jette, ils en sont inquiets, embarrassés; la responsabilité les trouble, ils se sentent hors de leur sphère, ils aspirent à y rentrer, ils traitent à bon marché ». Et cette appréciation, assez vraie du reste, il la justifiait pleinement par son propre exemple, avec cette circonstance aggravante qu'il ne se doutait même pas qu'en dehors de cette bourgeoisie, qui constituait le pays légal de l'époque, il existât quelque chose d'autre en France. Étendre les frontières de ce pays légal, il n'en voyait pas l'utilité, parce que tout ce qui s'agitait en dehors, lui apparaissait comme de l'anarchie pure. Il lui suffisait de voir la royauté reposer sur les bases mêmes qu'elle s'était données à l'origine; il ne s'apercevait pas qu'elles étaient ébranlées par les passions qui couvaient dans la masse de la population ; il pensait affermir la dynastie que l'on avait improvisée en 1830

en affirmant, chaque fois qu'il en avait Toccasion, les prérogatives de la couronne, et en servant avec plus de docilité qu'il n'eût convenu les idées personnelles du roi. Il ne fut pas un ministre réactionnaire, car il était sincèrement attaché aux libertés acquises ; mais il pratiqua jusqu'à l'absurde la politique de l'immobilité conservatrice, et provoqua par là la ruine de la cause à laquelle il s'était voué.

La campagne en faveur de la réforme électorale et de la réforme parlementaire avait précisément commencé en 1840, et se poursuivit sans interruption jusqu'en 1848 : la réforme électorale, c'était la revendication en faveur d'une extension du droit de suffrage, que de rares théoriciens proposaient déjà d'accorder à tous les citoyens français, que des esprits très modérés voulaient au moins conférer aux « capacitaires » * ; la réforme parlementaire, c'était la limitation du nombre excessif des fonctionnaires qui siégeaient dans la Chambre, ou tout au moins l'interdiction pour eux de recevoir de l'avancement pendant la durée de leur mandat. L'une et l'autre eussent été nécessaires, la première pour donner au peuple la sensation que l'intérêt de caste et de coterie, les préjugés de classe, l'égoïsme des riches n'étaient point le seul obstacle qui s'opposât à la réalisation de ses rêves, encore confus, de rénovation sociale; la

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