‹ Cent ans d'histoire intérieure, 1789-1895Chapitre 18 sur 29 · Voir plus haut, p. 157, note · texte numérisé non relu

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seconde, pour affranchir la Chambre du soupçon de servilité et de vénalité qui pesait sur elle. A Tune et à l'autre cependant, Guizot n'opposa jamais que des refus hautains, méritant ainsi la cruelle apostrophe de Lamartine en 1842 : « Vous êtes implacable à toute amélioration. Si c'était là tout le génie de l'homme d'État chargé de diriger un gouvernement, il n'y aurait pas besoin d'homme d'État : une borne y suffirait. » Au vrai, Guizot se fût peut-être résolu à donner quelque satisfaction à ce mouvement d'opinion sans l'opposition irréductible du roi. Quand en 1842, le duc d'Orléans, fils aîné et héritier présomptif de Louis-Philippe, périt victime d'un accident de voiture, le seul homme qui, dans la famille royale, avait la perception des nécessités du lendemain, le seul qui eût quelque notion des évolutions inévitables, disparut de la scène et Guizot, n'essayant même plus de lutter contre l'obstination du souverain, s'entêta définitivement dans son refus.

Durant la période de sept années qui s'ouvrit avec le cabinet du 29 octobre 1840, des attentats, des procès de presse, quelques scandales administratifs et financiers, ajoutèrent au malaise du pays en jetant le doute et sur la stabilité du régime et sur sa vertu. Guizot réussit cependant à vivre de tâtonnements et de compromissions, au travers même de deux dissolutions de la Chambre, en 1842 et en 1846. 11 fit voter quelques lois administratives utiles, sur l'expro-

priation pour cause d'utilité publique, sur la chasse, sur les chemins de fer. Mais, dès qu'il s'agissait de politique, tout tournait contre lui. En 1842, il fut impuissant à faire accepter aux protectionnistes une union douanière qu'il avait conclue avec la Belgique, et dut renoncer à son arrangement avec l'Angleterre, au sujet du droit de visite pour la répression de la traite en 1844, l'incident de Taïti et de l'indemnité accordée au missionnaire Pritchard fut très mal accueilli de l'opinion qui n'était pas encore consolée de l'échec subi par la France en 1840 dans l'affaire d'Egypte. Suspect de trop de condescendance à l'égard de la Grande-Bretagne, Guizot chercha une réparation en Espagne, en faisant épouser à la reine Isabelle un Bourbon, François d'Assise, et en donnant le duc de Montpensier, frère de Louis-Philippe, pour époux à la sœur de la reine. Mais pour ce faire, il dut se concilier l'Autriche, favoriser le jeu de cette puissance en Italie et en Suisse : le bénéfice moral des mariages espagnols s'effaça pour le public français devant la trop fréquente répétition de ces sacrifices de la tradition nationale. Le plus grave échec de Guizot fut, dans la politique intérieure, son incapacité à régler la question religieuse, qui se posait alors principalement à l'occasion avec l'enseignement public. Le clergé, dont les empiétements successifs avaient été pour une large part dans l'impopularité et la chute de Charles X, avait vu d'un très mauvais œil l'avènement de la

monarchie de Juillet. Les débuts du règne de Louis- Philippe avaient d'ailleurs été marqués par une série de mesures désagréables à T Église et qui avaient accentué son mécontentement. La Charte cependant promettait au pays une loi sur la liberté de l'enseignement, et des catholiques éminents comme Montalembert et Lacordaire, qui pressentaient, bien avant le haut clergé, la nécessité pour l'Église de s'appuyer désormais sur les masses populaires au lieu de cantonner son action dans les classes supérieures de la société, menaient une propagande énergique pour la réalisation de cette promesse.

Déjà, la loi de 1833 sur l'enseignement primaire avait permis aux congrégations religieuses de fournir des maîtres aux écoles publiques. Mais l'enseignement secondaire restait le monopole de l'Université, chez laquelle les pensionnats privés étaient tenus de conduire leurs élèves lorsque ceux-ci aspiraient à l'obtention de grades académiques. Un premier projet, déposé par Guizot en 1833, n'avait pas abouti, parce que la Chambre des députés voulait refuser aux congrégations non autorisées, et particulièrement aux Jésuites, le droit d'ouvrir des écoles secondaires. En 1844, Villemain, ministre de l'instruction publique dans le cabinet Soult-Guizot, en élabora un autre qui, très favorable aux petits séminaires *, parut

1. Les petits séminaires sont des écoles secondaires ecclésiastiques placées sous le contrôle et la surveillance des évoques.

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excessif aux amis de l'Université, et très insuffisant par contre au clergé, qui ne prétendait à rien moins qu'à détruire les établissements d'enseignement de l'État. Mais Villemain tomba malade et dut quitter le ministère avant d'avoir fait voter sa loi. Son successeur, Salvandy, trouva plus simple d'éviter un débat aussi délicat : il donna quelques satisfactions aux catholiques, en faisant entrer des représentants du clergé dans le conseil de l'instruction publique (7 décembre 1846) ; le règlement de la question resta ajourné, laissant les esprits très divisés et très surexcités.

Ce gouvernement, si incertain et si faible à l'intérieur et dans les démêlés de la politique continentale, accomplit du moins une œuvre glorieuse qui dota la France d'une admirable possession située presque à sa porte, l'Algérie. Cette œuvre se poursuivit, de 1830 à 1847, sous tous les ministères successifs, malgré de nombreuses difficultés militaires ou parlementaires et avec une persévérance qui fait grand honneur aux hommes d'État de l'époque. Sans doute nul ne prévoyait, lorsque Charles X ordonnait de prendre Alger, ni la durée des sacrifices ni l'étendue des résultats qui s'ensuivraient : il arriva là, comme dans la plupart des expéditions coloniales, que la rébellion des populations indigènes contraignit l'envahisseur à reculer* les limites de sa domination au delà de ses conceptions premières. 11 n'en est pas moins vrai que, le

fanatisme musulman se combinant avec une ténacité trop rare chez les Français, la France s'assura ainsi un empire colonial peuplé de près de quatre millions d'âmes. Dès i833, le drapeau tricolore flottait sur tous les ports importants de la côte, depuis Bône jusqu'à Oran; en 1835, il avançait vers le sud jusqu'à Tlemcen, et le traité de la Tafna, conclu en 1837 avec le brillant émir Abd-el-Kader, en pacifiant momentanément la partie occidentale de la régence, permit à la France de porter son efl*ort principal vers l'est, où Constantine fut pris (13 octobre 1837). Abd-el-Kader ayant peu après rompu la paix, les Français passèrent les Portes de Fer (octobre 1839), occupèrent Cherchell, Médéah et Milianah en 1840, Boghar et Saïda en 1841, Sebdou et Tebessa en 1842, Tenez et CoUo en 1843, Batna, Biskra et Laghouaten 1844, et poursuivirent l'émir jusque dans l'empire du Maroc, qui lui prêtait son appui, et que le bombardement de Tanger (6 août) et la victoire de l'Isly (14 août 1845) contraignirent à traiter. En 1846, le massif de l'Aurès fut soumis, en 1847 celui de Kabylie, et Abd-el-Kader vaincu se constitua prisonnier le 23 novembre : l'Algérie était conquise.

Un homme s'était illustré entre tous dans cette noble entreprise : c'était le maréchal Bugeaud, aussi intelligent administrateur que vaillant militaire. Il crut devoir donner sa démission de gouverneur général de l'Algérie. Le gouvernement décida de le

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remplacer par le duc d'Aumale, fils cadet du roi, alors âgé de vingt-cinq ans seulement. Le maréchal Soult, ayant désapprouvé cette nomination, se retira de la présidence du conseil. C'est alors seulement que Guizot prit en titre la direction de la politique qu'il exerçait déjà en fait depuis longtemps (19 septembre 1847) ; il devait diriger, en cette nouvelle qualité, les funérailles de la monarchie de Juillet.

La situation n'était point brillante : la constitution du réseau ferré commencée en 1842, en grande partie aux frais de l'État, avait troublé l'équilibre budgétaire ; une dette flottante de près d'un milliard inquiétait le monde financier, dont les entreprises étaient d'ailleurs enrayées par la crise agricole qui sévissait depuis deux ans sur la France; Guizot s'était usé dans sa grande inaction et ses petites habiletés, à tel point même qu'ayant eu à remplacer quelques-uns de ses collègues du ministère, il avait eu de la peine à recruter des collaborateurs de bonne volonté; la désaffection, le découragement, la peur d'un bouleversement prochain étaient partout et se firent jour de la manière la plus évidente, dans les débats parlementaires de janvier 1848. A toutes les plaintes, à toutes les revendications, à tous les avertissements , Guizot n'opposait cependant que son intransigeant dédain et son imperturbable optimisme.

Il engagea la bataille de la manière la plus mala-

droite. L'agitation en faveur de la réforme électorale s'étendait sur tout le territoire. Ses meneurs — et par là il faut entendre les hommes du caractère le plus modéré, appartenant souvent au centre gauche, les Duvergier de Hauranne, les Rémusat, etc. — organisaient des banquets, où Ton prononçait force discours en faveur de l'extension du droit de suffrage. Un de ces banquets devait avoir lieu à Paris le

22 février; le gouvernement annonça qu'il l'interdirait. Aussitôt, malgré la presse qui prêche le calme, malgré les sociétés elles-mêmes qui ne croient pas le moment favorable, la population ouvrière des faubourgs descend vers le centre : dès le 22, et le

23 plus encore, on commence à se battre dans les rues, et, chose étrange, la garde nationale, composée de petits bourgeois, crie « Vive la réforme! » avec les émeutiers. A cette nouvelle, se voyant abandonné par les éléments qui l'avaient porté au trône et sur la fidélité desquels il se croyait en droit de compter, le roi prend peur : dans la nuit au 23 au 24, il confie le commandement de Paris à Bugeaud, il appelle les chefs du centre gauche et de la gauche dynastique, Thiers, Odilon Barrot, à former un ministère. Mais il est trop tard ; l'émeute qui grossit depuis trois jours est déjà maîtresse de la capitale. Le 24, à midi, Louis- Philippe abdique en faveur de son petit-fils mineur, le comte de Paris : trop tard encore; la Chambre est envahie, et, sous la pression des insurgés, elle élit

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un gouvernement provisoire, qui, composé de Lamartine, Dupont (de TEure), Ledru-Rollin, Marie, Crémieux, Arago et Garnier-Pagès, va s'installer à THôtel de Ville, où il s adjoint Louis Blanc et proclame la République.

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