CHAPITRE IX
La Révolution de 1848.
24 février 1848 — 1" décembre 1851.
La Révolution de 1848 est, après celle de 1789, l'événement qui a eu le plus de portée et le plus de conséquences politiques et sociales pour la France contemporaine, comme pour l'Europe entière, où elle réveilla l'esprit nationaliste et démocratique comprimé par la réaction de 1815. Aussi mérite-t-elle qu'on s'y arrête, pour décrire en quelques traits l'état de la société française au 24 février, et déterminer les caractères principaux d'un mouvement qui, sans être secondé par des guerres comparables à celles de la première Révolution et de l'Empire, franchit les frontières, suscita l'Italie puis l'Allemagne actuelles, et inspira pour une large part leurs institutions politiques.
De la noblesse française il n'était plus question
depuis longtemps déjà : rancienne ne s'était pas relevée du coup qu'elle avait reçu en 1789, et la nouvelle, celle de l'Empire, n'avait su ni pousser des racines profondes dans la nation, ni même conserver sa fortune récente devant la rigueur implacable des lois successorales. Parmi les gens portant des titres, la majeure partie s'était ralliée à Louis-Philippe, comme elle l'eût fait à Tégard de tout autre gouvernement, parce qu'elle était surtout avide d'emplois et de traitements; une minorité seulement, fidèle à sa foi légitimiste, s'était renfermée dans une opposition maussade, mais digne, à la branche cadette. Ni d'un côté ni de l'autre, il n'y avait d'influence sociale appréciable pouvant fournir un appui sérieux à un gouvernement quelconque.
Le clergé n'était pas en meilleure posture : son attitude et ses prétentions sous Charles X l'avaient rendu suspect à tous ceux qui s'honoraient du nom de libéraux. Il commençait à séparer ses intérêts de ceux de la cause monarchiste, tant parce qu'il avait pâti de son alliance trop intime avec le dernier des Bourbons, que parce que, pressentant l'évolution sociale du milieu du siècle, il s'orientait, inconsciemment encore, vers les masses populaires, source nouvelle de tous les pouvoirs. Aussi voyait-on les plus intelligents de ses membres arborer désormais le drapeau de la liberté. Ce goût de la liberté, si extraordinaire chez les représentants d'un culte aussi fortement hiérarchisé et
discipliné que l'Église romaine, n'était cependant pour eux qu'un moyen de ressaisir leur ancien empire : ils ne s'étaient pas consolés encore d'avoir perdu leur prépondérance politique du temps jadis; ils attendaient d'un avenir meilleur la restauration de leur domination; ils flattaient, pour y arriver, les passions du jour; mais sitôt que ces passions se tournèrent contre eux, sitôt qu'ils entrevirent la possibilité de ressaisir leur puissance par le secours d*un bras séculier, ils abandonnèrent avec ensemble le drapeau libéral pour revenir d'un même pas aux doctrines autoritaires.
La classe moyenne n'était plus déjà ce qu'on l'avait connue en 1830 : électeurs censitaires ou simples gardes nationaux , les bourgeois avaient fini par s'aviser, après trois expériences infructueuses, qu'il y avait quelque naïveté et quelque vanité à prétendre installer la monarchie représentative dans la France issue de la Révolution; ceux qui étaient libéraux n'avaient point trouvé dans le régime de Juillet la satisfaction progressive de leurs aspirations, puisque, au contraire, le développement normal des principes de 1830 avait été brusquement arrêté dès le milieu du règne ; ceux — et c'étaient sans doute les plus nombreux, au moins dans le pays légal, — ceux qu'animaient le souci de leur tranquilité matérielle, et, pour tout dire, un intraitable égoïsme, vivaient depuis trop longtemps au milieu des attentats et des émeutes, et
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dans l'appréhension de dangers inconnus, pour être très attachés à la dynastie d'Orléans. De là , au 23 février, une certaine sympathie pour la cause de la réforme, mais surtout une indifférence presque complète pour la forme du gouvernement.
Restait la masse populaire : d'un côté, le paysan, assurément sceptique en matière de politique pure, mais porté par tempérament et par héritage révolutionnaire vers les conceptions égalitaires; de l'autre, l'ouvrier auquel les progrès industriels du temps donnaient chaque jour une importance plus grande dans la vie nationale, le seul peut-être qui conservât une foi politique vivace, à cette heure de lassitude générale; supportant déjà avec impatience les vicissitudes de son existence économique ; voulant devenir citoyen parce qu'il jugeait que personne jusque-là ne s'était occupé de lui, et tout prêt, une fois qu'il le serait devenu, à utiliser ses droits politiques pour la défense de ses propres intérêts. La bourgeoisie se résignait à la République parce qu'elle ne voulait plus user son temps et ses forces à s'abriter derrière des privilèges éphémères; le paysan laceueillait volontiers, sous la double condition qu'elle satisferait son penchant pour l'égahté et qu'elle ne l'empêcherait point de vendre paisiblement son blé et son bétail; l'ouvrier la désirait ardemment, parce qu'il y voyait l'aurore d'une révolution sociale.
Aussi est-ce au milieu d'une adhésion générale.
pour ne pas dire unanime, que, le 26 février, le gouvernement provisoire abolit toute royauté et proclama la République. Mais que serait cette République? On en avait vu de toutes sortes sous la première Révolution et l'on n'avait que l'embarras du choix entre tant de modèles divers. Un hasard décida ce que la sagesse humaine n'eût peut-être pas résolu. Le 24, parlant d'abondance dans la Chambre envahie, Lamartine avait assigné pour mission au gouvernement provisoire de convoquer pour une prochaine consultation nationale « le pays tout entier, oui, tout ce qui porte dans son titre d'homme les droits de citoyen », et c'est ainsi que la France passa brusquement d'un corps électoral de 250000 individus à un autre qui en comptait dix millions : le décret du 4 mars décida en effet que tous les Français ayant vingt et un ans d'âge et six mois de résidence dans une commune auraient le droit de vote, sans même prendre la précaution de dire qu'ils voteraient au second degré. On eut ainsi le suffrage universel pur et simple et direct, avec l'obligation pour chaque électeur de choisir non pas seulement un député, mais la liste entière de ceux de son département et la faculté pour lui d'aller chercher des élus n'importe où, dans les rangs des moins fortunés aussi bien que des plus riches, puisque les députés, recevant désormais une indemnité quotidienne de vingt-cinq francs, n'avaient plus besoin de posséder des ressources personnelles pour exercer
leur mandat. C'était effrayant comme improvisation : les vrais républicains, les Louis Blanc, Ledru-RoUin et autres s'en inquiétaient, sachant Tignorance du pays. Plus tard on s'en consola par un mot d'esprit : « Pour punir M. Guizot d'avoir refusé l'adjonction des capacités, dit un malin, on a décrété d'un seul coup celle de toutes les incapacités ».
On se prépara de toutes parts, et très allègrement, aux élections, qui avaient été fixées au mois d'avril, à raison du long délai qu'il fallait pour enregistrer les noms des nouveaux électeurs. Les républicains marchaient vaillamment au combat, décidés à faire de leur mieux pour suppléer à l'éducation incomplète du peuple ; les catholiques et les légitimistes attendaient avec confiance l'issue du scrutin, convaincus, mais bien à tort, que le pays était avec eux; les bonapartistes enfin étaient tout rassérénés, s'imaginant, non sans raison, que la légende napoléonienne était encore assez vivace dans certaines campagnes pour que leur parti eût quelque profit à tirer de cette redoutable expérience. Seuls, les orléanistes de profession manquaient d'entrain : cela s'expliquait de soi pour les vaincus de la veille. Dans ces conditions, le scrutin se passa au milieu d'un calme presque religieux et d'un enthousiasme général : sur 900 membres, l'Assemblée nationale constituante comprit 100 légitimistes et 800 républicains, ou soi-disant tels, dont la majorité était incontestablement modérée. Mais, lors-
qu'elle se réunit le 4 mai, la situation était déjà profondément altérée.
Rien n'indique mieux les intentions généreuses, on pourrait presque dire la candeur, du gouvernement provisoire, que la série des décrets qu'il rendit entre le 24 février et la fin d'avril. L'abolition de la peine de mort en matière politique, l'annulation de toutes les poursuites et condamnations en cours pour délits politiques, la suppression du lourd droit de timbre que payaient les journaux, et l'abrogation de la loi du 8 septembre 1835 sur la presse, l'affranchissement des esclaves dans les colonies, les facilités données à la naturalisation des étrangers, etc., sont autant d'indices de l'élan presque mystique qui portait ces hommes de cœur non seulement à débarrasser la égislation des entraves dont eux-mêmes avaient souffert, mais à doter l'humanité de nouvelles et précieuses conquêtes. Leur candeur se révèle par contre, lorsque, par le décret du 8 mars, au lieu de laisser la garde nationale composée comme elle l'était sous le régime précédent, de citoyens assez soigneusement choisis, et au risque d'armer les pires éléments de la population, ils y incorporent d'un trait de plume tous les Français de vingt et un à cinquante-cinq ans ; elle éclate encore quand, dans son célèbre manifeste aux puissances (4 mars) , Lamartine annonce que les traités de 1815 ont cessé d'exister en droit pour la République française, mais que « la prudence de
celle-ci est pour l'Europe une meilleure et plus honorable garantie que les lettres de ces traités, si souvent violés ou modifiés par elle ». Et, quelques jours après, lorsque, pressés par les besoins financiers, n'ayant trouvé presque rien dans les caisses pour assurer le service des rentes, bien moins encore pour faire face aux demandes de remboursement que la panique causée par la Révolution a provoquées dans les caisses d'épargne, ils décrètent le paiement anticipé des impôts, une augmentation de près de moitié sur les taxes directes et l'établissement d'une taxe sur les créances hypothécaires, c'est avec une véritable stupéfaction que ces hommes honnêtes, mais ingénus, constatent le déplorable effet produit par ces mesures sur l'opinion publique.
D'autres difficultés les guettaient d'ailleurs, plus sérieuses encore que les difficultés financières. A la faveur des nouveaux décrets sur la presse, de nombreux journaux s'étaient fondés, dont quelques-uns très violents, voire même socialistes ou communistes; de même, les clubs de la première révolution s'étaient reconstitués, où, à côté d'idéologues, on retrouvait les conspirateurs les plus fameux de la monarchie de Juillet, lesquels perfectionnèrent leur organisation en instituant sous le nom de Club des clubs une autorité centrale sur toutes les associations politiques de la capitale. C'étaient des cadres tout formés pour des manifestations populaires, au besoin même pour des
émeutes, dont la garde nationale démocratisée fournirait la troupe et les armes. Il y eut plusieurs mouvements dans la rue en effet : le 16 mars pour protester contre la dissolution des compagnies d'élite de la garde nationale; le 17 pour réclamer Tajournement des élections à la Constituante, qu'on craignait de voir réactionnaires ; le 16 avril pour annoncer que si effectivement une majorité monarchiste était élue par le pays, on s'en débarrasserait par la force. Et, comme le gouvernement provisoire négociait avec les manifestants et leur cédait parfois, ceux-ci prirent peu à peu conscience de leur puissance. Une bonne occasion suffirait pour donner naissance à une insurrection véritable.
Cette occasion ne devait pas tarder à être fournie par l'agitation créée autour des questions sociales. Depuis plusieurs années déjà, les écoles socialistes enseignaient que l'État avait pour premier devoir de procurer du travail à ceux qui en manquaient, et d'organiser ce travail de telle manière que chaque ouvrier pût ainsi chaque jour consacrer un temps convenable soit à perfectionner son instruction, soit à se reposer : cette doctrine fut notamment l'objet d'un volume de Louis Blanc, V Organisation du travail, qui parut en 1839 et accrédita dans le peuple cette idée qu'une simple loi pourrait aisément résoudre le problème. Plus ou moins pénétré lui-môme de ces illusions, mais obéissant ici encore à la pression des circon-
stances, le gouvernement provisoire avait pris deux résolutions graves : le 27 février, il institua des ateliers nationaux où, moyennant un salaire minime mais régulier, les nombreux ouvriers que la crise économique laissait inoccupés furent embrigadés et employés à des travaux de terrassement; le 28, il créa au palais du Luxembourg, sous la présidence de Louis Blanc, une sorte de parlement ouvrier, composé de 200 délégués des divers corps de métiers, et qui devait préparer un projet sur l'organisation du travail pour la prochaine réunion de l'Assemblée constituante.
' Des conférences du Luxembourg sortirent quelques ébauches de réformes pratiques, mais surtout un vaste exposé théorique. Parmi les premières on peut citer la fondation de plusieurs associations coopératives de production, et le décret du 2 mars qui limita la journée de travail dans les manufactures et interdit le marchandage *, décret qui d'ailleurs fut impossible à appliquer. Quant à l'exposé théorique, il assignait pour objectif aux efforts de l'avenir la lutte contre la féodalité financière, la limitation des effets de la concurrence, et proposait comme moyens l'extension des associations ouvrières et l'intervention désintéressée de l'État; il admettait par exemple que celui-ci
1. Le contrat de marchandage est celui par lequel des sousentrepreneurs embauchent des ouvriers pour le compte de Tentrepreneur principal en prélevant une part de bénéfice sur le travail à effectuer.
rachetât les mines, les chemins de fer et les canaux, qu'il gérât même des entreprises agricoles, d'une part pour fournir du travail aux ouvriers inoccupés, de l'autre pour alléger le prix de revient des profits perçus par les propriétaires et actionnaires de ces exploitations ; la nationalisation des banques et assurances, la création d'un crédit foncier et commercial sous la direction de l'État, l'institution d'entrepôts et de bazars pour régulariser les échanges en supprimant les intermédiaires, la fixation des prix de vente pour empêcher les rivalités ruineuses , devaient achever l'organisation projetée. De toutes ces idées> aucune ne fut mise en pratique immédiatement. Mais elles forment, aujourd'hui encore, la partie essentielle des programmes socialistes, et leur vulgarisation jeta quelque effroi dans les classes riches, malgré le soin que mettaient Louis Blanc et ses amis à proscrire les recours à la violence.
Quant aux ateliers nationaux, la conception n'en était pas précisément nouvelle : la Poor Law de la reine ÉHsabeth, les cahiers de 1789, les décrets de la Convention nationale avaient parlé , eux aussi , d'assurer du travail aux valides et des secours aux invalides, pensée généreuse s'il en fut, mais d'une réalisation extraordinairement difficile, puisque la proclamation de ce droit au travail impliquait pour l'État l'obligation de fournir d'autant plus d'occupation ou de secours que l'état du marché économique
était plus mauvais et le trésor plus pauvre. Il arriva, dans rexpérience de 1848, ce que les esprits les moins prévoyants eussent dû prévoir : le nombre des ouvriers qui s'offrirent , en quelques semaines, aux ateliers nationaux, ne tarda pas à atteindre cent mille; on n'eut pas de quoi les Occuper réellement; on dut instituer des salaires de chômage, fonctionnant concurremment avec les salaires de travail effectif, et cette masse, habituée à se faire ainsi sans grand effort des rentes sur l'État obéré, ne pouvait manquer de fournir un appui aux éléments révolutionnaires le jour où le souci des finances conduirait les pouvoirs publics à mettre fin à ce coûteux essai.
En dépit de ces diverses mesures, qui ménageaient un avenir assez trouble, mais dont les inconvénients ne s'étaient pas fait immédiatement sentir, l'Assemblée nationale n'eut pas tort de déclarer solennellement le 3 mai que le gouvernement provisoire avait «• bien mérité de la patrie » : le gouvernement avait, en somme, réussi à maintenir Tordre sans la moindre effusion de sang, et à une époque où tous les pouvoirs étaient désorganisés. Il n'allait malheureusement pas tarder à en être autrement.
En attendant le vote de la constitution qu'elle avait à élaborer, l'Assemblée confia le pouvoir exécutif à une commission de cinq membres (10 mai), où elle fit entrer Arago, Garnier-Pagès , Marie, Lamartine •et Ledru-Rollin, mais dont elle écarta résolument
rélémeiit socialiste, ce qui eut pour premier effet d'indisposer une notable fraction de la population parisienne et de rendre TAssemblée suspecte de tendances réactionnaires. Dès le 15, sous prétexte de demander l'appui du gouvernement pour la Pologne insurgée, une manifestation s'organisa qui envahit le palais législatif et ne fut dispersée que par l'intervention de la garde nationale. L'événement fut pour tout le monde une première cause de perturbation : l'Assemblée s'etfraya d'être ainsi à la merci de l'émeute ; elle soupçonna la commission executive de faiblesse, sinon même de complicité; elle inquiéta les puissances étrangères en émettant le vœu (24 mai) que l'Allemagne fût unifiée, la Pologne libre et l'Italie affranchie ; elle surexcita les appréhensions des partis avancés de la capitale, en exigeant que des poursuites fussent intentées contre les meneurs de la manifestation.
Une grosse erreur de l'Assemblée et une lourde faute de la commission executive précipitèrent le cours des événements : la première voulait dissoudre les ateliers nationaux, qu'elle jugeait dangereux et dispendieux, et tout en affectant de dire qu'elle entendait procéder par étapes à cette opération, elle ne cessait de harceler le gouvernement à ce sujet; celuici, d'abord hésitant, commit un véritable acte de folie en décidant subitement le 21 juin que les ouvriers de treize à vingt-cinq ans seraient mis en
demeure d'opter entre Tenrôlement militaire et leur radiation des contrôles des ateliers nationaux, et que des facilités seraient données aux plus vieux pour s'embaucher en province. Cette brusque décision, dont l'exécution commençait le 22, jeta l'émoi dans le peuple de Paris : si la garde nationale des quartiers riches fît cause commune avec l'armée régulière, celle des quartiers pauvres se rangea du côté de l'insurrection naissante. Le 23, Paris était couvert de barricades; le 24, l'Assemblée proclamait la ville en état de siège, acceptait la démission de la commission executive et conférait tous les pouvoirs exécutifs au général Cavaignac, ministre de la guerre. Durant quatre jours ce fut une bataille meurtrière. Cavaignac demeura en définitive maître du terrain, mais sa victoire laissa des rancunes implacables dans la population, et l'Assemblée acheva de perdre sa propre popularité en autorisant la transportation outre-mer, par voie administrative, de plusieurs milliers d'insurgés faits prisonniers (27 juin).
Cavaignac était connu de longue date pour ses opinions républicaines : aussi les événements de juin, quoique fondant son pouvoir sur les ruines du socialisme révolutionnaire, ne lui garantissaient pas le concours de la classe moyenne et de la province, désormais terrorisées et décidées à chercher un sauveur quelconque. Il fit tout ce qui dépendait de lui pour achever le rétablissement de l'ordre public et assurer son
maintien avec le concours d'un ministère de gauche modérée : sur son initiative, le cautionnement fut rétabli pour les journaux, la tenue des clubs et réunions subordonnée à une déclaration faite par les organisateurs à Fadministration, des procès engagés contre les membres de l'Assemblée soupçonnés d'avoir pactisé avec les récentes émeutes. Mais Cavaignac se montrait aussi ferme à réprimer la propagande des royalistes et des bonapartistes que celle des révolutionnaires, et, comme les premiers, sentant la réaction naissante de l'opinion publique, relevaient la tête; comme le prince Louis-Napoléon Bonaparte venait même de se faire élire député dans une élection complémentaire, l'Assemblée, d'abord sympathique à la personne et à la politique de Cavaignac, commençait à le dénigrer et à affaiblir son crédit.
C'est sur ces entrefaites que fut promulguée la constitution du 4 novembre 1848, faite au milieu des orages et dénotant chez ses auteurs une extraordinaire inexpérience des conditions essentielles de la vie publique. Elle était précédée d'un préambule, qui contenait une déclaration des droits et des devoirs du citoyen, où, n'osant pas proclamer le droit au travail, l'Assemblée constituante affirmait du moins le droit à l'assistance. Elle instituait un Conseil d'État chargé de préparer les projets de lois, élu pour six ans par l'Assemblée législative. Celle-ci était composée de 750 membres, élus pour trois ans par le
suffrage universel et direct, au scrutin de liste départemental ; TAssemblée fixait elle-même Tépoque et la durée de ses sessions, et ne pouvait pas être dissoute avant l'expiration normale de son mandat. Le président de la République — car on ne songeait plus à mettre un comité à la tête du pouvoir exécutif — était, lui aussi, élu par le suffrage universel direct; il l'était pour quatre ans, sans être rééligible à sa sortie de fonctions; il nommait et révoquait ses ministres, qui étaient responsables comme le président lui-même. Et non contents d'avoir institué une chambre unique, un chef d'État ayant une assise électorale plus large que cette chambre même ; non contents d'avoir rendu celle-ci permanente et excité les ambitions de celui-là en le faisant non rééligible; non contents encore d'avoir prétendu combiner deux responsabilités inconciliables, celle du chef de l'État et celle de ses ministres, les Constituants de 1848 rendaient la revision de leur œuvre à peu près impossible, en exigeant que les motions en faveur de la revision fussent votées par trois fois, à un mois d'intervalle, par une majorité des trois quarts des députés, et que la revision fût ensuite faite par une assemblée spécialement élue à cet effet. C'était courir de gaîté de cœur au-devant d'inextricables conflits.
De toutes les dispositions de cette constitution, la plus dangereuse était assurément celle concernant le mode d'élection du président de la République : issu
d'une vaste consultation populaire, le chef de l'État ne pouvait manquer de se croire supérieur à TAssemblée qu'il aurait en face de lui, et dans un pays centralisé comme la France, avec une opinion publique encore mal exercée à l'usage de ses droits politiques, il disposerait d'un énorme pouvoir, sans contrepoids réel. Mais aucun argument tiré du péril inévitable ne put convaincre l'Assemblée constituante : « Il faut s'en remettre à la Providence! » s'écria le poète Lamartine, dans un beau mouvement oratoire; l'on ne prit même pas la précaution de frapper d'inéligibilité les membres des familles ayant régné sur la France.
Or, il s'en trouvait un dont les ancêtres avaient cessé de régner depuis assez longtemps pour que l'opinion se souvînt seulement de leurs bons côtés et eût oublié leurs fautes, dont le nom rappelait et la gloire militaire et les origines révolutionnaires de jadis, en même temps qu'il semblait concilier les traditions égalitaires si chères à tous les Français et les allures autoritaires qui plaisent aux heures de trouble social et d'indécision politique; un prince qui n'était personnellement connu que par ses équipées de Strasbourg et de Boulogne, et par quelques œuvres empreintes d'un certain mysticisme socialiste qu'il avait rédigées durant sa captivité de Ham; un prétendant, qui venait de faire adhésion à la République à la suite de sa récente élection à la députation, et qui
avait su se tenir assez effacé durant son passage dans TAssemblée pour n'être l'objet d'aucune haine, d'aucune suspicion, d'aucune appréhension : le prince Louis-Napoléon Bonaparte, en un mot, fils de Louis, ancien roi de Hollande, neveu par conséquent de Napoléon le Grand. Le 10 décembre 1848, le peuple de France le choisit pour président, à l'énorme majorité de cinq millions et demi de suffrages contre un million et demi accordés à l'intègre Cavaignac. De même que Napoléon P' avait été sacré empereur par la grâce souveraine des Français parce qu'il leur apparaissait comme la personnification suprême de l'égalité civile menacée par la réaction, de même Louis-Napoléon était élevé à la présidence comme consécration de l'égalité politique tout récemment conquise. Si celle-ci, à son tour, venait à être compromise, le prince-président n'aurait qu'un geste à faire pour devenir, lui aussi, empereur : les divisions et les haines des partis, jointes à l'impuissance des classes dirigeantes et à la lassitude croissante du pays lui en fournirent bientôt l'occasion ; en attendant cette échéance fatale, il eut grand soin de se glisser entre les hommes du jour avec une merveilleuse dextérité, de ne se livrer à aucun, de se servir de tous, augmentant son crédit personnel du discrédit des autres, et asseyant en définitive son pouvoir sur les ruines de toute liberté.
L'Assemblée constituante survécut quelques mois à
rélection du 10 décembre pour faire diverses lois sur le Conseil d'État, la procédure électorale, etc., nécessaires au fonctionnement de la Constitution. Louis- Napoléon s'installa cependant, et prit son premier cabinet (30 décembre) parmi les membres de l'ancienne gauche dynastique du temps de Louis-Philippe : le premier ministre fut Odilon Barrot, celui-là même que le dernier roi avait appelé trop tard pour sauver sa couronne. Mais la gauche dynastique de 1847 n'était plus la gauche de 1848 : le cabinet Barrot ayant entamé des poursuites nouvelles contre les sociétés secrètes, et déposé un projet interdisant les clubs, fut mis en minorité à diverses reprises dans l'Assemblée expirante. Il ne s'en alla pas cependant, et présida aux élections générales du 13 mai 1849. Ces élections, très différentes de celles de l'année précédente, donnèrent à l'Assemblée législative une composition singulièrement hétéroclite : les républicains modérés furent réduits à 80 membres environ, les avancés obtinrent 180 sièges — Paris, Lyon, la plupart des grandes villes, l'armée même, que la loi électorale admettait à voter, s'étaient prononcés pour ces derniers, — et il y eut 450 monarchistes, mais des monarchistes divisés eux-mêmes sur le genre de monarchie qui convenait à la France, puisqu'il y en avait d'autant de nuances que le pays avait connu de dynasties différentes, quelques bonapartistes, des légitimistes plus nombreux déjà, des orléanistes enfin,
qui formaient le plus gros bataillon, sans cependant posséder de majorité absolue au sein de l'Assemblée.
Louis-Napoléon ne se souciait nullement d'appliquer les règles parlementaires en choisissant des ministres en accord de vues avec la représentation nationale : de même qu'il avait pris son cabinet du 30 décembre dans la minorité de l'époque, de même il poussa ce cabinet à se reconstituer (2 juin 1849) en empruntant quelques éléments aux républicains modérés, qui venaient d'être si mal partagés dans le vote populaire, mais qu'il jugeait nécessaire de rassurer sur ses intentions. Il allait bientôt d'ailleurs se révéler presque tout entier dans une affaire qui, pour toucher de près à la politique extérieure, n'en excitait pas moins à l'intérieur des passions ardentes.
En 1848, le pape Pie IX, qui avait pour premier ministre un ancien pair libéral de Louis-Philippe, Rossi, s'étant cru menacé d'une invasion autrichienne dans les Légations, avait sollicité de Cavaignac un secours militaire, que ce dernier refusa d'abord, mais accorda ensuite, lorsque Rossi eut été assassiné dans une émeute du peuple romain (15 novembre 1848). Les troupes françaises ne partirent pas cependant avant l'élection de Louis-Napoléon, et, quelques semaines plus tard, le pape s'étant réfugié à Gaëte et les Romains ayant proclamé la république, avec la déchéance du pouvoir temporel du Souverain-Pontife (9 février 1849), la question de l'intervention fran-
çaise restait encore entière. La situation personnelle du prince-président en cette affaire était étrangement compliquée : dans sa jeunesse il avait combattu le pouvoir temporel; à l'Assemblée constituante, il s'était prononcé contre les projets de Cavaignac ; maintenant qu'il était chef de l'État il sentait le besoin de se concilier les catholiques. Que faire? Son désir eût été de s'effacer, et de lancer le Piémont au secours du Saint-Siège. Mais le Piémont précisément venait d'entreprendre maladroitement la guerre contre l'Autriche : battu à Custozza (25 juillet 1848), puis encore à Novare (23 mars 1849), son roi Charles- Albert s'empressa d'abdiquer.
Force était à la France de se prononcer et d'adopter une attitude quelconque. Le désir souvent manifesté par l'Assemblée constituante, qui ne s'était pas encore séparée, eût été qu'on laissât les Romains se débrouiller et que par contre le gouvernement intervînt pour sauvegarder l'intégrité territoriale du Piémont. Le gouvernement obtint des crédits, sans dire exactement ce qu'il en voulait faire. Puis, négligeant intentionnellement les avis de l'Assemblée, il envoya un corps expéditionnaire à Civita-Vecchia (25 avril) : une première fois repoussé de Rome par Mazzini et Garibaldi (30 avril), le général Oudinot, qui commandait ce corps, mit le siège devant la ville et y pénétra après vingt-six jours de lutte (2 juillet).
A ce moment, l'Assemblée législative était en fonc-
tions : son esprit n'était pas le même que celui de l'Assemblée constituante ; les dispositions de la population de Paris, en revanche, étaient telles qu'elle ne pouvait admettre que l'armée française marchât au secours de l'absolutisme et de la papauté. Le cabinet ayant fait approuver sa conduite par l'Assemblée (11 juin), un mouvement s'ébaucha dans les rues, avec l'aveu de quelques députés avancés, parmi lesquels Ledru-RoUin. Ce mouvement fut promptement réprimé (13 juin), mais le gouvernement en grossit l'importance pour achever le désarroi de l'opinion; il fît poursuivre et condamner un grand nombre de ses adversaires, 34 députés, et profita de l'incident pour faire voter d'urgence (14 juin, 27 juillet, 9 août) trois lois sur les clubs, la presse et l'état de siège.
L'alliance paraissait scellée entre le président et la majorité : elle n'allait pas tarder à se rompre. Louis- Napoléon voulait bien passer pour le dompteur de la république romaine, au besoin même pour le restaurateur du pouvoir temporel; mais il ne lui plaisait pas, en ce moment encore, d'être réputé ennemi des réformes, ni surtout adversaire de la liberté italienne. Il exigea personnellement de Pie IX qu'avant de rentrer dans la Ville Éternelle, il consentît quelques concessions à l'esprit du siècle. Le pape se fît d'abord prier, puis céda : de là le motu proprio du 12 septembre, par lequel le Saint-Père promettait à ses sujets rebelles, avec l'amnistie, des améliorations dans la
législation civile, Torganisation judiciaire et Tadministration locale, Tadmission des laïques aux emplois publics, voire même la création d'une consulta pour le vote de l'impôt.
Ce motu proprio parut insuffisant à Rome, où Ton venait de goûter Tautonomie politique; il plut à Paris à quelques républicains de l'école Cavaignac, mais déplut fort par contre à la majorité de l'Assemblée législative, laquelle voyait dans l'attitude de Louis-Napoléon un attentat contre l'indépendance du Saint-Père. Le prince-président ne se trompa pas sur ces sentiments ; il alla au-devant du conflit qui couvait. Par un message du 31 octobre, il affirma solennellement qu'il avait une responsabilité aussi grande que celle de ses ministres, et qu'il voulait une direction unique et ferme. « Le nom de Napoléon, continuait-il audacieusement, est à lui seul tout un programme. Il veut dire : à l'intérieur, ordre, autorité, religion, bien-être du peuple; à l'extérieur, dignité nationale. C'est cette politique, inaugurée par mon élection, que je veux faire triompher. » Et, comme pour mieux souligner sa volonté, il nomma, sans contreseing ministériel, un nouveau ministère, dont la composition ne répondait à aucune nécessité parlementaire, mais qui, avec le général d'Hautpoul, renfermait les principaux collaborateurs que Louis- Napoléon conserva après son avènement à l'empire, Fould, Bineau, Rouher, de Parieu, etc.(l°'' nov. 1849).
C'était la guerre, à brève échéance, entre le président et l'Assemblée. Mais Louis -Napoléon n'était pas homme à pousser de prime abord les choses à l'extrême. A peine avait-il pris l'initiative redoutable de son message du 31 octobre, il crut bien faire en rendant les rênes à la majorité parlementaire.
La Constitution de 1848, comme la Charte de 1830, promettait une loi sur la liberté de renseignement. L'Assemblée constituante avait l'intention de la faire très favorable à TÉtat et à ses droits de surveillance sur les écoles privées; l'Assemblée législative la fît très favorable à l'Église catholique, à laquelle elle accorda même une part importante dans le contrôle à exercer sur l'Université. Ce fut la loi du 15 mars 1850, qui visait seulement l'enseignement primaire et l'enseignement secondaire : quiconque, particulier, association laïque ou congrégation religieuse, acquérait désormais le droit d'ouvrir une école, l'État n'ayant la faculté d'inspection que pour assurer le respect de la moralité, de l'hygiène et des lois; dans l'enseignement secondaire, l'indignité seule était un motif d'exclusion des professeurs ; dans l'enseignement primaire, les maîtres devaient être pourvus d'un diplôme d'aptitude, sauf quand, appartenant à une congrégation de femmes, ils obtenaient de l'évêque un certificat spécial (lettre d'obédience); l'Université conservait ses établissements d'instruction de tous ordres, mais, au lieu du monopole d'antan, elle était
désormais en butte à une concurrence active * ; elle gardait la collation des grades, mais, dans son administration, dans ses conseils disciplinaires, on introduisait un grand nombre de prêtres, et dans ses programmes les dogmes religieux; elle ne perdait pas la direction de fait.de l'enseignement primaire public, mais, par le privilège de la lettre d'obédience, le recrutement des institutions laïques devenait à peu près impossible et l'instruction des filles était livrée aux congrégations. Le pays achetait donc à très haut prix une liberté précieuse entre toutes : l'éducation de la jeunesse allait, pour de longues années, s'imprégner de doctrines essentiellement contraires à la notion même de liberté.
A peine satisfaite de ce côté, la majorité parlementaire se retourna d'un autre. Des élections complémentaires eurent lieu en mars et en avril 1850, pour remplacer divers députés condamnés à raison de leur participation à la journée du 13 juin 1849; sur 37 sièges à pouvoir, 27 furent conservés par les républicains, 10 conquis par les monarchistes. Bien que ces derniers constituassent un gain net pour les amis de la majorité, on fit grand bruit, autour du gouvernement et dans l'Assemblée même, du réveil, ou soi-disant tel, de l'esprit révolutionnaire. Le suffrage
1. En moins d'un an, le clergé fonda 257 établissements d'instruction secondaire et 20 maisons tenues par les jésuites fonctionnaient deux ans plus tard.
universel n'avait jamais été accepté par les monarchistes ; ils n'osèrent pas le supprimer pourtant^ mais ils résolurent de réduire le nombre des électeurs : la loi du 31 mai 1850 exigea, pour Tinscription sur les listes électorales, non plus une résidence de six mois dans la commune, comme en 1848, mais un séjour de trois années prouvé par Finscription au rôle des contributions directes; c'était enlever le droit de vote à la majeure partie de la population ouvrière, qui est presque toujours flottante; c'était supprimer d'un trait de plume trois millions d'électeurs, soit 64 pour 100 du corps électoral de Paris, 29 pour 100 de celui des départements.
Cette fois, et mieux encore que par une nouvelle aggravation apportée au régime de la presse (16 juillet 1850), ou du moins par des signes plus sensibles à la masse et qui la touchaient plus directement dans ses aspirations égalitaires, le caractère réactionnaire de l'Assemblée législative était manifestement établi *.
1. L'Assemblée avait constitué une vaste commission pour réaliser les promesses de la Constitution au sujet de l'assistance publique. Cette commission, agitée par la crainte du socialisme, la peur d'étendre outre mesure l'intervention de l'État, et le scrupule de troubler les œuvres de charité catholique, discuta et étudia beaucoup, mais fournit peu de matière utile à la législation. C'est d'elle que sont sorties cependant les lois de 1850 sur les logements insalubres, la caisse de retraites de la vieillesse, les sociétés de secours mutuels, l'assistance judiciaire, etc., et diverses améliorations dans le régime des caisses d'épargne et dans celui des hôpitaux. Elle avait aussi élaboré divers projets sur le repos dominical, la distribution des secours à domicile, l'organisation du service médical dans les campa-
Il devait suffire désormais de quelques maladresses de sa part pour achever de la rendre impopulaire et de constituer Louis-Napoléon arbitre suprême de la situation.
Ces maladresses, l'Assemblée ne les évita pas. Quand elle se séparait pour les vacances, elle élisait une commission dite de permanence chargée de surveiller le pouvoir exécutif. Elle eut soin, en 1850, de ne mettre dans cette commission que des monarchistes avérés, et comme le pays était tout à fait détaché de ses anciens rois, l'incident, habilement exploité par les amis de Louis-Napoléon, fut considéré comme un premier pas vers une restauration dont Topinion ne voulait à aucun prix. L'interprétation fut bientôt confirmée par les négociations relatives à la fusion; les monarchistes s'affaiblissaient eux-mêmes par les divisions entre légitimistes et orléanistes ; or, Louis-Philippe étant mort le 26 août^ la pensée vint à quelques-uns de rapprocher la branche cadette de la branche aînée des Bourbons. Les princes d'Orléans s'y prêtèrent assez volontiers, mais cette fois déjà, comme plus tard en 1873, le comte de Chambord, petit-fils de Charles X, opposa une résistance invincible à fournir aux négociateurs les garanties qu'on attendait de lui : il voulait bien régner en
gnes, mais ces projets n'eurent pas le temps de devenir loi avant la fin de l'Assemblée législative. Le grand mouvement social de 1848 n'eut donc en réalité que très peu de résultats pratiques.
vertu de son droit héréditaire; il n'acceptait pas de s'engager à donner une forme déterminée à son gouvernement. La fusion échoua; le bruit qu'on fit autour d'elle inquiéta cependant le pays et facilita le jeu du prince-président.
Ce jeu consistait à se poser en représentant des idées nouvelles à rencontre des meneurs monarchistes, en élu du droit populaire en face des élus du droit divin. Louis-Napoléon n'était pas encore décidé à faire un coup d'État : il se fût sans doute contenté, au moins pour le moment, d'une revision qui eût supprimé de la Constitution l'article en vertu duquel il ne pouvait pas être réélu à l'expiration de ses fonctions présidentielles; le reste, c'est-à-dire une indépendance plus grande à l'égard de l'Assemblée, serait venu plus tard. En août 1850, les préfets reçurent Tordre, malgré leur incompétence notoire, de posera tous les conseils généraux des départements la question de savoir s'il n'y avait pas lieu de reviser la Constitution : les conseils délibérèrent sur la matière; ils n'en avaient pas le droit, les discussions politiques leur étant interdites par la loi; 51 se prononcèrent pour la revision, en tout ou en partie, 12 contre, 21 s'abstinrent.
En même temps, Louis-Napoléon augmentait sa popularité par une série de voyages en province, qui lui fournissaient l'occasion de prononcer des discours d'une habileté rare : suivant le tempérament des
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régions qu'il parcourait, tantôt il affectait un respect scrupuleux de la légalité, tantôt il arborait le drapeau de la politique napoléonienne et laissait ou faisait crier sur son passage « Vive l'empereur! » A une revue de l'armée de Paris, qu'il passa à Satory, près de Versailles, ce cri, poussé par quelques régiments, fut aussitôt réprimé sur les ordres du commandant en chef, le général Changarnier. On eut sur le moment même l'idée de révoquer ce dernier, qui était monarchiste et dont la présence à la tête des forces militaires de la capitale pouvait être gênante à un moment donné. Mais la mesure eût été trop significative à cette heure. On préféra lui tendre un piège : d'une part, Louis-Napoléon, dans son message du 12 novembre à la reprise des travaux parlementaires, affirma de nouveau sa déférence pour la Constitution; de l'autre, il fit répandre le bruit que Changarnier contestait le droit, parfaitement constitutionnel du reste, de l'Assemblée de requérir des troupes pour sa propre sécurité. Il n'en était rien; interpellé sur ce sujet, Changarnier, qui était député en même temps que général, nia le fait et proclama nettement le droit de l'Assemblée. Louis-Napoléon en profila sans tarder pour dire qu'une pareille déclaration était contraire à toute discipline militaire, et, après avoir remanié son ministère le 10 janvier 1851, il remplaça Changarnier dans son commandement.
On conçoit sans peine que cette décision émût
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l'Assemblée. Une interpellation, qui y fut discutée du 15 au 19 janvier, aboutit à la retraite du cabinet improvisé le 10. Louis-Napoléon n'en était pas moins débarrassé du gêneur. Il se garda bien de prendre son nouveau ministère dans la majorité : le 24, il s'entoura d'hommes spéciaux, comme Schneider, Brenier, Giraud, etc., sans nuance politique déterminée et qui lui permettaient de poursuivre paisiblement sa politique personnelle. Il faisait dire, et les républicains le croyaient volontiers, que, si l'Assemblée s'était montrée si sympathique au général Changarnier, c'est qu'elle avait compté sur lui pour faire, à un moment donné, un coup d'État monarchique; ses amis interprétaient dans le même sens une proposition, qui fut d'ailleurs rejetée (1^' mars), tendant à abroger les lois d'exil contre les princes de Bourbon et d'Orléans *, et le rejet d'un crédit supplémentaire qu'il demandait pour frais de représentation fut considéré comme un acte de mesquine jalousie.
Louis-Napoléon n'était cependant pas encore résolu à franchir le Bubicon : ne sachant pas comment une violation de la Constitution serait accueillie par le pays, il voulait, très sincèrement sans doute, essayer
1. La discussion de cette proposition marqua la scission définitive entre les légitimistes et les orléanistes : ceux-ci étaient grands partisans de rabrogation des lois d'exil, ceux-là estimaient qu'un Bourbon ne pouvait pas vivre en France comme un simple citoyen et qu'à défaut de trône le bannissement seul lui convenait. Les légitimistes votèrent contre la loi avec les républicains.
de la revision par les voies légales. Mais, pour soutenir un pareil débat devant TAssemblée, ses ministres du 24 janvier manquaient par trop d'autorité; il en changea le 11 avril, pour appeler auprès de lui Léon Faucher, Rouher, Baroche, Fould, Buffet, etc. On se souvient des formalités compliquées que la Constitution prescrivait pour la revision * : or, si les légitimistes voulaient la revision parce qu'ils croyaient pouvoir en tirer parti pour la cause de leur prince, les orléanistes n'en voulaient pas parce qu'ils n'avaient qu'un prince mineur et une régence à offrir au pays ; si quelques esprits avisés préféraient ouvrir légalement la porte, par la revision, à l'ambition du président, les républicains ne s'y résignaient pas tant que la loi du 31 mai 1850, qui avait réduit de plus d'un tiers le corps électoral, resterait en vigueur. Le 19 juillet, la revision fut votée par la majorité de l'Assemblée, mais il manqua une centaine dç suffrages pour que la majorité constitutionnelle des trois quarts fût atteinte.
Dès lors, c'était la guerre ouverte entre le princeprésident et l'Assemblée. Déjà les journaux amis de Louis-Napoléon réveillaient les amertumes des électeurs, en attaquant la loi réactionnaire et antidémocratique du 31 mai 1850; déjà dans ses discours, le prince se plaignait d'avoir toujours été secondé par le