CHAPITRE X
Le second Empire.
PREMIÈRE PÉRIODE 2 décembre 1851 — 23 novembre 1860.
Le 20 décembre 1851, la loi du. 31 mai ayant été abrogée et le corps électoral rétabli dans son intégrité première, le suffrage universel adopta, par 7 440000 voix contre 641 000, la formule de plébiscite suivante : « Le peuple français veut le maintien de l'autorité de Louis-Napoléon Bonaparte, et lui délègue les pouvoirs nécessaires pour établir une constitution sur les bases proposées dans sa proclamation du 2 décembre 1851 ». C'était la ratification, sinon la légalisation du coup d'État. Louis-Napoléon s'empressa d'en profiter pour donner à la France une constitution telle que son autorité fût désormais placée à l'abri de tout contrôle effectif.
Cette constitution, qui fut promulguée le 14 jan-
vier 1852, est un pastiche de celle de Tan VIII. Son préambule proclame qu'il faut revenir aux institutions politiques de TEmpire, puisqu'aussi bien on a conservé ses institutions administratives. Elle supprime le régime parlementaire, pour le remplacer par un régime à peine représentatif, presque exclusivement consultatif : le président de la République reste, comme en 1848, responsable devant le pays, mais ses ministres cessent de Têtre devant les Chambres; un Sénat, dont les membres sont nommés à vie par le président, est préposé à la garde de la Constitution, qu'il peut modifier dans ses détails, sinon dans ses bases fondamentales, d'accord avec le chef de l'État; un Conseil d'État, également nommé par ce dernier, est chargé de préparer les lois et d'en soutenir la discussion devant le Corps législatif, lequel est élu par le suffrage universel au scrutin uninominal ou d'arrondissement, et ne possède ni le droit d'interpeller les ministres, ni celui de prendre l'initiative d'une proposition de loi, ni même celui d'amender les projets élaborés par le Conseil d'État, à moins que celui-ci n'y consente.
C'était bien la politique personnelle de Louis-Napoléon qu'un pareil organisme était destiné à servir. Sa responsabilité devant le pays était purement nominale, puisque lui seul avait qualité pour provoquer un appel au peuple, et que personne n'avait le droit ni le moyen de faire appel contre lui. Ses ministres
étaient abaissés au rôle d'agents d'exécution de sa volonté propre : ils ne tenaient même pas de conseils; ils n'avaient pas accès dans les Chambres, et, quand le gouvernement voulait défendre' ou expliquer ses actes, il en était réduit à employer la voie des messages écrits, des communiqués à la presse, ou des brochures officieuses. Son Sénat, qui délibérait en secret, valait un peu moins que celui du premier Empire, car le chef de l'État se réservait la faculté d'accorder à ses membres des dotations variables pour mieux les dominer. Son Corps législatif, sans attributions efficaces de contrôle, sans pouvoirs suffisants en matière de lois, n'avait môme pas le moyen de communiquer utilement avec l'opinion : celle-ci ne connaissait de ses travaux qu'un procès-verbal succinct et incolore, dont les termes étaient arrêtés par le président de l'Assemblée, qui lui-même était nommé par le chef de l'État. Restait le Conseil d'État: il était fort, et par sa composition et par ses attributions. Mais, admirable outil de travail administratif, il n'était à aucun degré un organe de la vie nationale et ne pouvait former contrepoids au prince. Joignez à cela qu'un décret du 17 février 1852 étouffa la presse, en la soumettant au jeu combiné du cautionnement, de l'autorisation préalable, des avertissements, suspensions et suppressions administratives ou judiciaires, suivant les cas, et en enlevant au jury la connaissance de ses délits; ajoutez encore que, par
deux autres décrets des 20 janvier et 2 avril, Touverture des cafés et cabarets et la tenue des moindres réunions publiques étaient subordonnées à une autorisation administrative toujours révocable. C'était, en tout et pour tout, le régime du silence, succédant à celui de la libre discussion.
En réalité, le cadre était dressé pour le rétablissement de l'Empire, et, bien que le principe de Thérédité monarchique soit en définitive radicalement contradictoire avec celui de la responsabilité du chef de l'État, comme celle-ci était purement apparente et que, du reste, on ne se préoccupait guère alors de principes et d'abstraction, la transformation ne tarda pas à s'accomplir. Dès le 4 novembre 1852, le Sénat fut appelé à en délibérer : il s'y trouva un esprit ingénieux, Troplong, pour proclamer que l'Empire n'est autre chose que « la démocratie couronnée » et le 21 du même mois, le peuple français affirma, à une majorité un peu plus forte encore qu'au 20 décembre précédent qu'il voulait « le rétablissement de l'Empire dans la personne de Louis-Napoléon et de ses descendants ». Aussitôt le prince -président prit le titre de Napoléon III, bien que Napoléon II, le roi de Rome, fils du grand empereur, n'eût jamais régné; il s'attribua, avec une abondante liste civile, quelques droits que la Constitution du 14 janvier avait négligé de lui conférer (décret du 25 décembre), comme celui de conclure des traités de commerce et celui de
disposer à sa guise du détail des crédits budgétaires votés annuellement en bloc, pour chaque ministère, par le Corps législatif. Il accorda des dotations uniformes à tous les sénateurs, et une indemnité à tous les députés. L'Empire était fait.
Il Tétait, mais dans des conditions tout à fait autres que celles du début du siècle. Entre Napoléon III et Napoléon I", il y avait d'abord toute la difl'érence qui sépare un génie impérieux et dominateur, un grand homme de guerre, un administrateur de premier rang, et un esprit mystique et rêveur, d'un caractère insinuant et fuyant, d'un courage médiocre et d'une intelligence nuageuse. Dans les institutions ensuite, il y avait une antinomie fondamentale : Napoléon I«^, poussant jusqu'à ses conséquences extrêmes la logique de son système, avait si bien conçu les prérogatives de l'autorité executive, qu'il avait confié à cette autorité même le soin de composer les assemblées qui, au centre, dans les départements ou dans les communes, avaient mission de la seconder; Napoléon III, tout en prétendant à un pouvoir égal, laissait l'élection populaire fonctionner pour le recrutement de ces divers corps, ce qui devait promptement conduire à des contradictions et à des conflits. Enfin, Napoléon P"" avait pu faire table rase du passé politique, puisque ni sous l'ancien régime ni sous la Révolution, la France n'avait effectivement joui d'aucune liberté publique ;
en 1851 au contraire, plus de trente-cinq années de luttes ardentes avaient peu à peu accoutumé le pays à prendre une part plus active que jadis à la direction de ses affaires. Napoléon III, ne disposant point comme son oncle de la victoire pour occuper les imaginations, à la moindre difficulté il lui faudrait chercher à l'intérieur, et non plus au dehors, des compensations aux intérêts lésés, des satisfactions aux aspirations comprimées de la masse.
Or , ces difficultés étaient inéluctables : outre celles qu'il est dans la destinée de tout gouvernement de rencontrer sur sa route, difficultés financières, internationales ou autres, le régime impérial, tel qu'il était issu du 2 décembre, en comportait de propres, dues pour la plupart à ses origines et aux idées antithétiques dont il avait momentanément fait la synthèse. Par le coup d'État, Napoléon III s'était posé à la fois en élu du peuple souverain, fils de la Révolution, défenseur du suffrage universel menacé par les monarchistes, et en adversaire de la démagogie. Comme fils de la Révolution, il était condamné à tenter de justifier sa fortune par des améliorations économiques et sociales, voire môme en flattant le chauvinisme démocratique , longtemps contenu par les gouvernements qui avaient succédé à Napoléon p^; comme dompteur de la démagogie, il supprimait jusqu'au moindre vestige de liberté politique, et écartait du maniement des affaires la classe moyenne aussi
bien dans ses éléments conservateurs que dans sa fraction libérale, pour demeurer en fin de compte l'arbitre unique et sans contrôle de la politique française. Tant que la démocratie se satisferait de ses services ou des espérances qu'il lui donnait, tant que la bourgeoisie resterait dominée par la peur qu'elle avait conçue des événements de 1848, le régime pourrait fonctionner tant bien que mal, mais du jour où l'une se trouverait déçue dans son espoir, l'autre trahie
dans ses intérêts ou ses préjugés, une réaction contre le système deviendrait inévitable, et l'Empire se verrait contraint de se transformer sous la pression croissante de l'opinion publique. Jusqu'en 1860 en effet, l'Empire put rester autoritaire; mais après la guerre d'Italie et les traités de commerce, il dut évoluer vers le libéralisme.
A ses débuts, Napoléon III — Napoléon le Petit, comme le qualifia un illustre poète, Victor Hugo, dans un pamphlet célèbre, — Napoléon rencontra une adhésion à peu près unanime. Si certaines puissances étrangères , la Russie et l'Angleterre notamment, parurent craindre un instant le retour de la France aux pratiques extérieures du premier Empire et aux guerres de conquêtes, elles se rassurèrent bien vite, ainsi que les États du centre, à la pensée que le courant démocratique déchaîné dans l'Europe entière par la Révolution de 1848 se trouvait enrayé. A l'intérieur, aucune classe de la société ne voulait, aucun
parti politique ne pouvait combattre le nouveau régime.
Le clergé, qui n'avait obtenu de la liberté qu'une minime partie de ce qu'il ambitionnait, s'empressa à saluer et à servir le souverain; il n'était pas jusqu'aux catholiques prétendus libéraux. Montalembert par exemple, qui n'affichassent l'espoir de le voir gouverner pour la gloire et le profit de l'Église romaine. De fait, les premiers actes de Napoléon III semblèrent justifier cette croyance : l'abrogation de diverses mesures prises sous la monarchie de Juillet, la restitution du Panthéon au culte, le rétablissement des aumôniers dans les régiments, puis encore l'entrée des cardinaux au Sénat, l'obligation du repos dominical sur les chantiers de travaux publics, la suppression de l'enseignement de la philosophie dans les lycées, l'accroissement des pouvoirs disciplinaires donnés à l'administration sur les professeurs de tous ordres (décembre 1851, avril 1852) rencontrèrent de ce côté la plus vive approbation. Nul ne pouvait présager encore les redoutables querelles que la guerre d'Italie devait faire naître entre l'Empire et le clergé; on croyait même que Napoléon III, comme naguère Charles X, allait favoriser le « parti prêtre ».
Dans la classe moyenne, la grande majorité se trouvait rassurée par l'organisation d'un gouvernement fort, capable de faire front contre les éléments perturbateurs de la paix publique, et l'essor mer-
veilleux que prit bientôt le mouvement industriel et commercial, sous l'action combinée de cette tranquillité même, du développement des voies ferrées, et de quelques lois sur les sociétés commerciales, les chèques, la suppression delà contrainte par corps, etc., fournit pour un temps un aliment suffisant à l'activité de cette partie de la nation; la déshabituant, il est vrai, du souci de la chose publique, la laissant se pénétrer peu à peu, à la faveur de la loi de 1850 sur l'enseignement, d'idées religieuses qui lui étaient demeurées jusque-là antipathiques, et l'affaiblissant, en définitive, en tant que classe dirigeante, mais faisant d'elle une clientèle toute dévouée au pouvoir, pour autant qu'elle continuerait à s'enrichir. A la vérité, une fraction de cette classe, celle qui constituait les états-majors des anciens partis, et qui venait d'être brutalement éloignée de l'action publique, ne se tenait point pour satisfaite : mais, suspecte à la démocratie parce qu'elle était attachée soit à la dynastie des Bourbons, soit à celle d'Orléans, désarmée vis-àvis de l'Empire parce qu'outre l'impuissance dont elle venait de faire preuve dans l'Assemblée législative, elle ne disposait plus ni de la tribune, ni de la presse, ni des réunions pour se faire entendre, elle en était réduite à faire de l'opposition de salons, opposition fort spirituelle peut-être, mais parfaitement stérile.
Quant aux couches profondes de la population, il n'est pas douteux qu'elles ne fussent sympathiques
au nouveau régime. Napoléon III était leur créature, le sauveur du suffrage universel compromis par les intrigues monarchistes, Télu de la souveraineté populaire contre la réaction menaçante. Le peuple de Paris n'avait pas tenté le moindre effort sérieux, au 2 décembre, pour résister au coup d'État; ses députés étaient tombés auprès de lui dans un tel discrédit, qu'il ne chercha môme pas à les défendre. Et d'ailleurs, Napoléon III ne serait-il pas un serviteur dévoué de la démocratie à qui il restituait, sinon le libre usage du droit de vote, du moins ce droit luimême, méconnu par les anciens partis? Les écrits du prince étaient empreints d'un mysticisme socialiste assez marqué pour faire illusion à cet égard. On disait couramment de lui à cette époque : « Barbes a demandé pour nous un milliard aux riches; Bonaparte nous le donnera ». On le savait en outre, par le seul fait qu'il était Bonaparte, ennemi des traités de 1815, dont la blessure saignait encore au cœur de plus d'un, partisan du principe des nationalités, qui était ou passait pour être dans la tradition de la grande Révolution. C'en était assez pour rendre la masse indifférente, sympathique même. L'exil de quelques députés, la déportation de quelques centaines de républicains intransigeants suffirent à empêcher, tant à Paris qu'en province, la résistance de devenir sérieuse * , et les décrets du 22 janvier 1851 , 1. Le sud-ouest et le sud-est de la France furent les seules
ordonnant la conflscation des biens de la famille d'Orléans pour en affecter le produit à diverses œuvres ouvrières ou militaires, flatta le sentiment populaire dans sa haine de la monarchie, en même temps qu'il donna créance à l'opinion qu'on se faisait des intentions humanitaires de Napoléon III. Une fois de plus, la cause de la liberté politique se trouvait ainsi sacrifiée en France à celle de l'égalité, mais l'idée d'égalité était compliquée désormais d'une aspiration plus ou moins précise vers la fraternité *.
Bien que la nouvelle Constitution eût été promulguée dès le 14 janvier 1852, les corps récemment constitués ne prirent séance que le 29 mars, Napoléon III ayant utilisé cet intervalle pour compléter son installation en prenant contre la presse, l'enseignement public, etc., les diverses mesures auxquelles nous avons fait allusion plus haut. Les élections pour le Corps législatif avaient eu lieu à la fin de février : elles furent marquées par l'inauguration d'une pratique qui se perpétua jusqu'à la fin du régime, celle des candidatures officielles, qui consistait pour le gouvernement à agréer telle ou telle candidature, à la recommander ensuite ouvertement aux électeurs, puis à user de tous les moyens de pression dont il pouvait disposer pour la faire triompher. Trois repu-
régions où la répression fut rigoureuse. Elle eut lieu par voie administrative.
1. Il est presque oiseux de rappeler que la devise de la Révo-^ lution française est : Liberté, égalité, fraternité.
blicains furent élus cependant, deux à Paris, un à Lyon, mais comme tous trois refusèrent de prêter le serment obligatoire à la Constitution, ils furent déclarés démissionnaires, et le Corps législatif ne comprit en dernière analyse qu'un seul opposant, Monlalembert, adhérent delà veille, mais déjà ramené à des idées de combat par la confiscation des biens des d'Orléans.
Avec une telle assemblée. Napoléon n'avait guère à redouter de complications : de fait, il n'en survint guère tout d'abord, et un assez grand nombre de lois, dont plusieurs utiles, vinrent enrichir les codes français dans ces premières années. Ainsi, dans Tordre civil, des lois sur la propriété littéraire, sur l'extension de la compétence des juges de paix (1854), sur la transcription hypothécaire (1855), sur les sociétés en commandite (1856); dans Tordre pénal, l'aggravation des peines édictées dans le cas d'attentat contre la maison régnante (1853), Tabolition de la mort civile, l'organisation de la peine des travaux forcés et de la transportation (1854); dans Tordre administratif, la loi sur les pensions civiles des fonctionnaires (1853), celle du 5 mai 1855 sur les municipalités qui, comme on devait s'y attendre, accroissait les pouvoirs des préfets, en leur donnant par exemple le droit de choisir des maires même en dehors des conseils municipaux, et qui dépouillait les villes de Paris et de Lyon de toute représentation élective locale; dans
l'ordre social enfin, un premier essai d'organisation des retraites pour la vieillesse (1853 et 1856), compensant mal d'ailleurs l'obligation pour tous les ouvriers de se munir d'un livret où seraient consignées pour chacun les dates d'entrée et de sortie d'une usine (22 juin 1854), ce qui les mettait pour ainsi dire sous la surveillance permanente de la police. Quelques incidents vinrent cependant prouver aux observateurs attentifs que le ciel politique ne demeurerait pas éternellement serein. Malgré le peu de liberté dont jouissait le Corps législatif dans ses délibérations, Montalembert trouva le moyen, à diverses reprises, de prononcer des discours très vifs contre les hommes et les choses de l'Empire, notamment en 1854, à propos d'une poursuite intentée contre lui pour la publication d'une brochure politique, et en 1856, lorsqu'il signala l'excès vraiment abusif de la pression administrative dans les élections. D'autres fois, c'étaient des commissions de l'assemblée qui se plaignaient d'être par trop tenues en lisière par le Conseil d'État et, par exemple, de ne pas obtenir de lui l'autorisation d'amender les projets de loi, voire même de réduire les crédits budgétaires demandés. Mais ces incidents, s'ils défrayaient durant quelques jours les conversations, n'étaient point encore de nature à émouvoir le pays, d'autant plus que les événements extérieurs lui apportaient pour l'instant des distractions suffisantes : la guerre de Crimée était.
en effet, en cours, et cette entreprise, qui ne fut même pas discutée au Corps législatif lorsque le gouvernement lui demanda l'argent et les hommes nécessaires, avait la rare fortune d'obtenir de Topinion une adhésion à peu près unanime, parce qu'elle était dans les intérêts de la France aussi bien que dans ceux de l'Empire.
Napoléon III s'était aperçu, dès son arrivée au pouvoir, de la sourde inquiétude qu'il provoquait en Europe : ses protestations antérieures contre les traités de 1815, son nom seul lui donnaient une réputation telle, qu'il dut, à maintes reprises, faire des déclarations pacifiques pour rassurer les esprits. On restait cependant à son égard dans une expectative pleine de réserves, ne sachant pas exactement de quels rêves ni de quelles ambitions pouvait être hanté son cerveau. Aussi comprit-il la nécessité de donner à l'Europe un gage effectif de ses intentions, en s'associant à une guerre dont l'objectif était strictement de conserver l'ancien équilibre des puissances en protégeant la Turquie contre la Russie, et qui, par sa nature même, excluait de la part de la France toute pensée de conquêtes. Cette guerre avait en outre l'avantage de le rapprocher de l'Angleterre, le seul pays où la presse fût assez libre pour devenir, le cas échéant, une gêne pour son gouvernement, un point d'appui pour ses victimes et ses adversaires. A l'intérieur enfin, il était certain de ne rencontrer aucune opposition sérieuse
dans celle voie : c'élail une tradition plusieurs fois séculaire de la France d'être dans Talliance de la Turquie; les anciens partis ne pouvaient voir que d'un œil favorable une nouvelle manifestation de celte politique; les libéraux se félicitaient du rapprochement qui allait en résulter avec la Mater Parlementorum ; les républicains eux-mêmes étaient satifaits de voir la France entrer en lutte avec l'autocrate de toutes les Russies, et concevaient vaguement l'espoir que cette guerre essentiellement conservatrice aurait des contre-coups révolutionnaires soit en Italie, soit en Allemagne ; quant à la masse du pays, elle n'avait pas à souffrir des hostilités puisque l'armée n'était pas encore recrutée par le service universel et qu'on demandait les ressources nécessaires à l'emprunt, et non pas à l'impôt; elle se laissait donc aller, sans arrière-pensée, à sa curiosité de savoir si Napoléon III ferait revivre à la France les heures glorieuses de Napoléon I".
La guerre de Crimée débuta par la victoire des alliés à l'Aima (14 septembre 1854) ; elle fut surtout marquée par la longueur et les péripéties du siège de Sébastopol, qui ne succomba que le 8 septembre 1855, et par diverses manifestations navales anglo-françaises devant Bomarsund, Kinburn et Petraupolosk. Le tsar Nicolas mourut avant d'avoir assisté à la ruine de ses projets sur les provinces danubiennes et sur Constantinople. Son fils Alexandre II se hâta de
demander la paix : elle fut signée au congrès de Paris (30 mars 1856), qui interdit à la Russie d'entretenir une flotte dans la mer Noire, proclama la liberté de navigation sur le Danube, et stipula des règles protectrices du commerce maritime des neutres en temps de guerre.
Ce succès diplomatique et militaire, joint au développement intense des affaires commerciales, facilita grandement, au point de vue de l'empereur, les élections générales de 1857 pour le renouvellement du Corps législatif. Le nouveau régime avait été jusquelà trop favorisé par la fortune pour que les partis d'opposition, frappés à mort par le coup d'État, pussent encore relever la tête. Cependant, symptôme déjà significatif, six candidats combattus par l'administration impériale furent élus à Paris et à Lyon, révélant ainsi dans les grandes villes un commencement d'hostilité. Ces six élus furent, par suite de décès ou refus de serment, réduits à cinq : MM. Darimon, Emile Ollivier, Hénon, Jules Favre et Ernest Picard; ils formèrent la célèbre « opposition des cinq », qui commença l'attaque contre les institutions de 1852. Mais, si l'opposition était entrée au Corps législatif, la rigueur des règlements de cette assemblée ne lui permettait pas encore de parler et d'agir.
Avant de se résigner à lui ouvrir la bouche. Napoléon III devait constater des résistances parmi ses
propres amis, résistances provoquées par sa politique extérieure et le contre-coup qu'elle eut au dedans sur Tétat des esprits.
Le 14 janvier 1858, trois bombes lancées par la main d'un Italien du nom d'Orsini et destinées à l'empereur tuèrent ou blessèrent près de cent cinquante personnes sans l'atteindre lui-même. Orsini fut arrêté, jugé, condamné, exécuté; mais de son procès résulta cette double constatation qu'il avait des complices hors de France, et que le mobile de cet attentat était de débarrasser l'Europe de Napoléon III, parce que celui-ci, trop lié désormais avec les partis et les Etats conservateurs, ne témoignait pas de sympathies assez actives à la cause de l'indépendance italienne. Cette c ause, Napoléon III ne l'avait nullement oubliée : au cours de sa jeunesse, il avait participé à diverses co nspirations dans la péninsule ; parvenu à l'âge mûr et au faîte des grandeurs humaines, il avait, durant la guerre de Crimée même, manœuvré de manière à servir les intérêts du Piémont, qu'il avait entraîné dans la guerre; sitôt la paix conclue, prenant texte de la neutralité conservée par l'Autriche, il avait sondé divers diplomates pour les exciter contre la cour de Vienne; mais engagé dans d'autres affaires, sentant d'ailleurs qu'une guerre contre l'Autriche le laisserait peut-être isolé en Europe et lui ferait perdre le bénéfice de la position qu'il venait de prendre en Crimée, il hésitait encore à brusquer les événements.
L'attentat d'Orsini rimpressionna vivement et mit un terme à ses hésitations.
Auparavant toutefois, il voulut profiter de Tévénement pour consolider à Tintérieur le système de répression qu'il avait inauguré. Attribuant, au mépris de toute équité, le crime d'Orsini aux sociétés secrètes et aux menées républicaines, il s'empressa de supprimer quelques journaux de plus, divisa la France en cinq grands commandements militaires, et confia au général Espinasse le ministère de l'intérieur (7 février 1858). Cette mise en scène ayant effrayé tout le monde, il obtint sans trop de peine du Conseil d'État et du Corps législatif la terrible loi de sûreté générale (27 février), qui permettait à l'autorité administrative d'interner sur un point quelconque du territoire, voire même d'expulser de la France et de ses colonies toute personne ayant été condamnée depuis 1848 pour faits politiques. Enfin, pour éviter le retour d'incidents qui lui avaient été désagréables, il fit décider par le sénatus-consulte du 17 février que les candidats au Corps législatif devraient désormais prêter serment à la Constitution avant même d'avoir été élus.
Ces mesures nuisirent à l'Empire plus qu'elles ne le servirent. Elles atteignaient en effet, non pas seulement les révolutionnaires, qui s'agitaient plus qu'ils n'agissaient, mais de simples libéraux : la condamnation de Montalembert à six mois de prison, pour avoir
dans un article de revue fait Téloge des institutions anglaises, exaspéra, malgré la grâce aussitôt accordée par l'empereur, les milieux les plus modérés; la masse de l'opinion commença à douter qu'un régime obligé de recourir à de telles rigueurs fût aussi solide qu'il le prétendait. Le gouvernement s'aperçut de son erreur. On rendit à un civil le ministère de l'intérieur dès le mois de juin 1858. Mais l'impression première subsista; le terrain était aussi mal préparé que possible pour les initiatives hardies que voulait prendre l'empereur.
Ce fut précisément l'instant que choisit Napoléon III pour se lancer dans l'expédition d'Italie. La guerre de Crimée l'avait quelque peu enivré; il éprouvait le besoin de ressaisir l'opinion publique, qui lui échappait; il ne voyait que profit à porter une nouvelle atteinte aux traités de 1815, en affaiblissant la maison d'Autriche, qui pouvait, à ce moment encore, passer pour l'ennemie héréditaire de la France, et dont la présence dans l'Italie septentrionale heurtait ses aspirations intimes. L'automne et l'hiver de 1858 furent employés par lui à préparer les esprits, mais à les préparer comme il en avait l'habitude, sans qu'à aucun moment on pût savoir exactement quelles étaient ses volontés finales : tantôt des articles officieux et des brochures inspirées par l'empereur posaient la question, tantôt des communiqués officiels blâmaient des polémiques aussi inquiétantes
pour le monde des affaires et pour les relations extérieures de TEmpire. On vécut ainsi plusieurs mois en marches et contremarches, niant un jour, insinuant le lendemain, quand soudain, l'Autriche ayant sommé le Piémont d'avoir à cesser ses préparatifs de guerre, Napoléon III entra en campagne.
Autant la guerre de Crimée avait rencontré d'adhésions dans l'opinion publique française, autant l'expédition d'Italie excita tout d'abord un médiocre enthousiasme : à part les républicains, qui y voyaient la reprise des traditions révolutionnaires favorables à l'affranchissement des peuples et à la constitution de vastes agglomérations nationales, personne n'apercevait le profit que la France en pouvait retirer. Au Corps législatif, lorsqu'on demanda l'autorisation de contracter un emprunt, des appréhensions se manifestèrent jusqu'au sein de la majorité impérialiste : n'allait-on pas, sous prétexte de défendre le Piémont contre l'agression autrichienne, compromettre l'indépendance du pape? en s'alliant, comme cela était inévitable, aux éléments révolutionnaires de la péninsule, n'allait-on pas inquiéter, peut-être môme troubler, l'Europe entière? La majorité passa outre cependant; l'emprunt fut voté; Napoléon III partit en guerre après une proclamation où, d'accord pour la première fois avec les républicains, il disait vouloir l'Italie « libre jusqu'à l'Adriatique » (3 mai 1859).
Deux mois plus tard, quoique vainqueur à Monte-
bello, à Magenta (4 juin) et à Solférino (24 juin), Napoléon III s'arrêtait brusquement dans son entreprise, et signait avec TAutriche les préliminaires de Villafranca, qui devinrent le traité de Zurich (10 novembre 1859) et furent complétés ensuite par le traité de Turin (24 mars 1860) entre la France et le Piémont. En vertu de ces conventions, TAutriche cédait à ce dernier la Lombardie, mais gardait la Vénétie; la France s'enrichissait de Nice et de la Savoie, sous la condition que les populations intéressées ratifieraient l'annexion par voie de plébiscite, ce qu'elles firent effectivement; les autres princes italiens devaient constituer une confédération sous la présidence honoraire du pape.
Pourquoi ce recul subit après de si éclatantes promesses? C'est que la Prusse avait pris une attitude menaçante et que la Grande-Bretagne était demeurée froide; c'est qu'à peine entré sur le sol italien. Napoléon III avait pu constater l'existence d'un courant national dont ni lui ni personne ne serait plus le maître; c'est qu'en un mot il s'avisa, mais trop tard, des conséquences variées de son initiative. Quoi qu'il en soit, le sort final de l'expédition d'Italie fut celui de toutes les entreprises inachevées : elle mécontenta tout le monde, et les Italiens qui se voyaient frustrés de l'unité et de l'indépendance ; et leurs amis français qui partageaient leurs déceptions; et les adversaires de l'unification italienne, qui sentaient fort bien que
les choses n'en pourraient rester là; et l'Europe qui voulait voir dans l'annexion de Nice et de la Savoie un retour de la France à Tesprit de conquête.
Les choses n'en restèrent pas là en effet : coup sur coup, les habitants de la Toscane, ceux de Parme, ceux de Modène culbutèrent leurs princes pour demander leur réunion au Piémont; la Romagne elle-même, qui appartenait au pape, entra dans le mouvement; peu après, les volontaires de Garibaldi s'emparèrent de la Sicile (mai 1860), et une armée piémontaise pénétrait dans la campagne romaine (septembre 1860). Contre ce torrent qu'il avait luimême déchaîné, que faisait Napoléon III? Se sentant coupable vis-à-vis des Italiens, sympathique d'ailleurs, dans le fond de son cœur, à cette insurrection nationale, il ne faisait rien : bien mieux, il conseillait au pape Pie IX de renoncer aux Romagnes, il parlait même (discours de Bordeaux, octobre 1859) de faire évacuer Rome par le corps français qui y tenait garnison depuis les événements de 1849. Alors l'expédition d'Italie, qui avait déjà indisposé l'Europe, apparut clairement avec toutes ses conséquences intérieures : les catholiques, pour lesquels le pouvoir temporel du pape était un dogme de foi, s'émurent; la lutte éclata, ardente et prolongée, entre eux et le gouvernement impérial.
Ce fut, à la fin de 1859 et surtout en 1860, une véri-
table levée de boucliers dans le camp religieux, aussitôt suivie des mesures d'implacable répression coutumières à l'Empire : on vit des journaux catholiques suspendus ou supprimés; des évêques sévèrement rappelés à Tordre par le ministre des cultes ; des mandements épiscopaux soumis aux formalités des lois sur la presse ; des collectes en faveur du pape interdites, et, dans l'autre sens, tandis que quelques centaines de croyants s'enrôlaient volontairement sous la bannière pontificale pour aller défendre le pouvoir temporal, les rares libéraux qui végétaient dans les salons depuis 1852, tendirent la main à l'Église et gémirent avec elle sur les violences dont elle était l'objet, dans l'espoir que le clergé finirait par fournir un appoint précieux à leur opposition renaissante.
Un autre groupe de mécontents, très puissants aussi et très remuants, se constituait au même moment en France : en vue de ramener vers lui les sympathies désormais un peu vacillantes de l'Angleterre, Napoléon III avait pressé les négociations qu'il poursuivait depuis assez longtemps déjà avec Richard Cobden; le 23 janvier 1860, il avait signé le fameux traité de commerce qui, sans réaliser tous les principes du libre-échange, diminuait dans de larges proportions la protection douanière de l'industrie française. Ce fut, dans le camp protectionniste cette fois, et particulièrement dans les centres cotonniers, un cri de rage
contre cette révolution économique imprévue, déterminée par la seule volonté du prince, sans la moindre intervention des corps qui tenaient lieu à la France de représentation nationale. Et Ton découvrit soudain, parmi les protectionnistes comme parmi les catholiques, que l'autocratie est mauvaise quand elle s'exerce à vos dépens.
La session parlementaire de 1860 s'en ressentit : à propos de Tltalie, on reprocha au gouvernement ses hésitations, ses faux-fuyants, son imprévoyance; à propos de la convention commerciale, ce fut une lamentation sur Tabus fait par l'empereur de ses prérogatives. Napoléon III, sous ces feux croisés de l'attaque, comprit qu'il avait perdu le contact de l'opinion, et qu'à force d'imposer le silence à tout le monde, il finirait par laisser se creuser un précipice entre le pays et lui. De là le décret du 24 novembre 1860, que rien ne prépara ni n'annonça, qui fut, suivant l'expression d'un contemporain, a un coup d'État issu des méditations solitaires » de l'empereur : le Sénat et le Corps législatif acquirent le droit de discuter et de voter chaque année des adresses en réponse au discours du trône ; on promettait la publication in extenso des discussions des Chambres, qui fut réalisée par le sénatus-consulte du 2 février suivant ; enfin, des ministres sans portefeuille seraient dorénavant appelés à représenter le gouvernement dans les débats parlementaires. C'était peu, si
Ton se place au point de vue théorique, mais c'était beaucoup pour Tépoque. L'Empire avait franchi le cap : conduit à ce tournant décisif par ses propres excès, il commençait à renier les principes sur lesquels il s'était fondé.
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