‹ Cent ans d'histoire intérieure, 1789-1895Chapitre 22 sur 29 · DEUXIÈME PÉRIODE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PÉRIODE

24 novembre 1^0 — 3 septembre 1870.

Le décret du 24 novembre 1860, qui fut complété par quelques légères atténuations du régime fiscal et répressif sous lequel était placée la presse (lois du 2 mai et 2 juillet 1861), accordait la liberté de parole aux assemblées politiques une fois par an, dans la discussion de l'adresse. Bien que le premier Corps législatif appelé à bénéficier de cette faveur fût celui élu en 1857, on put mesurer bien vite le chemin parcouru par les esprits depuis les dernières élections générales et le trouble jeté par la politique impériale dans la majorité gouvernementale elle-même : ce n'étaient plus seulement « les cinq » qui menaient l'attaque ou soutenaient la résistance, mais d'anciens candidats officiels maintenant émancipés.

En vain Tempereur faisait-il dire par ses minisires qu'il voulait s'en tenir désormais, à Tégard de l'Italie, à la politique de non-intervention : tandis que certains orateurs, et au Corps législatif et même au Sénat, attaquaient ouvertement le pouvoir temporel du pape, comme dangereux pour son indépendance spirituelle et contraire aux intérêts de l'Italie, il était visible que les catholiques demanderaient autre chose à Napoléon III que de laisser faire. En vain le gouvernement annonçait-il des budgets en équilibre : des amis sévères de l'empereur se levaient pour signaler l'abus des crédits supplémentaires, qui avait mis le déficit dans tous les budgets précédents, et l'absurdité qu'il y avait pour le Corpslégislatif à voterles crédits en bloc pour chaque ministère. Sur ce second point, l'empereur accorda de nouvelles satisfactions à l'opinion en décidant d'une part qu'aucun crédit supplémentaire ne pourrait plus être accordé sans l'assentiment du ministre des finances, de l'autre que le budget serait établi et voté en soixante-cinq « sections » entre lesquelles on ne ferait plus de virements (1" et 31 décembre 1861). Mais, quant à la question italienne, il était infiniment moins aisé de prendre position de manière à se concilier le pays : Napoléon III s'épuisait en stériles efTorts pour trouver un terrain de transaction entre le pape et Victor-Emmanuel, qui s'était proclamé roi d'Italie (18 février 1861), et, chaque fois qu'on venait à parler de Rome dans les Chambres

françaises, c'était toujours la même ardeur des uns à réclamer l'évacuation*, des autres à soutenir le pape, sans que les ministres trouvassent autre chose à dire que c'e recommander une attitude expectante.

Le malaise parlementaire causé par l'ambiguïté de cette politique continuait à se répercuter dans le pays. Le clergé catholique ne cessait pas de s'agiter en faveur du Saint-Père, ni le gouvernement de sévir contre lui, allant un jour jusqu'à dissoudre une vaste association catholique, depuis longtemps tolérée en France, qui s'appliquait surtout à recueillir des fonds pour le denier de Saint-Pierre. Et l'opposition croissante du monde catholique trouvait de l'écho dans d'autres milieux, étrangers à ses préoccupations religieuses : les affaires industrielles et commerciales, naguère encore si florissantes, étaient fort affectées par les effets de la guerre de Sécession aux États-Unis sur les transactions de l'univers entier; on redoutait l'humeur inquiète de Napoléon III qui lui faisait envoyer des troupes non seulement en Syrie pour protéger les catholiques du Liban (1861), et en Chine (1860) pour ouvrir quelques ports au commerce européen ', mais encore et surtout au Mexique (1862), où

1. Celte thèse était surtout soutenue au Corps législatif par Jules Favre, et au Sénat par le propre cousin de l'Empereur, le prince Jérôme Napoléon, beau-frère de Victor-Emmanuel.

2. C'est au retour de cette expédition, faite avec le concours de l'Angleterre, que les troupes françaises s'arrêtèrent en

il s'engagea follement dans Tespoir d'y fonder, au profit de Tarchiduc Maximilien d'Autriche, un empire latin qui s'écroula dans le sang, après quatre années de luttes coûteuses. Toutes ces questions, et bien d'autres encore, étaient discutées avec passion par « les cinq » au Corps législatif, avec résignation par plusieurs membres de la majorité. Ces discussions demeuraient sans sanction immédiate, puisqu'elles n'avaient d'efTet ni sur la volonté toujours insaisissable du souverain, ni sur le changement de ses ministres. Elles suffisaient cependant à provoquer un réveil de l'opinion publique et à montrer que l'heure des difficultés avait sonné pour l'Empire.

Parfois, on obtenait par cette voie des résultats inespérés : un jour, le Corps législatif se révéla si indocile, que le gouvernement dut retirer un projet de pension perpétuelle pour le général Cousin de Montauban, comte de Palikao, qui avait commandé l'expédition de Chine; une autre fois, un des ministres sans portefeuille, chargé de défendre les actes du gouvernement devant les Chambres, jugea de sa dignité de donner sa démission, parce qu'il était en dissentiment public avec le ministre des finances, proclamant ainsi implicitement la nécessité d'une certaine solidarité ministérielle. Mais ces succès

Cochinchine pour en achever la conquête. Un traité de 1863, conclu avec l'empereur d'Annam, consolida les premiers établissements français en Indo-Chine.

infimes n'étaient point pour donner le change à l'opinion sur la réalité des choses : depuis même que le Corps législatif avait acquis le droit de parler et qu'il était entendu du dehors, on s'étonnait que la Constitution ne permît pas à ses vœux d'aboutir. Les quelques lois d'affaires votées durant cette période — conversion de la rente (1861) ; abréviation des délais de la procédure civile et commerciale (1862) ; sociétés à responsabilité limitée; procédure des flagrants délits (1863) — ne fournissaient point une pâture suffisante à l'esprit public qui, brusquement arraché à sa longue sommolence, en était encore à se chercher lui-même. L'indécision était partout, dans le pays aussi bien que dans le gouvernement : celui-là tiraillé entre des aspirations confuses, celui-ci ballotté entre ses propres contradictions.

On parvint ainsi aux élections générales du 31 mai 1863. Le gouvernement les prépara par les mêmes procédés de pression qu'il avait inaugurés en 1852, et en refusant délibérément sa protection aux députés sortants qui, dans la dernière assemblée, avaient donné la moindre preuve d'indépendance à son égard. Mais cette fois les circulaires officielles mettaient la même éloquence à célébrer les récentes réformes libérales de l'Empire qu'elles en avaient déployé onze ans plus tôt à vanter la force de son autorité. Les anciens partis d'opposition libérale avaient repris courage : désormais alliés à l'Église,

qui ne pardonnait pas à Fempereur sa politique italienne, ils engagèrent la lutte dans un grand nombre de circonscriptions; Thiers, qui se présentait à Paris et qui se préoccupait moins de changer la forme du gouvernement que d'obtenir les conditions nécessaires à son fonctionnement normal, personnifiait mieux que tout autre les tendances de cette fraction de Topinion. Quant aux républicains, les uns préconisaient Tabstention pour ne pas, disaient-ils. légitimer l'Empire en participant à sa gestion ; d'autres au contraire affrontaient le combat, en conseillant à l'extérieur une attitude plus résolument révolutionnaire et nationaliste, à l'intérieur des réformes sociales, et en se montrant si choqués des abus de pouvoir du gouvernement impérial, qu'ils en arrivaient souvent dans leurs polémiques à méconnaître les nécessités essentielles de tout gouvernement.

Tous les dissidents, les libéraux aussi bien que les républicains, Thiers au môme titre que Jules Favre, furent combattus avec acharnement par l'administration : leurs journaux furent frappés, leurs comités dissous, souvent même les opérations électorales adultérées. Malgré tout cet efTort, 40 opposants divers, parmi lesquels le légitimiste Berryer, l'orléaniste Thiers, les républicains Jules Favre, Pelletan, etc., réussirent à se faire élire, et l'ensemble du scrutin révéla que, si les campagnes demeuraient fidèles à l'Empire, les petites villes marchaient rapidement vers

le libéralisme, les grandes poussant déjà révolution jusqu'au radicalisme.

Personne ne pouvait se méprendre sur l'importance de cette manifestation du sentiment public. On affectait en haut lieu une satisfaction de pure forme, mais on y ressentait en réalité des appréhensions dont tous les mémoires du temps portent le témoignage. Peutêtre eût-on tenté de réagir, si la situation générale des affaires eût été satisfaisante. Mais l'horizon international s'assombrissait : la question romaine restait en suspens; à l'est, malgré la pression de l'opinion, on n'avait pas réussi à obtenir du tsar Alexandre II des concessions pour la Pologne; au nord, la querelle des duchés danois était déjà engagée, qui devait aboutir en 1864 à l'annexion du Sleswig et du Holstein à la Confédération germanique; bref, on prévoyait des complications, qui forceraient à s'appuyer sur le Corps législatif et sur le pays entier. On désirait d'autre part ramener à l'Empire la classe ouvrière, qui s'en détachait rapidement. Comment dès lors songer à résister? Ce fut dans un tout autre sens que se dessina tout d'abord l'action gouvernementale.

Dès le 23 juin. Napoléon III sacrifia le ministre de l'intérieur, Persigny, qui s'était compromis par l'excès de son zèle, en faisant les élections. Il profita de la circonstance pour supprimer les ministres sans portefeuille institués en 1860. Il y avait quelque singularité, en effet, à ce que les actes du gouvernement

fussent défendus devant la Chambres, non par les ministres eux-mêmes qui, étant à la tête d'un service, avaient ordonné ces actes, mais par ces sortes d'avocats d'office. On n'alla pas encore jusqu'à donner à tous les ministres le droit de parler dans les Chambres, mais l'un d'entre eux, le ministre l'État, eut mission permanente pour parler en leur nom : c'était un acheminement vers la constitution d'une présidence du conseil, et c'est dans ces nouvelles fonctions que Rouher déploya durant de longues années une fertilité de moyens intellectuels et oratoires, qui ne s'alliait malheureusement pas chez lui à une égale puissance de caractère, le « vice-empereur », comme on l'appela plus tard, étant surtout remarquable en effet par sa docilité presque passive à l'égard du souverain. En même temps, Victor Duruy était appelé au ministère de l'instruction publique : homme à l'esprit large et pondéré, il rendit à l'enseignement l'aisance d'allures qui lui avait été enlevée en 1852, en replaçant notamment dans les programmes des lycées la philosophie, et en y introduisant l'histoire contemporaine; de plus ses créations de conférences littéraires et scientifiques et de cours pour l'éducation des jeunes filles, donnèrent une impulsion nouvelle et plus vivante à l'Université; il eût même, sans les résistances de la cour et du clergé, fondé l'obligation et la gratuité de l'instruction primaire.

Enfin, pour frapper plus directement encore Fopi-

nion, et d'une manière plus immédiate, on annonça deux projets de lois : Tun, en faveur des populations ouvrières, devait accorder la liberté des grèves; Tautre, qui concernait plutôt les campagnes, augmentait les attributions des conseils généraux et municipaux. La première partie de ce programme fut en effet accomplie par la loi du 25 mai 1864, qui cessa de considérer comme un délit le fait pour des ouvriers de suspendre le travail, sans cependant leur concéder le droit de se réunir pour se concerter dans ce but : quant à la seconde, elle fut réalisée en partie par la loi du 18 juillet 1866, sur les conseils généraux, mais en 1867 seulement pour les assemblées municipales. Tout cela ne suffisait cependant pas à calmer Timpatience que révélait désormais Topinion publique et son désir de conquérir une plus large part dans la direction des affaires d'ordre purement politique. Au cours de la discussion de Tadresse de 1864, dans son magistral discours sur les « libertés nécessaires », Thiers avait tracé le tableau des revendications libérales : il avait montré les individus et la presse livrés à l'arbitraire de la police, le suffrage universel violenté par les faveurs ou les rigueurs administratives, le Corps législatif enchaîné dans des dispositions réglementaires encore trop étroites pour lui permettre d'exercer un contrôle sérieux, l'établissement de la responsabilité ministérielle devenant le terme fatal de toute évolution libérale et la garantie suprême des

autres libertés réclamées par le pays. A ce programme, dont les adhérents ne cessaient de se multiplier, formulé une première fois dans son ensemble en 1864, reproduit à maintes reprises, en tout ou en partie, par des orateurs de nuances diverses, voire même par de proches amis de l'empereur, Rouher répondait toujours par un non possumus catégorique : il ne voulait pas, disait-il, enlever à Tempereur le droit de gouverner, pour revenir à « des fictions constitutionnelles surannées ».

Ce qui encourageait le « vice-empereur » à tenir un langage aussi dédaigneux, c'est qu'une certaine amélioration s'était produite, à la fin de 1864, dans la situation générale des affaires : la crise économique s'arrêta avec la fin de la guerre de Sécession; la querelle des duchés se termina, au moins provisoirement, par le traité du 30 octobre 1864; enfin, une convention, conclue le 15 septembre de la même année entre la France et l'Italie, sembla clôturer la question romaine, en stipulant que la France évacuerait Rome avant deux ans, et que l'Italie garantirait au Pape ce qui subsistait en sa possession des États pontificaux.

Mais ce n'était là qu'une accalmie passagère. La convention du 15 septembre avait été conclue en dehors du Pape; Pie IX, suivi sur ce point par l'unanimité du clergé français, y vit l'abandon de la cause sacro-sainte du pouvoir temporel; il protesta à sa

manière par la publication de la fameuse encyclique Quanta cura^ plus connue sous le nom de Syllabus, où, faisant une apologie outrée de Tancien régime, il dénonçait comme factieuses et frappait d'anathème toutes les doctrines reposant sur la souveraineté nationale, le suffrage universel et la liberté de conscience. Le gouvernement français s'émut de cette publication, qui portait atteinte aux bases mômes de rédifîce impérial : il en interdit la lecture en chaire. De là, entre l'Empire et les catholiques, un renouvellement des récentes polémiques; chez les radicaux, un commencement d'agitation en faveur de la séparation de l'Église et de l'État, et chez les membres de la majorité, par contre, l'affirmation souvent réitérée de leur volonté de sauvegarder le pouvoir temporel. La France en serait demeurée à ce point et n'eût rien conquis de longtemps sans doute pour le développement de ses libertés publiques, si de graves complications extérieures n'avaient soudain surgi. En 1863, au début de 1866 encore, Rouher avait tout juste promis quelques extensions du droit d'amendement du Corps législatif*, mais tenait ferme dans sa résistance aux revendications libérales. Tout à coup l'opinion, qui avait suivi d'assez loin les querelles survenues entre la Prusse et l'Autriche au sujet des duchés danois, apprit avec une surprise mêlée d'eflroi

\. Ces extensions furent réalisées par le sénatus-consulte du 18 juillet 1860; elles sont d'assez minime importance.

que la Prusse, unie à Tltalie, faisait la guerre à la cour devienne, queTarmée autrichienne venait d'être battue à Sadowa (4 juillet), et que Tempereur François-Joseph était contraint de céder la Vénétie à ritalie, les duchés à la Prusse, en se retirant définitivement de la Confédération germanique et en abandonnant celle-ci à Thégémonie de la cour de Berlin (préliminaires de Nikolsbourg et traité de Prague, 26 juillet et 23 août 1866).

Qu'avait fait en toute cette affaire le gouvernement de Napoléon III? Il était resté neutre, n'ayant su ni s'entremettre pour empêcher la guerre ni prévoir la foudroyante victoire de la Prusse; assez sympathique à une opération favorable à Tltalie, dont Tunifîcation demeurait en somme la grande pensée du règne: voyant même d'un œil serein une Prusse plus homogène se constituer dans le Nord, et se faisant l'illusion qu'il pourrait en contre-balancer l'influence en s'unissant avec les États de l'Allemagne méridionale. En vain, à l'approche de l'orage, Thiers, Jules Favre, Emile Ollivier lui-môme, qui pourtant se rapprochait peu à peu de l'empereur, avaient-ils fait entendre au Corps législatif de salutaires avertissements : les conceptions théoriques l'avaient emporté dans l'esprit de Napoléon III sur les intérêts les plus évidents de la France.

L'événement le surprit cependant par sa brutalité; l'impression profonde que la bataille de Sadowa

avait produite dans le pays l'émut et Tinquiéla. 11 apercevait fort clairement Tobligation où il allait se trouver de demander à la nation, en prévision d'éventualités plus graves encore, des sacrifiées en hommes et en argent pour développer la puissance de l'armée. Mais le moyen d'obtenir ces sacrifices, lorsque la foi dans l'infaillibilité du souverain^ n'existait «gliis nulle part, ni dans l'opinion, ni "chez l'empereur lui-même? Il fallait de toute nécessité donner quelque chose au pays, anxieux, en échange de ce qu'on avait à lui demander. De cette situation sortit, après avoir été préparé en silence comme tous ceux qui l'avaient précédé, le décret du 19 janvier 1867 : l'adresse était supprimée et remplacée par le droit d'interpellation qui, bien qu'entouré de formalités compliquées, permettrait au moins aux Chambres de discuter les questions politiques, non pas seulement une fois l'an, mais chaque fois que le besoin s'en ferait sentir; d'autre part, tous les ministres acquéraient le droit de s'expliquer personnellement devant le Parlement', et l'on annonça deux projets de lois destinés à donner quelque liberté à la presse et aux réunions publiques. Mais à peine avait-on fait ce pas en avant, qu'on parut

1. Un sénatus-consulte du 14 mars accrut également le rôle législatif du Sénat. Depuis 1852, cette assemblée ne pouvait rejeter une loi votée par le Corps législatif que si elle était inconstitutionnelle; désormais, elle aurait le droit d'examiner les lois en elles-mêmes, et, sans pouvoir les amender cependant, de les renvoyer à un second examen du Corps législatif.

aussitôt s'arrêter, sinon môme reculer. L'année 1867, absorbée pour une large part par le spectacle de l'Exposition universelle et les nombreuses réceptions de princes auxquelles elle donna lieu, fut marquée au point de vue politique par une longue série d'hésitations et de contradictions. II s'était formé, dans l'entourage du souverain une coterie, et, dans les Chambres, un parti qui le voyaient avec regret démolir de ses propres mains l'établissement constitutionnel. Chaque fois que ceux-là pouvaient le retenir sur la pente du libéralisme, ils s'empressaient de le faire. Napoléon III, déjà vieilli, n'agissant plus jamais que contraint et forcé, subissait alternativement les influences contraires qui s'exerçaient sur lui, et perdait ainsi le bénéfice des rares initiatives heureuses qu'il était encore capable de prendre. Rouher, d'ailleurs, ne servait ces dernières qu'à contre-cœur : trop engagé dans la politique de résistance pour pouvoir faire, sans se diminuer outre mesure, un changement de front, il songeait surtout à se défendre contre la rivalité d'Emile Ollivier, qui prenait chaque jour plus de crédit sur l'esprit de l'empereur. Aussi la session de 1867 se passa-t-elle sans que les promesses du 19 janvier eussent été réalisées : on eut la loi, depuis longtemps attendue, sur les conseils municipaux, une autre donnant beaucoup de liberté aux sociétés commerciales, mais ni la presse ni les réunions publiques ne virent modifier leur condition légale,

et le gouvernement ne réussit pas à faire voter un projet, pourtant singulièrement urgent, sur l'armée. Ce fut encore la politique extérieure qui contraignit le gouvernement à presser la réalisation des réformes promises. Presque aussitôt après Sadowa, Napoléon III s'était empressé de rappeler les troupes qu'il avait laissées au Mexique : à peine étaient-elles embarquées, que l'empereur Maximilien fut pris et fusillé par ses sujets d'un jour (17 juin 1867). D'autre part, le cabinet de Paris, à la fois humilié et épouvanté par les conséquences de Sadowa, avait cherché une compensation et une sécurité dans l'annexion du grand-duché de Luxembourg : joué par la Prusse, qui l'avait d'abord malicieusement poussé dans cette voie, il dut renoncer à rien annexer et se contenter de faire neutraliser ce territoire (convention de Londres, 11 mai 1867). Enfin un corps de volontaires garibaldiens venait d'attaquer les États pontificaux, et la France avait en grande hâte (novembre) envoyé deux divisions pour protéger le pape. Cette série ininterrompue d'échecs n'était point faite pour relever le prestige déclinant de l'Empire : outre qu'elle révélait une situation internationale extrêmement périlleuse, elle donnait lieu en France aux débats les plus passionnés, où Rouher, malgré son infinie dextérité et son imperturbable optimisme, ne réussissait en définitive qu'à accuser l'impuissance de son maître. Force fut enfin au gouvernement de faire honneur

à sa signature : la session de 1868 fut consacrée d'une part à la loi sur Tarmée, de Tautre aux lois sur la presse et sur les réunions. Dans la première (i®' février) il s'agissait d'augmenter les réserves, en y versant tous les jeunes gens dispensés du service militaire actif, soit qu'ils se fussent fait remplacer à prix d'argent, soit qu'ils eussent été exemptés pour un motif quelconque : on espérait constituer ainsi une armée de deuxième ligne, dont on ferait l'instruction sommaire, en temps de paix, dans des exercices annuels. Pour la presse (il mai), on supprima l'autorisation préalable et les pénalités administratives. Pour les réunions publiques (6 juin), la nécessité de l'autorisation préalable ne fut maintenue que lorsqu'il s'agirait de traiter, hors des temps de période électorale, des questions politiques ou religieuses. Ces divers projets ne passèrent pas sans peine dans les Chambres : on marchanda plus que de raison au gouvernement l'extension des obligations militaires de la jeunesse française, et, pour les deux lois politiques, en môme temps que les radicaux les dénonçaient comme insuffisantes et illusoires, l'extrôme droite, qui s'était récemment constituée pour défendre le régime de 1852 contre l'empereur lui-même, les combattait comme périlleuses pour la couronne et menaçantes pour l'ordre social. Elles passèrent cependant, mais à mesure que l'Empire se mettait ainsi en contradiction avec ses premiers principes, à mesure qu'il

obligeait ses serviteurs à démentir leurs propos et leurs actes antérieurs, et qu'il s'en trouvait d'autres pour y persévérer, des impérialistes de marque se prenaient à proclamer que la responsabilité constitutionnelle du chef de l'État était un mythe, voire même qu'elle devenait compromettante pour la stabilité future de la dynastie : on réclamait la responsabilité ministérielle dans les miUeux où l'on s'y était montré naguère le plus hostile, et ce, pour pouvoir mettre l'empereur à l'abri des polémiques du jour et l'alléger du poids des erreurs commises.

Quoi qu'il en soit, dès la fin de 1868, tout le monde prévoyait et pressentait une crise. Le premier usage qui fut fait des libertés nouvelles révéla qu'il ne suffit pas de nier les questions pour les résoudre, ni de faire le silence pour établir la paix ; les idées de 1848, qu'on avait pensé étouffer, avaient en réalité couvé sous la cendre; une pression socialiste s'exerça par la voie des réunions, d'autant plus impétueuse qu'elle avait été plus longtemps contenue ; des grèves formidables éclatèrent, qu'il fallut réprimer par la force ; des journaux virent le jour, dont de multiples condamnations judiciaires n'apaisèrent pas les allures révolutionnaires; à Paris même, on alla jusqu'à se livrer dans la rue à des manifestations républicaines. Avec un prestige extérieur détruit, un corps de fonctionnaires déconcerté, un clergé aigri, une opposition déjà divisée, mais à la fois intempérante et inexpérimentée^

une majorité lasse de soutenir une politique qu'elle ne comprenait plus, le gouvernement continuait à aller à la dérive, poussé d'écueil en écueil par les vents qui passaient, en attendant la tempête qui devait l'emporter.

Les élections de 1869, préparées dans l'agitation et la confusion générales, révélèrent toute Tétendue de la crise : l'opposition, dans ses diverses nuances, livra bataille dans presque toutes les circonscriptions, et son succès fut d'autant plus éclatant qu'elle marchait sans cohésion à l'assaut, les libéraux ou les catholiques luttant à la fois contre les radicaux et les candidats officiels. Ces derniers ne réunirent que 636 000 suffrages sur Tensemble du territoire, contre 3 270000 donnés aux opposants de toutes catégories. II entra dans le nouveau Corps législatif 28 membres de la gauche, tous plus ou moins irréconciliables, pour la plupart élus par les grandes villes, et 264 dynastiques, mais parmi ces derniers près de la moitié étaient des libéraux parlementaires qui formaient, avec la gauche, la majorité numérique de l'assemblée.

Le gouvernement personnel était vaincu. Pour bien faire, Napoléon III eût dû, sans le moindre retard, donner aux libéraux dynastiques la direction du mouvement : c'était la seule chance qui lui restât de sauver la situation de l'Empire. Mais il répugnait à une capitulation aussi décisive; cette fois encore il

hésita et, lorsqu'il se résigna à achever révolution commencée en 1860, il était trop tard.

Le Corps législatif avait été convoqué pour le 23 juin, à seule fin de vérifier les pouvoirs de ses membres. Dès le 8 juillet, 116 députés, appartenant tous au libéralisme dynastique ou tiers parti, parmi lesquels Buffet, Emile Ollivier, etc., demandèrent à interpeller le gouvernement « sur la nécessité de donner satisfaction aux sentiments du pays en l'associant d'une manière plus efficace à la direction de ses affaires, la constitution d'un ministère responsable, le droit pour le Corps législatif de régler les conditions organiques de ses travaux et ses communications avec le gouvernement étant, à leurs yeux, des mesures essentielles pour atteindre ce but ». Devant cette énergique revendication des libertés parlementaires, le gouvernement prit peur : il prorogea le Corps législatif, de manière à éviter la discussion de l'interpellation, annonçant qu'il étudierait spontanément les moyens d'exaucer le vœu qui lui était présenté.

Cette étude aboutit à deux conclusions : d'une part, Rouher disparut du ministère et prit la présidence du Sénat * ; de l'autre, le séna tus-consul te du

1. On peut se faire une idée du désarroi gouvernemental de répoque, en notant que durant tes deux dernières années de TEmpire le ministère des affaires étrangères changea six fois de titulaire.

8 septembre 1869 décida que le Corps législatif partagerait désormais avec l'empereur l'initiative des lois, qu'il aurait le droit d'amendement intégral, que les ministres seraient responsables, que le droit d'interpellation serait affranchi des formalités qui en gênaient l'exercice, que le Corps législatif élirait son bureau et ferait son règlement intérieur, que les traités de commerce lui seraient soumis avant ratification, et que le budget serait voté par chapitres.

C'était la destruction à peu près complète de la constitution de 1852, la négation solennelle des principes que Napoléon III avait d'abord proclamés comme essentiels au gouvernement du pays, un aveu radical et public d'impuissance et d'erreur. Mais comment l'opinion pouvait-elle croire à la sincérité de ce revirement, lorsqu'elle voyait Napoléon III s'entourer encore des mômes hommes qui avaient professé et pratiqué des doctrines contraires? Rouher s'était sans doute effacé, mais ses lieutenants, ses collaborateurs de la veille restaient en possession des divers ministères. Or, il est certaines heures dans la vie des nations, où des changements de personnes sont plus importants et plus significatifs que des modifications de textes constitutionnels. Napoléon III avait désormais ce genre de sénilité qui ne permet plus de s'accoutumer à des visages nouveaux. Cela acheva d'exaspérer le tiers parti, qui avait espéré être appelé au pouvoir.

L'empereur finit par comprendre cependant qu'il ne mettrait pas terme au malaise croissant du pays sans faire appel à d'autres hommes : le 27 décembre, il écrivit à Emile Ollivier pour le prier de lui désigner des personnes pouvant former avec lui un cabinet « représentant fidèlement la majorité du Corps législatif et résolu à appliquer dans sa lettre comme dans son esprit le sénatus-consulte du 8 septembre ». La tâche était déjà moins facile que six mois auparavant : en présence des hésitations gouvernementales, la décomposition parlementaire avait fait de grands progrès. Avec Jérôme David et Granier de Cassagnac, l'extrême droite accentuait sa mauvaise humeur de voir l'empire dévier de ses origines; les 116, devenus 150, s'étaient divisés, les deux tiers formant une sorte de centre droit sous la direction d'Emile Ollivier, le surplus un centre gauche qui avait pour inspirateur principal Buffet; la gauche proprement dite s'était elle-même morcelée en deux groupes : l'un, mené par Jules Favre et Ernest Picard, disposé à accueillir avec sympahie les réformes de l'Empire; l'autre, qui, à l'instigation de Rochefort, Raspail, etc., se lançait déjà dans les revendications démocratiques les plus effrénées. Emile Ollivier réussit cependant le 2 janvier 1870 à former un ministère dont il puisa les éléments dans les deux centres. Il donna tout d'abord -quelques gages assez sérieux de son libéralisme : il remplaça un grand nombre de fonctionnaires qui

s'étaient compromis par Texcès de leur zèle: deux lois obligèrent le gouvernement à choisir les maires dans les conseils municipaux et donnèrent aux conseils généraux le droit d'élire leur président et de publier un compte rendu de leurs séances (22 et 23 juillet); le Corps législatif vota môme la réduction du droit de timbre qui frappait les journaux et la restitution au jury des délits de presse, mais ces mesures, arrêtées au Sénat, n'eurent pas le temps de passer dans la loi avant les événements tragiques d'août et de septembre.

La position d'Emile OUivier n'était d'ailleurs pas aisée : dans la rue, le déchaînement des passions était si violent qu'à tout moment, sous le moindre prétexte, on était menacé d'émeute; au Corps législatif, le cabinet était combattu par la gauche, qui considérait Emile Ollivier comme un transfuge, et mollement soutenu par la droite, qui lui reprochait de trahir ses idées les plus chères; dans l'entourage de l'empereur, il avait des ennemis acharnés, et, la force de volonté du premier ministre n'étant pas à la hauteur de son talent oratoire, il cédait trop souvent aux influences de cour pour que l'opinion dévoyée le regardât comme le maître eff'ectif de la situation.

Il y céda surtout dans une circonstance à jamais regrettable. De tous les symptômes eff'rayants du moment, Napoléon III n'en voyait qu'un seul :

Taiblissement de sa popularité personnelle. La

pensée lui vint qu'il lui serait profitable de la retremper dans un de ces plébiscites qui avaient, dix-huit ans plus tôt, consacré son omnipotence : sous le prétexte que les innombrables réformes constitutionnelles accomplies depuis 1860 avaient besoin de la ratification populaire, il invita le 21 mars Emile OUivier à préparer un sénatus-consulte qui codifierait toutes ces réformes, et maintiendrait, avec le principe de la responsabilité de Tempereur devant le pays, son droit exclusif de provoquer des modifications de la constitution. Puis dans les premiers jours d'avril, il fut décidé, à l'instigation de Rouher, que ce sénatus-consulte ferait Tobjet d'un plébiscite. Emile Ollivier, hostile à cette manière de procéder, qui était en définitive un démenti à la récente évolution parlementaire de l'Empire, ne crut cependant pas devoir s'y opposer, et préféra même accepter la démission des membres du centre gauche qui faisaient partie de so n ministère, plutôt que d'engager la lutte avec l'empereur lui-même.

Le plébiscite eut lieu le 8 mai. Sa formule était insidieuse : « Le peuple approuve les réformes libérables opérés dans la constitution par l'empereur, et ratifie le sénatus-consulte du 20 avril ». Comme on votait en bloc sur cette formule, il fallait ou tout rejeter, ou approuver du même coup et l'Empire et ses réformes, et les imperfections qui subsistaient dans la constitution. Aussi une importante fraction

de la gauche et un groupe notable de libéraux dynastiques préconisèrent-ils l'abstention. Au vote, il y eut 7 359 000 suffrages affirmatifs, 1 57!2 000 négatifs, et i 900 000 abstentions.

Ce succès détermina la perte de TEmpire et la mutilation de la France : il fit croire à Napoléon III qu'il jouissait encore de la confiance du pays et qu'unpeu de gloire extérieure succédantàtanld'échecs lui permettrait de rétablir son autorité ébranlée. L'empereur était poussé dans ce sentiment par sa famille et par la majorité impérialiste, qui sentaient le terrain fuir sous leurs pieds chancelants. Depuis Sadowa, d'ailleurs, et depuis l'affaire du Luxembourg, chacun croyait à l'imminence d'un conflit avec l'Allemagne, et celle-ci, de son côté, sous l'énergique impulsion de Bismarck, préférait brusquer les événements plutôt que d'attendre que le jeu de la loi de 1868 eût accru les forces militaires de la France. Dans ces conditions, la moindre querelle devait suffire à mettre le feu aux poudres.

La candidature d'un prince de Hohenzollern au trône d'Espagne, devenu vacant par la révolution qui avait renversé la reine Isabelle, fut l'occasion cherchée par presque tout le monde des deux côtés du Rhin. La sagesse eût voulu que la France laissât faire; l'Espagne n'aurait pas tardé à se débarrasser toute seule d'un prince étranger, comme elle le fit quelques années plus tard du roi Amédée. Mais la

France avait subi trop d'affronts depuis quatre ans pour se montrer aussi raisonnable. Une négociation active s'engagea entre les cabinets de Paris et de Berlin, et, dès le premier jour, celui de Paris le premier déclara solennellement qu'il n'accepterait à aucun prix la présence d'un souverain allemand à Madrid. Le roi de Prusse, chef de la famille de Hohenzollern, fit retirer la candidature de son cousin. Enhardi par ce succès, le ministre des affaires étrangères français, duc de Gramont, éleva ses exigences : il demanda que la Prusse s'engageât pour l'avenir à ne jamais consentir à une reprise de cette intrigue. Le roi Guillaume s'y refusa, et le bruit se répandit en Europe, par les soins de Bismarck et avec la complicité naïve ou criminelle de Gramont, qu'il avait malmené l'ambassadeur de France. Cette nouvelle, absolument fausse d'ailleurs, mit le comble à l'agi talion des esprits : depuis le o juillet, il ne se passait guère de jour où soit le Corps législatif, soit le Sénat ne manifestassent des dispositions belliqueuses; le 15, Gramont annonça que le gouvernement avait mobilisé les réserves; en vainThiers, Jules Favre, Buffet, d'autres encore, réclamèrent-ils des explications et des délais; le 19, la guerre était officiellement déclarée, et le Corps législatif prorogé.

Or, rien n'était préparé pour affronter une aussi redoutable épreuve : l'Empire n'avait ni alliance ni armée; la précipitation de ses résolutions ne lui avait

pas permis de s'assurer le concours de T Autriche; son imprévoyance avait laissé vides les magasins militaires, et les corps de troupes organisés sur le papier en 1868 n'avaient pas reçu Tinstruction nécessaire. Les défaites de Wissembourg, Reischoflen, Forbach (2 et 4, 6 août) dessillèrent les yeux des plus optimistes. Le Corps législatif fut rappelé d'urgence : le 9, il renversa le cabinet 011ivier;le 10, un ministère présidé par le général comte dePalikao se forma avec des éléments de la droite et du centre droit, et commença l'organisation de la défense de Paris, qu'on voyait déjà menacé. Napoléon III partit pour aller se mettre à la tête d'une de ses armées : tandis que le maréchal Bazaine, vaincu à diverses reprises sous les murs de Metz (Borny , Vionville, Gravelotte, 14-18 août), se laissait enfermer dans la place, l'empereur marchait dans la direction de Sedan, s'y faisait battre le 1" septembre, et se rendait le 2 au roi Guillaume, avec l'armée qu'il avait sous ses ordres.

Ainsi, moins de six semaines après l'ouverture des hostilités, la France n'avait plus ni souverain ni armée régulière. Ces désastres, sans précédent par leur rapidité, leur continuité et leur étendue, laissaient le pays envahi et désemparé. Au Corps législatif, la majorité atterrée voyait se produire, de la part des députés les plus modérés, des propositions tendant à constituer une commission provisoire de gouvernement et à convoquer une Assemblée constituante

(motion de Thiers, 4 septembre). Mais la population parisienne surexcitée, déjà aliénée depuis longtemps à TEmpire, voyant désormais la trahison partout, envahit l'assemblée, réclama la déchéance de l'Empire, puis, se portant vers THôtel de Ville, acclama un gouvernement provisoire que les députés républicains de Paris s'empressèrent de constituer sous la présidence du général Trochu, gouverneur militaire de la capitale.

L'Empire était tombé dans la honte, victime de sa propre impérilie, plus encore que des attaques de ses adversaires, ayant tué la liberté à ses débuts et amoindri la patrie à sa chute. Et l'empereur s'en allait prisonnier à Wilhelmshœhe, toujours songeur, toujours résigné, ayant, suivant le dire d'un éminent littérateur contemporain, M. Jules Lemaître, ayant « ruminé confusément l'affranchissement des nationalités, l'établissement d'une démocratie un peu socialiste et pourtant césarienne, et, par là, l'achèvement historique de la Révolution française : grands desseins dont les moyens d'exécution se précisaient mal dans son imagination de doux fataliste qui, ébloui par un destin prodigieux dont il était le jouet et dont il se croyait le héros, avait compté indolemment sur la vertu de son étoile ».

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