‹ Cent ans de république aux États-UnisChapitre 11 sur 166 · XIX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XIX INTRODUCTION

Les ministres, ne formant pas de cabinet proprement dit, étaient tenus à l'écart des Chambres, et soustraits à leur contrôle; chacun d'eux ne devait dépendre que du président, seul responsable des actes exécutifs. Cette méthode de méfiance, qui plaçait les pouvoirs à distance les uns des autres, afin de maintenir entre eux l'harmonie, et qui supprimait les contacts pour éviter les chocs, est vivement critiquée aujourd'hui en Amérique. Bon nombre d'esprits découragés l'accusent de tous leurs mécomptes.

S'il faut les en croire, le Congrès, non content d'accaparer l'autorité gouvernementale, l'exerce d'une manière décousue, au moyen de ses comités permanents (standing committees). Ceux-ci, faute d'un ministère ralliant la majorité, lui indiquant le but et lui traçant la voie, agissent isolément, sans plan concerté, et tirent chacun à soi dans des directions différentes *et parfois contraires. Le rempart constitutionnel n'a nullement préservé l'indépendance du pouvoir exécutif. Mais les attaques publiques et les débats officiels dans l'enceinte législative sont remplacés par un savant système de menées occultes et de marchandages clandestins. La puissance effective réside dans les couloirs des Chambres (lobby s) ^ si bien que l'on

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a dû créer un mol tout eicprès (le lobby isme) pour désigner le règne de la coulisse parlementaire. Par une conséquence imprévue, la suppression de la responsabilité ministérielle a donc entraîné rirresponsabilité représentative. Cette variété américaine de parlementarisme mutilé ayant produit d'aussi mauvais résultats, on prêche le retour au parlementarisme intégral et valide, à l'aide d'un libre échange spécial avec l'Angleterre, qui, de son côté, semble en train d* américaniser ses institutions.

C'est une perspective assurément séduisante que de se figurer la majorîté du Congrès des Etats- Unis, habilement conduite par un William Pitt, un Robert Peel, un Aberdeen ou un Palmerston, et leur accordant la plus large initiative ministérielle, condition nécessaire de la responsabilité, tandis que la minorité d'opposition, également dirigée par des chefs reconnus, défendrait son programme ou exposerait ses griefs avec la réserve et la mesure que sait garder un parti de gouvernement. Jusqu'à quel point cet idéal pourrait-il se réaliser? La méthode américaine, faussée dans sa marche et ses règles, n'a pas réussi. Est-ce une raison suffisante pour espérer que la méthode britannique serait appliquée correctement, malgré

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les différences du milieu social et politique, lorsque, en Angleterre même, elle commence à se heurter aux difficultés les plus graves? .

Les réformateurs raisonnent presque toujours comme si l'adoption du système qu'ils préconisent devait faire disparaître par enchantement les causes complexes d'où sont nés les abus du système qu'ils veulent réformer. Parmi les inconvénients signalés, très réels d'ailleurs pour la plupart, combien tiennent à la composition, au recrutement, à la durée éphémère des Assemblées américaines, et plus encore peut-être aux incapacités organiques du gouvernement républicain, et au principe même de la souveraineté absolue du peuple.

Si Tactivitéintempérante et brouillonne est « le péché d'habitude des législateurs » S et de ceux-là surtout qui ont moins de temps devant eux et sont plus novices, la seule présence des ministres dans une Chambre élue pour deux ans, remédierait-elle à l'incohérence législative? Le prestige d'un cabinet responsable suflirait-il à éclipser l'influence aujourd'hui prédominant^ des comités permanents

1 . Herbert Spencer, F Individu contre VEiat, traducUon fraoçaise. Paris; 1885. P. 69.

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et des seigneurs d'importance qui les président*? Parviendrait-on à discipliner, sinon à dissoudre, celte sorte de féodalité parlementaire? Tous les « petits barons du Congrès », se dépouillant de leurs fiefs respectifs, viendraient-ils se ranger en simples soldats sous l'étendard du potentat ministériel ou sous la bannière du chef de l'Opposition ? La Presse des États-Unis déplore la faiblesse actuelle du pouvoir exécutif. Serait-ce le moyen de lui rendre la force et l'indépendance, que de l'exposer quotidiennement aux coups directs des Assemblées ? Les empiétements législatifs, déjà trop fréquents, sont envisagés avec inquiétude. Y mettrait-on des bornes en ajoutant aux motifs assez nombreux qui les provoquent, la tentation perpétuelle des portefeuilles à saisir et des ministres à supplanter ?

Les Américains semblent avoir en vue le parle-

1. «Le pouvoir, à la Chambre des représentants du Congrès, se partage entre quarante-sept seigneuries, dans chacune desquelles le comité permanent est la cour baroniale, et son président le lord propriétaire. Ces petits barons, dont quelques-uns sont fort puissants, mais aucun assez pour dominer les antres, peuvent à leur gré exercer un empire presque despotique dans les limites de leur domaine respectif, et menacer parfois de troubler profondément le pays. • Woodrow Wilson, Congressional Government, A siudy in American politics, Boston; 1885. P. 92.

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