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On devait croire surtout et Ton avait cru longtemps le nouveau monde préservé des utopies socialistes. Ne renfermâit-il pas de vastes espaces libres et des terres fertiles, dont le bon marché, assurant à chacun une vie large et facile, semblait ôter le moindre prétexte aux attaques systématiques contre la propriété ? 11 y a trente ans à peine, quand Macaulay pressentait le jour où la République des États-Unis c serait exposée aux brigandages des Vandales modernes, enfants de son propre sol, formés par ses institutions >S les paroles du brillant historien n'excitaient que des sourires d'incrédulité. Personne ne doutait alors que les prodigieuses ressources du pays garantiraient indéfiniment la bonne harmonie du capital et du travail.
£n Amérique principalement, la confiance ne paraissait voilée par aucun nuage. On s'y flattait de ne connaître jamais les discordes sociales, ni le paupérisme qui les engendre. C'étaient là, disaiton, les plaies spéciales des sociétés aristocratiques et des monarchies. Si quelques esprits, ne partageant pas la quiétude commune, concevaient certaines appréhensions à cet égard, ils en ren-
1. Lettre du 23 mars 1857, publiée par le Times de Londres, .7 avril 1860.
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voyaient la réalisalion possible à une époque lointaine, entrevue jadis, par Jefferson, où les Américains, f réduits à s'empiler dans de grandes villes, comme les peuples de TEurope, deviendraient aussi corrompus, et commenceraient éga* lement à se dévorer les uns les autres >.
Et pourtant, quoique les États-Unis puissent encore nourrir infiniment plus d'habitants qu'ils n'en comprennent aujourd'hui, quoique quel* ques centaines de francs suffisent pour s'y procurer bon nombre d'hectares de terre, le paupérisme y fait d'effrayants progrès *, et les revendications ouvrières, accompagnées des mêmes violences que dans le vieux monde, ont rendu nécessaire la même répression par la force armée *. Od la démocratie croyait avoir trouvé sa terre promise, les questions sociales se règlent à coups de fusil,
1. Kn janvier 1884, oo estimait qu'un million et demi d'où- Tiiers mâles étaient sans travail aux États-Unis. Ce nombre parait avoir grossi depuis. Vo ir the North American Review, avril 1885, p. 369 et suivantes. -^ D'après le dernier recensement, le paupérisme, à Boston, s'est accru de 50 p. 100 en dix ans. Dans le même laps de temps, de 1867 à 1876, la ville a dépensé pour ses pauvres 8777 728 dollars, ou 44 millions de francs, soit près de 4 millions et demi par an.
2. On sait que, lors des grèves survenues il y a plusieurs années, des viUes importantes, Pittsburg entre autres, restèrent quelque temps au pouvoir des grévistes, et devinrent en partie la
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SOUS l'égide de la liberlé, de Tégalilé et de la fraternité républicaines.
Sans même recourir aux procédés révolutionnaires, un parti communiste s'est organisé en Amérique, à la faveur du suffrage populaire et à l'abri des institutions. N'était-il pas devenu assez puissant pour imposer naguère l'application de ses doctrines à un État tout entier, la Californie?
Sur plus d'un point, d'ailleurs, Tocqueville s'est montré juge sévère. Dans les mœurs républicaines des États-Unis, gardant encore l'empreinte d'une éducation libérale et monarchique, son esprit de fine analyse savait démêler des germes certains de corruption. Mais le public s'obstinait à ne voir en son livre que l'éloge des institutions américaines et la continuation de la légende transatlantique, rapportée par La Fayette. Réserves et critiques disparaissaient au milieu d'un courant d'enthousiasme presque superstitieux. Nul n'avait le droit de signaler la moindre tache au soleil de la république modèle, dont le culte n'admettait alors que des adorateurs et des mages.
proie des flammes. 11 fallut rintervention de l'armée régulière pour rétablir Tordre. Aujourd'hui, la question sociale a pris un nouvel aspect, encore plus inquiétant, sous l'influence de l'association formidable des Knights oflabor.
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La célébration du centenaire de l'Indépendance, sur laquelle les Américains comptaient pour grandir leur renommée dans le monde, a pu faire admirer les étonnants progrès de leur industrie nationale; elle a mis en lumière d'autres phénomènes intérieurs, moins honorables. Par une fâcheuse coïncidence, les nombreux étrangers conviés à l'Exposition de Philadelphie se trouvèrent invités, en fait, à l'exhibition d'un étalage étrange de scandales sociaux, politiques et financiers, échelonnés hiérarchiquement, depuis les politiciens dehaut vol jusqu'aux innombrables grappilleurs adonnés au larcin de détail. L'opinion dut reconnaître, comme certains indices l'avaient fait soupçonner déjà aux plus avisés, que € sous cette république de l'oncle Sam, il y a la môme place pour le coquin que pour l'honnête homme > *. Le désenchantement fut général. On n'osa plus citer l'Amérique en exemple. Quant aux délégués ouvriers, persuadés d'y trouver les solutions économiques et sociales, vainement poursuivies chez nous, ils ne rapportèrent du voyage que « la perte de leurs illusions >^ Ils purent constater
i. Journal des Débats, 13 novembre 1874.
2. €f L'esclavage des noirs a été aboli en Amérique, mais celui des blanc» y sévit dans toute sa rigueur... L'ouvrier, aux États-
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des réalités imprévues : loin de tendre à l'alité des conditions et des fortunes, le nouveau monde s'en écarte autant que l'ancien; la centralisation des propriétés 9 des capitaux et des forces financières y est plus grande qu*eh Europe*, et la forme républicaine y favorise la création de puissants monopoles, qui ont inventé des abus ignorés parmi nous.
Qu'était devenu, pour les Américains euxmêmes, le temps de l'optimisme imperturbable et de la confiance absolue en soi (self reliance)1 Après avoir donné le ton à leurs propres admira-
Unis, a toutes les libertés, mais il ne 8*en sert pas ; la raison en est qu'il est obligé de travailler quinze heures par jour pour vivre misérablement. * Extrait du rapport de Tune des délégations ouvrières à TËxposition de Philadelphie. Voir le Temps, 29 août 1876. 1. «( Le système agricole de 1* Amérique est de tous points pire que celui de TEurope. » The Atlantic Monthly, janvier 1880, p. Ai. — (c On voit dans plusieurs États de TOuest dMmmenses domaines de trente mille acres et plus {bonatuas)^ que les- propriétaires, riches capitalistes, font cultiver par des bandes d'ouvriers nomades, privés de travail et réduits à mourir de faim pendant l'hiver. » The Norlh American Repiew, juillet 1881, p. 52. — (^ Même dans le Massachusetts, patrie de la liberté et du xelf government, la griinàe propriété absorbe rapidement la petite et la moyenne, tandis qu'un prolétariat agricole abaissé, qui peine sous le joug d'un propriétaire absent, témoigne de U décadence de l'agriculluro et do la liberté. » Ibid,. septembre-octobre 1878, p. 254. ('/est m Ami^riqno qu'il (kul aller aujourd'hui pour rclrouvcr les latifundia.
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leurs, ils prirent la plus large part au concert des critiques. La presse étrangère n'eut que le choix entre leurs écrits*. L'équité ne permet pourtant pas plus aujourd'hui de passer brusquement de la louange irréfléchie au dénigrement sans mesure, que la saine raison n'autorisait autrefois à célébrer de confiance l'Amérique comme la démocratie vertueuse et triomphante, le type idéal du parfait gouvernement.
Certes il y avait erreur ou parti pris à mettre au compte des principes républicains les chances exceptionnelles des États-Unis, et les faveurs dont la Providence les combla dès le berceau. La maturité d'une race intelligente et robuste, jointe à la jeunesse vive de la nature, les ressources de l'expérience et de la science s'appliquant à un pays vierge, voilà tout le secret de la prospérité américaine. N'est-ce pas la civilisation européenne, péné-
i. « Nos législatures, partout corrompues, n'ont montré de capacité que pour faire le mal et empêcher le bien. » The New-York Herald, i novembre 1876. « Notre gouvernement a été la proie d'une maladie putréfiante. 9 c Une armée innombrable de voleurs, d'imposteurs, de banqueroutiers et de gens tarés a fait main basse sur l'argent, la comptabilité, la justice et l'administration de rÉtat. » The Nation, de New-York, 28 janvier 1875, et 3 août 1876. — c Nous vivons sans gouvernement, au milieu d'une race de voleurs, de brigands et de meurtriers, d The Oh" server, de New-York, 10 février 1870.
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trée de christianisme et scienliliquement équipée, qui débarqua sur les rives de TAtlautique avec les premiers colons, et vint y exploiter, sans résistance sérieuse, les trésors d'un sol neuf et son capital de fécondité accumulé par les siècles? L'an- / cien monde a peuplé le nouveau, et lui verse encore chaque année un énorme contingent de forces humaines toutes développées, qui ne lui ont rien coulé à produire *.
A. ses hôtes, l'Amérique offrait presque gratuitement des terres fertiles, dont la vente, même à vil prix, alimentait les finances publiques de précieuses recettes, inconnues des États d'Europe. Chaque citoyen, se trouvant au large, selon la remarque du président Grant, pouvait s'étendre et vivre à sa guise, sans être trop gouverné. La nation entière avait aussi ses coudées franches. Aucun voisin
1. Ce capital humain de rémigration 8*cst élevé, en 1881 et 188^, à plus de 700000 individus. L'accroissement annuel de la population des États-Unis étant évalué à un million et demi environ, rapport des nouveaux émigrants entrait dans ce chiffre pour près de moitié. \o\r l'Economiste français^ 2i février 1883; et the North American Review, avril 1882, p. 346. De plus, la somme du capital argent apporté par les émigrants est considérable. On a calculé qu*en 1881 elle atteignit 61 millions de dollars, soit plus de 305 millions de francs, à 85 dollars ou 455 francs environ par tête. Voir ibid.f avril 1882, p. 346, 351 et suivantes.
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redoutable ne Tobligcait d'entrelenir à grands frais des armées nombreuses, avec lesquelles le pouvoir civil et les Assemblées restent rarement en bonne intelligence dans les démocraties.
La situation privilégiée de T Amérique l'exemptait des charges imposées à la plupart des pays, et la nature lui réservait des richesses dont la moindre eût assuré la fortune d'un peuple : Tabondance inouïe des produits agricoles, le fer, la houille en gisements plus considérables que ceux de l'Angleterre, c'est-à-dire c les nerfs et les muscles de l'industrie 9; puis le coton, les mines d'or, les mines d'argent, le pétrole; enfin, tous les dix ou quinze ans, une source nouvelle de prospérité, se révélant à point nommé pour permettre à l'enfant prodigue de réparer les brèches faites à son patrimoine, et pour masquer ses erreurs ou ses fautes. Ce concours d'accidents heureux et de privilèges plus ou moins durables ne saurait être attribué & tel ou tel système politique. L'espace libre, la prairie sans limites, le désert fertile, les facilités de l'existence et les gros salaires ne sont pas des institutions.
Tout gouvernement ayant des terres fécondes à distribuer libéralement est sur de réussir. Qu'on transporte par la pensée cet avantage à d'autres
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pays, leur histoire change de face. Si Louis XVI, ouvrant les étals généraux, avait pu déclarer que, sur toutes les fronlières et dans l'intérieur de la France, sans spolier personne, il disposait pour qui en voudrait d'excellentes terres à cinq francs l'arpent, nous, aurions eu, au lieu de 1793, le triomphe éclatant de la monarchie. L'enthousiasme populaire n'aurait pas manqué de proclamer l'absolutisme paternel et royal comme le meilleur des régimes. Par contre, si l'on avait mis Paris en Amérique, suivant la spirituelle fantaisie de M. Laboulaye, les États-Unis eussent-ils échappé aux désastres de plusieurs révolutions successives? La totalité du sol n'y est pas occupée, les sources primitives de sa richesse sont loin d'être taries, et déjà les conditions d'existence politique et sociale, surtout dans les contrées de l'Est, où la population est plus compacte, deviennent aussi pénibles et précaires que dans le vieux monde.
Il ne faudrait pas non plus se montrer trop sévère à l'égard d'un peuple nouveau, glorieux de sa rapide fortune, doué de qualités extrêmes comme ses défauts, et vivant fortement, quoiqu'il n'ait pas toujours bien vécu. Peut-on faire un crime à cette démocratie vigoureuse et mélangée de n'avoir qu'une notion confuse des traditions de la chevalerie,
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d'où semble née la fine fleur de point d'honneur qui subsiste chez les nations anciennes, dans Tappréciation tout au nioins de la conduite publique et privée ? Va-t-on reprocher maintenant aux Américains de n'avoir pas été aux croisades, ou de ne pas compter d'aïeux directs tels que Tancrède, Bayard, le Cid et Richard Cœur de lion ?
Si seulement un don Quichotte indigène avait guerroyé entre La Fayette et Washington, son influence chevaleresque eût peut-être imprimé aux mœurs nationales un cachet diiïérent. Les républicains des États-Unis y verraient-ils un avantage équivalent aux intérêts positifs qu'ils auraient dû sacrifier pour le payer? Très préoccupés de rester sohres d'esprit (sober minded), ils se piquent de connallre le prix des choses, et tiennent en médiocre estime ceux qui s'enthousiasment pour une idée. A notre place, les Américains seraient-ils allés faire la guerre d'Amérique?
Ils nous pardonneront donc de les étudier sans illusions ni passion, et de signaler, d'après leurs propres écrivains , à. côté des bons principes et des habiletés soutenant encore leurs institutions, les causes et les pratiques fâcheuses qui les per« vertissent. c Ce n'est qu'un enfant au berceau, disait Joseph de Maistre du peuple des États-Unis;