‹ Cent ans de république aux États-UnisChapitre 7 sur 166 · XX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XX INTRODUCTION

attendez qu'il ait grandi pour juger Thomme. » Le voilà centenaire aujourd'hui. Cent ans ne sont guère qu'une lune de miel dans la longue vie d'un peuple ; en ce peu de temps, le ménage américain semble s'être fort gâté.

Ses débuts promettaient mieux. Si, comme presque toutes les républiques, celle des États-Unis sortit d'une révolution, vice originel dont les gouvernements ont peine à effacer les traces, la lutte pour l'Indépendance fut une révolution conservatrice, suivant l'expression de M. Gladstone ^ Les insurgents des colonies étaient des rebelles à contre-cœur et des révolutionnaires malgré eux. En revendiquant leur droit de voter l'impôt, ils défendaient contre la métropole ses propres principes et demeuraient fidèles à ses traditions. C'était par attachement pour les doctrines anglaises que les Américains se séparaient de TAngleterre.

La même sagesse inspira les travaux de la Convention constituante de Philadelphie, où figuraient au premier rang Washington, Hamilton, Morris, esprits modérés, religieux, fortement imbus de libéralisme monarchique. En face d'eux, il est vrai, s'organisait un autre parti, ayant Jefferson pour

1. The North American Review, septembre-octobre 1878, p. 186.

INTRODUCTION. xxi

chef, et inclinanl vers les Ihéories absolues qui firent dévoyer en France le grand mouvement national de 1789. Hais Washington et ses amis remportèrent; ils réussirent à jeter la Constitution dans le moule des idées conservatrices. Les États-Unis se trouvèrent bien d'avoir remis leurs destinées i d'anciens monarchistes de bonne volonté , dont le patriotisme, après avoir aidé la république naisjsante à traverser victorieusement la crise de 1776, sut aussi douze années plus tard la sauver d'ellemême, en la tirant de l'anarchie *•

Encore y aurait-il quelques réserves à formuler dans réloge de cette époque. Les fiers citoyens du Sud, si chatouilleux sur leurs droits, se gardaient bien de briser les fers de leurs esclaves, et les libéraux du Nord, tout glorieux c d'arracher la foudre au ciel et le sceptre aux tyrans >, comme Turgot le disait de Franklin, ne craignaient pas d'enfermer la vie politique et civile dans les règles du plus étroit puritanisme. Toutefois, l'influence prépondérante appartenait, non pas à une oligarchie

1. Oa sait que John Adams, Hamilton, et la plupart des fédéraliates manifestaient la plus vive admiration pour la monarchie eoostitotionnelle d'Angleterre. Voir Martin Van Buren, Jnquiry Mo ike origin and eaurse of political parties in the United" States, New York; 1867. P. 90 et suivantes.

xxii INTRODUCTION.

nobiliaire, il n'en existait pas de l'autre côté de TAtlantique, mais à une sorte d'aristocratie personnelle de l'honorabilité, du talent et de la fortune. Les anciennes Tamilles des planteurs, qui avaient vaillamment combattu pour l'Indépendance, conservaient la direction des affaires, surtout dans le Sud, tandis que les États du Nord-Est étaient gouvernés par une haute bourgeoisie, dont la puissance reposait à la fois sur le commerce et la propriété du soi,

La victoire de Jefferson, aux élections présidentielles de 1800, indique une poussée de la démocratie américaine. Pourtant, la classe agricole et la propriété moyenne restent prédominantes dans le pays. Jefferson ne songeait nullement à faire participer \es petits blancs de situation inférieure {low dpwn) aux réalités du pouvoir. Comme bien d'autres novateurs, il se flattait d'arrêter le mouvement que lui-même avait provoqué pour se frayer le chemin de la présidence. Plus tard, se voyant débordé, il ne dissimulait pas ses inquiétudes, c Quel dommage, lui répondit un jour l'ambassadeur de Portugal, que vous n*ayez pas bouché le trou par lequel vous êtes passé*. >

1. Cornélis de Witt, Thomas Jefferson^ étude hisiCTiq^it 9ur la démocratie américaine. Paris; 1862. P. 260.

INTRODUCTION'. xxiii

Les effets de celle première évolution ne furent pas immédiats. II n'y avait alors aux Ëlals-Unis rien de comparable à la parlie de la population appelée mob en anglais, et désignée un jour chez nous à la tribune sous le nom de vile multitude, c Dieu merci, écrivait Governor Morris, minisire des États-Unis en France, à la vue des violences commises sous ses yeux dès le début de la révolution, Dieu merci, nous n'avons pas de populace en Amérique ; j'espère que notre éducation et nos mœurs nous prései^veront d'un pareil fléau. >

Ce vœu pouvait-il être exaucé? Si favorisée qu'elle soit, toule démocratie semble deslinée à descendre par son propre poids vers les régions inférieures. Peu à peu les masses ignorantes, se mullipliant dans les villes, conquirent la suprématie électorale au détriment des campagnes, et bientôt surgirent les inconvénients et les périls inséparables des grosses agglomérations urbaines.

L'arrivée de Jackson au pouvoir, en 1830, marque la fm de c l'époque bucolique >,le début d'une ère nouvelle, et l'avènement de « la démocratie autoritaire >^ C'en était fait désormais; la jeune Amérique avait vu disparaître son ancien

1. Albert Gigot, 2a Démocratie autoritaire avx Étais-Unis* Paris, Calmann Lévy ; 1885.

Page 1