La première édition est de
2. Voir principalement sur cette question : Vie Federalisi, p. 383 et suivantes, 469, 534 et suivantes; Kent, Commentaries, t. I, p. 223 et suivantes; Story, Commeniaries, t. I, p. 385 et suivantes; Gurtis, History, t. I, p. 473 et suivantes; Walker, American Law, p. 68, etc.
LIMITES DU POUVOIR LÉGISLATIF. Î2l
mêmes mains équivaudrait à créer le gouvernement despotique, auquel nul allégement ne serait apporté par ce fait que nous aurions plusieurs maîtres. Il est certain que l'oppression collective de plusieurs despotes pèserait aussi lourdement que celle d'un seul. Peu importe que nous les ayons choisis par nos suffrages. Nous avons combattu non pour établir un despotisme électif, mais pour fonder un gouvernement libre et si bien pondéré qu'aucun des différents délégués de la puissance publique ne puisse tenter de franchir les limites de son domaine spécial, sans être aussitôt tenu en échec et arrêté par les autres*. »
L'entente complète à ce sujet entre les chefs des deux partis contraires, Hamilton et Jefferson, provient de ce qu'ils raisonnaient moins sur des théories que sur des données expérimentales. Les fautes commises et les désillusions récentes avaient mûri leur jugement. Parmi les imperfections nombreuses de la première Confédération, l'une des plus graves était manifestement la confusion des pouvoirs, exercés tous par le Congrès qui se composait alors d'une Chambre unique. La leçon
1. Jefferson, Notes on Ike State of Virginia, p. 195, cité par the Federalist, p. 385.
^iî CENT ANS DE RÉPUBLIQUE.
fut comprise. Les partis qui divisent la république se font entre eux une guerre acharnée. Mais. les Américains se rendent à Tévidence, et ne tiennent nullement, sous prétexte d'inflexibilité radicale, à passer pour des irréconciliables avec la lumière. Aussi profitèrent-ils des avertissements de leur passé.
Si par malheur nous n'avons pas su en faire autant, c'est que la France sans doute éclaire le monde, mais, tout comme le soleil, n'y voit pas ellemême. Il lui manque, dit-on, le discernement entre ses idées généreuses, fausses, ou injustes, ce qui l'expose à des mécomptes et à des chutes que d'autres ont appris à éviter. Quand elle eut traversé, non sans de profondes blessures, la double épreuve du despotisme collectif de la Convention et du despotisme personnel de l'Empire, nés fatalement l'un de l'autre, son éducation politique devait paraître complète. Nul moment n'était plus propice pour tenter de bonne foi l'application des saines doctrines de la monarchie parlementaire. Fatigué de courir les aventures, le pays n'avait-il pas enfin trouvé son port de refuge ? Il trouva des docteurs pour lui enseigner en beau langage les conditions des gouvernements pondérés. « Lorsqu'on n'impose pas de bornes à l'autorité législa-
live, écrivait alors Benjamin Constant, les représentants du peuple ne sont point des défenseurs de la liberté,' mais des candidats de tyrannie ; or, quand la tyrannie est constituée, elle est peut-être d'autant plus affreuse que les tyrans sont plus nombreux. Sous une Constitution dont la représentation nationale fait partie, la nation n'est libre que lorsque ses députés ont un frein*. > C'est la pure quintessence des maximes américaines, rendues avec une élégante précision. Pourquoi faut-il que notre littérature politique abonde plus en formules heureuses que notre histoire constitutionnelle ne compte de succès durables ? On eut à lutter dès le début contre une opposition aveugle de parti pris, qui méritait bien de voir modifier à son adresse le mot lancé par elle à ses adversaires : Rien appris, tout oublié. Enl8î8, reparut la théorie jacobine de l'omnipotence législative, € ce vieux mensonge qui nous a tous perdus », comme M. Laboulayel'a si bien dit ^ Et le pays, poussé d'anarchie en dictature, avait cru combattre pour la liberté.
1. Benjamin Constant, Réflexions sur les ConstiiutionSt la distribution des pouvoirs, et Us garanties, dans une Monarchie constitutionnelle, Paris, 1814, p. 27.