Î62 CENT ANS DE RÉPUBLIQUE
les l>ons, voici que les esprits désabusés nous montrent le scrutin populaire s'oublîant parfois jusqu'à choisir les pires parmi les mauvais ^.
Quelques réserves qu'il convienne de faire sur les personnes, Tensemble des faits reste indéniable. L'expérience, déjouant tous les calculs, a mis en lumière des réalités imprévues. Tandis que le pouvoir exécutif et le sénat, marqués d'emprunts aristocratiques et monarchiques, ont réussi à des degrés divers, les plus grosses imperfections se sont révélées sur le point oû| d'après la logique apparente, il semblait que l'on dût s'attendre le moins à les rencontrer.
Gomment s'expliquent de pareils mécomptes? La Chambre des représentants est l'organe essentiel et direct du peuple, c'est-à-dire, en république, du souverain même. Toutes les questions soulevées à ce sujet forment le nœud du problème, singulièrement complexe, qui consiste à mettre en jeu le gouvernement de la souveraineté populaire. On se heurte à des difficultés de premier ordre, tenant aux principes mêmes des institutions.
Les plus sages entre les constituants des États-
1. Pour définir cette aristocratie à rebours, les Américains ne se sont-ils pas avisés de créer un terme nouveau, la KakUUH cratie! Voir the Norih American Review, février 1883, p. 128.
Unis pressentaient que la trop courte durée du mandat serait un des gros écueils de leurs Assemblées représentatives, c Au changement des personnes correspondent les variations du système politique, disait Hamilton ; or le changement continuel, même des mesures les mieux concertées, est contraire aux règles de la plus simple prudence, et incompatible avec la moindre chance de succès. Il faudrait un volume pour énumérer les inconvénients de Tinstabilité gouvernementale... qui empoisonne les fruits de la libertés » A maintes reprises, les auteurs éminents du Fédéraliste reviennent sur les dangers d'un régime dont les hésitations, les faiblesses, les fluctuations incessantes, remettant à toute heure les lois en question, auraient pour conséquence inévitable d'inquiéter la propriété, d'arrêter Tessor de Tindustrie, et de tarir les sources de la richesse publique. Ce ne sont pas les avertissements qui manquent aux Américains sur le double péril résultant de la mobilité républicaine : au dehors, la défiance de l'étranger et l'infériorité notoire de la politique nationale en face des peuples jouissant d'une sécurité moins précaire; au dedans, le discrédit où
i. The FederalUi, p. 471-472.
tombent des législatures éphémères, ayant juste le temps de défaire les unes après les autres tout ce qui a été fait avant elles.
Mais cette instabilité funeste, la souveraineté populaire l'exige. Le c provisoire perpétuel » n'est-il pas la condition inséparable du règne de la démocratie absolue? Aussi les Assemblées représentatives se renouvellent-elles sans cesse en Amérique. Dans plusieurs États particuliers, le mandat législatif ne dure qu'un an*. Nulle part il n'excède deux années, terme extrême adopté pour la Chambre des représentants au Congrès fédéral. Tous les inconvénients prévus dès l'origine n'ont pas tardé à se produire, et d'autres encore auxquels on avait cru pouvoir échapper.
Après une expérience de quarante ans, déjà concluante, S tory insistait longuement sur les périls signalés jadis par Ilamilton, dont les prévisions ne s'étaient que trop vérifiées '. Et pourtant, à l'époque où Story publiait son livre, le flot de rémigration européennne n'avait pas encore versé en Amérique les masses ignorantes et pauvres.
i . Elle se réduisait même à six mois dans le Rhode-Island, où elle a été ramenée depuis à un an.
2. Voir story, CommentarieSt t. I, p. 404 et suivantes, 513 et suivantes.
qui allaient lourdement peser par leur vote sur le gouvernement tout entier. La haute influence dans les Assemblées avait appartenu jusqu'alors à la fraction la plus sage et la plus éclairée de la démocratie. Depuis que les Chambres représentent un corps électoral nombreux, confus, et parfois inconscient lui-même de ses propres volontés, les pernicieux effets de l'incohérence parlementaire se font sentir à ce point que certains États de TUnion n'ont trouvé, pour réagir, qu'un remède héroïque, consistant, on l'a déjà vu, à supprimer la session législative une année sur deux. Singulier expédient du parlementarisme républicain aux abois, dont l'unique ambition, comme celle du débiteur à bout de ressources, est de reporter sur l'année à venir les embarras de l'année courante.
Les appels réitérés au suffrage universel ont encore pour effet d'entretenir une agitation factice, nuisible au pays. Le terrain électoral devient le rendez-vous permanent des intrigues et des passions, provoquées en vue du scrutin. Chaque élection nouvelle veut un programme plus téméraire et plus trompeur que les précédents. Il faut sacrifier une plus grande part d'autorité, et donner quelque satisfaction bruyante aux appétits populaires, surexcités à dessein. Entre les rivaux
s'établit une concurrence effrénée à qui offrira la proie la plus alléchante. Hier, Tadministration, la religion, la justice; aujourd'hui, Tannée, les ûnanoes, la propriété. Et demain? On ira plus loin. Aux concessions dangereuses succéderont les promesses irréalisables, semences de guerre sociale qui ne peuvent manquer de germer. Car le bon sens du peuple se fausse à ce jeu déshonnète, et la masse souffrante, naturellement crédule parce qa'elle souffre, demande compte de ses déceptions non pas à ceux qui Font abusée, mais à la société tout entière. L'intérêt personnel du candidat est donc trop souvent en opposition directe avec les vrais intérêts de la nation.
On croyait trouver dans le renouvellement fréquent des Assemblées la principale garantie des libertés publiques, et le meilleur procédé, sinon le seul applicable, pour que les électeurs fussent assurés d'avoir des mandataires vraiment responsables. L'expérience a prouvé précisément le contraire. € Si paradoxale que cette assertion puisse paraître, il est certain que le défaut de responsabilité réelle dans le gouvernement provient, en maintes circonstances, de la fréquence des élections. '»