L.-F. JEHAN
l'ÉTUDE de la botanique est fort négligée par notre population française, en ce pays, et sous ce rapport, avouonsle, nous sommes bien inférieurs aux Anglais, qui ne croient pas avoir reçu une instruction complète, s'ils n'ont appris, et de manière à les retenir, au moins les éléments de cette agréable science.
» Nous sommes d'une indifférence coupable, non seulement au sujet des plantes sauvages, mais même au sujet des plantes d'ornement et d'utilité.
» Tenez 1 nous lisions l'automne dernier, dans un journal anglais, un rapport qui nous a donné à songer. Il était question de l'exposition annuelle de la société d'horticulture de St-L... Cette société ne compte que 48 membres, hommes et femmes. C'est peu, mais c'est encore beaucoup si l'on considère le chiffre de la population de la petite ville de St-L... Ce qui est plus étonnant, par exemple, c'est que tous les membres de cette société sont de nationalité anglaise. Pourtant la race française est assez bien représentée dans cet endroit.
» Nous avons plusieurs villes françaises'^beaucoup plus populeuses que St-..., qui ne comptent pas de sociétés d'horticulture, que nous
sachions, et pourtant il y a dans ces milieux nombre de personnes assez intelligentes pour réussir dans cette agréable culture. Vous ne nous direz pas que nos gens sont plus affairés, qu'ils ont moins de loisirs. Non, ce n'est pas cela. Ils n'ont pas acquis le goût de la nature joUe. Les bois les embêtent, les fleurs les agacent et les rossignols les ennuient. Et à ce propos nous nous rappelons toujours cette boutade d'Alphonse Karr : « Je crois vous avoir raconté un jour qu'un jardinier » demandait à son maître, qui est de mes amis, la permission de cou- » cher à l'avenir dans l'écurie. Il n'y a pas moyen de dormir dans » la chambre qui est derrière la serre, monsieur, disait-il, il y a par » là des rossignols qui ne font que « gueuler » toute la nuit ».
» Nous ne croyons pas que nos gens ressemblent à ce jardinier, mais il n'en reste pas moins acquis que nous faisons peu d'efforts pour connaître les trésors que la nature a semés à pleines mains autour de nous.
» Il est bien vrai que la botanique est enseignée dans tous nos collèges et nos pensionnats, mais on n'y attache peut-être pas assez d'importance dans nombre de cas. Il s'ensuit qu'on apprend les éléments à la hâte, qu'on ne fait jamais ou presque jamais d'herborisation et qu'il n'en résulte rien de pratique.
» Il importe que notre race ne demeure pas dans cet état d'ignorance, et nous devons tous faire des efforts pour rendre populaire une science qui est utile à nombre de personnes et dans une foule de cas.
» Pour notre part, plusieurs fois, en décrivant un paysage, nous nous sommes trouvé arrêté par l'ignorance du nom des plantes que nous voyions et qu'il nous aurait fallu énumérer, au moins succinctement, pour être précis. Nous avions alors une vague idée d'étudié? la botanique et les plantes de notre pays, mais le seul ouvrage que nous avions sous la main était la Flore du Canada de Provancher, et elle nous paraissait trop scientifique pour un débutant.
» C'est alors que nous lûmes un admirable article de Mgr Laflamme, intitulé : La poésie chez les planles. Le passage suivant nous frappa :
« Le côté le plus merveilleux de la nature végétale semble, jus- » qu'ici, avoir échappé à l'observation, un peu superficielle, des artistes » du vers. C'est là un véritable malheur. Il serait à souhaiter que » tous les fabricants d'idylles ou de bucohques, à un titre quelconque, » fussent un tant soit peu botanistes. Leurs métaphores y gagneraient » en naturel et en exactitude, et l'inspiration qu'ils tirent du spectacle » de la nature ne serait ni moins vive ni moins puissante ».
» Nous résolûmes de nous y mettre. Nous nous procurâmes quelques petits traités élémentaires pour étudier les grandes lignes de cette science, puis, suivant en cela le conseil de J.-J. Rousseau, nous essayâmes de l'herborisation, tâchant d'abord de reconnaître les plantes qui poussent, autour des habitations. A force de tâtonne-