‹ Cent projets de partage de la Turquie, 1281-1913 (volume 2)Chapitre 11 sur 280 · X PREFACE · texte numérisé non relu

X PREFACE

Comme M. Djuvara est un diplomate en même temps qu'un historien, il a terminé un recueil consacré à des projets de partage par les partages de la Targuie tels qu'ils résultent des récents traités ; c'est la réalité pratique après la théorie plus ou moins aventureuse. Je suis sûr que son cœur de patriote a été singulièrement réjoui en insérant le Traité de paix de Bucarest, qui constate la situation à laquelle est parvenu son pays, après bien des vicissitudes, et dont un éminent historien disait récemment : « La Roumanie a de belles et hautes traditions ; la Roumanie a joué, à diverses reprises, un rôle décisif dans l'histoire des chrétientés balkaniques ; la Roumanie a commencé cette histoire ; étant l'aînée, elle peut bien devenir la tutrice. » (G. Hanotaux.)

En terminant, j'appelle l'attention sur la Conclusion remarquable que l'auteur donne à son travail. Elle est à la fois historique et politique, pleine d'appréciations judicieuses, impartiales (l'auteur est juste, même pour les Turcs dont il fait ressortir les sérieuses qualités). 11 donne à tous de sages conseils inspirés par sa grande expérience des hommes et des choses, par sa profonde connaissance des affaires de l'Orient, due à ses études comme à sa carrière diplomatique. 11 a des vues plutôt optimistes, mais l'optimisme, s'il n'est pas aveugle, est une force, tandis que le découragement est une cause de faiblesse. Il m'est agréable de reconnaître les mérites d'un ancien élève, et d'un Roumain, deux qualités qui, pour moi, sont d'un grand prix.

Louis Renault.

DE

Dans son œuvre géniale : Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, Montesquieu écrivait : « L'empire des Turcs est à présent à peu près dans le même degré de faiblesse où était autrefois celui des Grecs ; mais il subsistera longtemps, car, si quelque prince que ce fût mettait cet empire en péril, en poursuivant ses conquêtes, les trois puissances commerçantes de l'Europe connaissent trop leurs affaires pour n'en pas prendre la défense surle-champ. J )> Cette prophétie de l'illustre écrivain français a eu toute sa valeur pendant cent quatre-vingts ans; comme on dit de nos jours, c'est un rare record pour une prophétie.

A cette heure, la Turquie d'Europe est presque liquidée et certains esprits trop pressés semblent poser le même problème en ce qui concerne la Turquie d'Asie ; lorsque, par euphémisme, on parle de sphères d'influence à établir et &e pénétration pacifique , le partage n'est pas loin. Des anciennes provinces réduites à la vassalité turque, se sont levés aux confins de l'Empire ottoman, des Royaumes indépendants,

1. Ch. xxin. Relativement aux projets départage de l'Empire ottoman, il ajoute en note : « Ces projets n'étaient pas sérieux, ou ont été faits par des gens qui ne voyaient pas l'intérêt de l'Europe ».

Djuvara. 1

tels que : la Hongrie, la Grèce, la Roumanie1, la Serbie, le Monténégro, la Bulgarie, sans parler de l'Albanie, de l'Algérie, de la Tunisie, de l'Egypte, de Tripoli, de la Transylvanie, de l'Arménie russe, de la Géorgie, de la Crimée, de la Bukowine et des îles de Chypre, de Crête, de Samos, de Rhodes, etc. La désagrégation s'est opérée lentement; pour les possessions européennes elle s'est faite surtout en vertu du principe des nationalités et peu au profit des Grandes puissances limitrophes, comme l'avaient constamment proposé les plublicistes, la plupart du temps sous l'inspiration des gouvernements intéressés. Aussi ces projets de partage vendaient-ils la peau de l'ours non encore assommé et découpaient-ils seulement sur le papier tous les territoires du vaste Empire ottoman. La rivalité des Grandes Puissances rendait le maintien de l'Empire ottoman indispensable à l'équilibre européen2 ; certains penseurs soutenaient même que la Turquie était susceptible de s'assimiler la civilisation occidentale3. Il faut avouer que les derniers essais de régime constitutionnel à Constantinople n'ont pas donné les résultats que l'on escomptait4.

1. Il y a encore cette distinction à établir que, de tous ces pays, la Valachie et la Moldavie seules n'ont jamais cessé de jouir de leur autonomie propre et n'ont pas été réellement soumises à l'administration turque.

2. Pitt disait : « Je ne discute pas avec quiconque me dit que le maintien de l'Empire ottoman n'est pas pour l'Angleterre une question de vie ou de mort. » Odillon Barot, à la Chambre française, le 1er juillet 1839 : « Posez-vous au milieu de l'Europe comme conservateurs de l'équilibre européen et de la nationalité musulmane, c'est là le but principal ». Lord Palmerston, à M. de Bourqueney, le 25 mai 1839 : « La moins mauvaise garantie de l'équilibre européen, c'est la conservation de l'Empire ottoman ». {La vérité sur la Question d'Orient et sur M. Thiers, par le Comte d'Angeville, Paris, 1841, p. 31-32.)

3. Barthélémy Saint-Hilaire (dans Mahomet et le Coran, 1865) et Ch. de Rémusat (dans La Revue des Deux Mondes, sept. 1865) croient que Mahomet a été un des plus grands génies de l'humanité. Fr. Bonnet écrit dans La Turquie et les Cabinets de l'Europe depuis le XVe siècle, 1853 : « L'Empire ottoman peut, avec le concours des puissances, se soutenir, se civiliser et servir de lien pour la civilisation entre l'Europe et l'Asie ». Ce concours a-t-il été réel et sincère ?

4. Cf. G. Hanotaux. Etudes diplomatiques. La crise orientale, Paris, 1912.

Les patriotes turcs pourront-ils encore, avec une population plus homogène, organiser mieux à l'avenir ce qui reste de l'Empire ottoman ? Un problème angoissant se pose pour les peuples musulmans : sont-ils réellement réfractaires à la civilisation moderne et, par suite, sont-ils tous condamnés à perdre irrémédiablement leur indépendance nationale et à être administrés par les chrétiens1? Dès 1738, le marquis d'Argenson écrivait : « Ces mahométans auront passé, en cinq ou six siècles, comme nos Sarrasins d'autrefois ; leur Empire se trouvera éteint.2 » Cette prédiction doit-elle se réaliser, comme celle de Montesquieu ?

Pour être juste et impartial, il faut reconnaître qu'une antipathie fatale a toujours pesé sur les relations entre les chrétiens et les musulmans ; malgré l'esprit de tolérance moderne, il y a encore un levain d'animosité entre ces races, et cela, disons-le, principalement du côté des chrétiens.

Avant l'arrivée des Turcs en Europe, les Puissances chrétiennes se consultaient entr'elles, dans le but de les refouler le plus loin possible en Asie : les historiens des croisades déjà prêchaient le partage de POrient ; dès 1306, Pierre Du Bois proposait que Charles de Valois s'emparât de l'Empire de Constantinople.

Ces pays merveilleux exerçaient sur les occidentaux une attraction invincible ; on en fit la conquête même lorsqu'ils appartenaient à des chrétiens; plus tard, la domination turque leur fut un excellent prétexte d'intervention.

Aux siècles qui suivirent la prise de Constantinople par les Turcs, une innombrable série de projets de partage de la Turquie entretint l'agitation provoquée par les croisades :

1. 11 n'y a plus, au monde, que deux Etats islamiques indépendants : la Turquie et la Perse. On ne peut guère compter comme tel l'Afghanistan, qui reçoit annuellement un subside du gouvernement de l'Inde.

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