Mémoires, Paris, 4859, p
il y en avait d'ambitieux, d'ingénieux, mais aussi d'utopiques et de fantaisistes. Il y eut des projets, plus ou moins secrets, de Papes célèbres, tels que Léon X, Pie V, Clément VIII, d'Empereurs et de rois puissants tels que François Ier, Maximilien Ier, Louis XIV, Pierre-le-Grand, Catherine II, Joseph II, Napoléon Ier, Alexandre Ier, Nicolas Ier; il y eut des projets franchement officiels, comme celui de M. de Polignac, ou apocriphes, comme ceux de Turenne et de Garibaldi ; il y eut des projets de diplomates et d'hommes politiques habiles, tels que La Noue, Grandchamp, Lusinge, Sully, de Brèves, Alberoni, d'Argenson, Hertzberg, le Père Joseph, d'Hauterive, Talleyrand,|Capodistrias, Pozzo diBorgo, Greppi, Nigra; il y eut, enfin, des projets de rêveurs ou de publicistes célèbres, tels que Leibnitz, Erasme, le Père Coppin, l'Abbé de Saint-Pierre, Volney, Linguet, de Pradt, etc . Un classement méthodique des 92 projets de partage que j'ai recueillis eût été difficile, sinon arbitraire. Malgré l'inconvénient de voir, placés sur le même pied, des machines de guerre formidables et des échafaudages éphémères, j'ai dû me résoudre à un classement chronologique qui permet, au moins, de suivre l'évolution de l'idée maîtresse anti-ottomane. D'ailleurs, les projets contenus dans certaines brochures cachent les vues dissimulées de certains Cabinets et, à ce titre, méritent quelque fois une attention aussi sérieuse que les documents officiels. Un grand nombre de ces plans de partage étant peu connus et enfouis dans les correspondances diplomatiques ou dans la poussière des livres rares, j'ai pensé qu'il serait peut-être opportun de les rassembler dans un volume, au moment même où ce partage, tant prôné et tant souhaité, vient d'être exécuté. Nous assistons à la disparition presque totale de l'Empire ottoman d'Europe ; il me semble donc intéressant de faire l'inventaire, aussi complet que possible, des différentes manières dont on préconisait l'opération du
partage. La plupart du temps j'ai préféré donner les documents et les citations dans leur langue originale, tout en les résumant, car les traductions ne sont toujours que de pâles reflet s.
Certes, je ne puis prétendre d'épuiser un si vaste sujet, ni surtout d'apporter grand'chose de nouveau ; je suis tout de même, heureux d'offrir aux lecteurs six projets inédits, dont un du fameux Linguet, et aussi une description inédite contemporaine de la bataille de Lépante (1571). Mon mérite est bien modeste, si toutefois quelque mérite il y a; c'est 1 celui d'avoir résumé brièvement de nombreuses lectures ! et Savoir esquissé quelques légers tableaux, à peine reliés entre eux par une idée commune. Ceux qu'intéresse l'histoire de ce peuple conquérant, qui a joué un si grand rôle2, trouvent tous les détails désirables dans les ouvrages remarquables et bien connus de Charrière, de Hammer, de Zinkeisen, de Ranke, deLavisse etRambaud, et de mon érudit compatriote M. Nie. Jorga3.
Après avoir passé en revue tous ces projets de partage et leur corollaire nécessaire, le dernier partage lui-même, nous tâcherons de tirer,un enseignement de ces événements retentissants.
1. J'exprime mes sentiments de vive reconnaissance aux directions de la Bibliothèque Nationale de Paris, de la Bibliothèque Royale et de la Bibliothèque des Bollandistes de Bruxelles, de la Bibliothèque cantonale de Lausanne et de la Bibliothèque de l'Académie Roumaine, où j'ai reçu le plus aimable accueil et la plus large hospitalité. Je resterai l'obligé de toute personne qui m'aidera à combler les lacunes et à redresser les erreurs.
2. « Depuis que l'Empire des Romains commença à tomber en décadence, jamais Prince aucun n'a réduit à son obéissance tant de Provinces et de Royaumes comme on voit que les Ottomans ont fait. » {Estât du Turcq, Manuscrit inédit du xvne siècle, II, n° 2563, à la Bibliothèque Royale de Bruxelles.)
3. Geschichte des Osmanischen Reiches, Gotha, J. Perthes, 1908-13, 5 vol.