‹ Cent projets de partage de la Turquie, 1281-1913 (volume 2)Chapitre 176 sur 280 · Vandal, I, p · texte numérisé non relu

Vandal, I, p

PROJETS DE NAPOLÉON ET D ALEXANDRE Ier 351

L'Empereur n'est pas très opposé à cette occupation de la Valachie et de la Moldavie par les Russes. Sous quelques rapports, elle peut servir ses intérêts, en le mettant dans le cas de recevoir l'équivalent par la possession de quelques provinces prussiennes de plus, ce qui, en affaiblissant encore cette monarchie, consolide le système fédératif de l'Empereur; à cette considération se joint celle que, dans l'état de décadence où se trouve la Porte, ces provinces sont comme perdues pour elle ; on ne peut espérer qu'elle en tire les ressources qu'elles peuvent fournir; le pays sera ravagé, ses habitants seront pillés et vexés par les deux partis; les cris et les plaintes retentiront aux oreilles de l'Empereur ; il sera appelé à intervenir dans les querelles sans cesse renaissantes et l'amitié de la France et de la Russie serait en danger d'être troublée. D'un autre côté, l'intérêt personnel de l'Empereur de Russie exige qu'il ait entre ses mains des terres et des biens pour donner à ses officiers, il faut qu'il puisse se glorifier aux yeux de ses peuples d'avoir, comme ses prédécesseurs, accru son Empire... De cette manière, l'allié de la France (la Turquie), l'alfié de la Russie (la Prusse) éprouveraient une perte égale. Tous les deux seraient également déchus de l'état où les avait laissés le traité de Tiisitt... La soustraction de la Valachie et de la Moldavie n'ôte rien de la force de l'Empire ottoman: il y a vingt ans que ces deux provinces, soumises à l'influence russe, sont perdues pour lui ; mais si cette perte est suivie de la séparation des provinces occidentales, l'Empire est frappé au cœur... Cette chute de l'Empire ottoman peut être désirée par le cabinet de Pétersbourg; on sait qu'elle est inévitable; mais il n'est point de la politique de deux Cours Impériales de l'accélérer.

Suit Y Addition dictée par l'Empereur :

Ainsi le véritable désir de l'Empereur dans ce moment est que l'Empire ottoman reste dans son intégrité actuelle, vivant en paix avec la Russie et la France, ayant pour limite le thalweg du Danube, plus les places que la Turquie a sur ce fleuve, telles qu'lsmaïl, si toutefois la Russie consent que la France acquière sur la Prusse une augmentation pareille. Cependant, il est possible que l'idée du partage de l'Empire ottoman soit décidé à Saint-Pétersbourg; dans ce cas l'intention de l'Empereur est de ne point trop choquer cette cour sur cet objet, préférant faire ce partage seul avec elle, de manière de donner à la France le plus d'influence possible dans le partage, que de porter les Russes à

y faire intervenir l'Autriche. Il ne faut donc pas se refuser à ce partage, mais déclarer qu'il faut s'entendre verbalement sur de sujet.

Les instructions ministérielles continuent :

Mais si ces rêves de partage existent, tirez-en, au moins, cette conséquence que l'Empereur des Français ne doit pas évacuer la rive gauche de la Vistule, afin d'être prêt à tout événement... La Russie occupe les places du Dniester, la Valachie et la Moldavie et renforce ses armées de ce côté loin de songer à les rappeler... Il faut que les deux Empereurs marchent d'un pas égal... L'Empereur ne désarmera pas. Il n'évacuera les états prussiens que quand les négociations pour la paix avec la Turquie serontrecommencées et que l'Empereur Alexandre aura déclaré que son intention est de restituer la Valachie et la Moldavie... Telles sont donc, Monsieur, sur ce point important de politique, les intentions de l'Empereur. Ce qu'il préférereit à tout serait que les Turcs pussent rester en paisible possession de la Valachie et de la Moldavie... On pourra songer à une expédition dans les Indes ; plus elle parait chimérique, plus la tentative qui en serait faite (et que ne peuvent les Français et les Russes?) épouvanterait les Anglais1.

A cette époque, Napoléon ne désirait donc pas le démembrement de l'Empire ottoman ; nous le verrons plus tard, changer d'opinion.

Pour abandonner les pays roumains à la Russie, Napoléon proposa, le 7 novembre 1807, trois combinaisons à Tolstoï :

1° Soit que les Russes abandonnent la Moldavie et la Valachie, en même temps que les Français quitteront les états prussiens ; 2° soit que les Russes s'emparent des principautés roumaines, en même temps que les Français de la Silésie prussienne; 3° soit que l'on fasse un partage général de l'Empire ottoman, les provinces à acquérir par la France et la Russie devant être fixées ultérieurement2.

1. Archives du Min. des Aff. Etr. de Paris, Russie, vol. 144 ; Vandal, I,

PROJETS DE NAPOLÉON ET D ALEXANDRE Ier 353

Le démembrement de la Prusse épouvanta Alexandre Ier. Le 26 novembre 1807, Roumiantzof donna à Tolstoï l'instruction de prier Napoléon d'indiquer en Orient, et non ailleurs, les compensations qu'il désirait, en échange des Principautés roumaines1. Le 6 décembre 1807, l'Ambassadeur de France transmet à Paris les propres paroles de l'Empereur de Russie :

Je veux vous parler d'une chose qui m'affecte. Tolstoï m'écrit et je ne puis vous taire le chagrin que me fait éprouver son rapport. Il paraîtrait, d'après ce qu'il me dit, que l'Empereur lie l'occupation de la Prusse à l'affaire de la Valachie et de la Moldavie... Si je devais les posséder aux dépens de la Prusse par suite d'un accord passé dans la position actuelle où est le pays dont j'ai été l'allié, j'aime mieux y renoncer. Je ne voudrais pas de tout l'Empire ottoman à ce prix. J'en fais de cela une affaire d'honneur2.

Alexandre Ier revient à la charge; le 23 décembre 1807, il dit à Caulaincourt :

L'Empereur. — L'Empereur a parlé à Tolstoï de la Prusse. Cela m'a peiné. Savary vous l'aura dit. Il n'avait jamais été question de la faire entrer en compensation des affaires de Turquie. C'est l'Empereur Napoléon qui a prononcé à Tilsitt le premier mot sur la Valachie et la Moldavie, ainsi que sur une autre partie de la Turquie. Lui-même a désigné son lot. Lui-même s'est regardé entièrement dégagé par la déposition du sultam Sélim. Certes, il n'a pas été dit un seul mot qui pût faire penser que la pauvre Prusse dût être un équivalent dans cet arrangement que les révolutions des provinces en question amènent encore plus que l'intérêt de la Russie. L'Ambassadeur. — Les compensations dont V. M. parle en Turquie sont une conquête à faire, tandis que, par la non exécution du traité de Tilsitt et de l'armistice qui en a été la conséquence, celles de V. M. sont faites8.

Napoléon refusait de prendre l'Albanie et la Morée et insistait pour garder la Silésie. Alexandre Ier repoussait cette

Page 1