Annuaire des deux Mondes, 1853-54, p
Le 14 janvier, M. de Nesselrode appela l'ambassadeur d'Angleterre chez l'Empereur, qui s'ouvrit à lui en ces termes :
Vous savez les rêves et les plans, dans lesquels se complaisait l'Impératrice Catherine; ils ont été transmis jusqu'à nos jours... Tout prêt de nous est la Turquie ; dans cet empire il y a plusieurs millions de chrétiens aux intérêts desquels je suis tenu de veiller; c'est d'ailleurs un droit que les traités m'ont garanti... Notre religion, telle qu'elle est établie en Russie, nous est venue d'Orient, et il y a des sentiments et des obligations qu'il ne faut jamais perdre de vue. Maietenant la Turquie, placée dans la situation que vous savez, est tombée graduellement dans un tel état de décrépitude, que, comme je vous l'ai dit l'autre jour, si désireux que nous soyons de prolonger l'existence du malade, — et je vous prie de croire que je désire autant que vous qu'il continue de vivre, — il peut subitement mourir et nous rester sur les bras. Nous ne pouvons pas ressusciter les morts; si l'empire turc tombe, il tombera pour ne plus se relever. C'est pourquoi je vous pose cette question : Ne vaut-il pas mieux se prémunir contre un tel événement, que de s'exposer au chaos, à la confusion, à la certitude d'une guerre européenne, suite inévitable de la catastrophe, si elle arrive à l'improviste et avant qu'on ait pu esquisser quelque système ultérieur? Voilà le point sur lequel je désire appeler l'attention de votre gouvernement... Je veux vous parler en ami et en gentleman ; si nous parvenons, l'Angleterre et moi, à nous entendre sur cette affaire, peu m'importe le reste ; je tiens pour indifférent ce que pensent et font les autres. Ainsi je vous dirai franchement et nettement que si l'Angleterre songe à s'établir quelque jour à Constantinople, je ne le souffrirai pas. Ce n'est pas que je vous prête cette intention, mais dans des occasions pareilles, mieux vaut parler avec franchise. Pour moi, je suis également disposé à prendre l'engagement de ne m'y point établir, en propriétaire, s'entend, car en dépositaire, je ne dis pas non. S'il n'y a point de précautions prises, si tout est laissé à l'aventure, il peut arriver telle circonstance qui m'oblige à occuper Constantinople.
La nuance entre propriétaire et dépositaire était une subtilité qui ne donna pas le change à l'Angleterre, comme nous le verrons plus bas. D'ailleurs, l'Empereur Nicolas Ier,
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dès juin 1844, lorsqu'il se trouvait à Londres, proposa le règlement de la question d'Orient, dans .les conversations qu'il eut avec le duc de Wellington, lord Aberdeen et Sir Robert Peel : « Vous rendrez, disait-il, compte au Gouvernement de la Reine de ce qui s'est passé entre nous et vous direz que je suis prêt à accueillir toute communication qu'il jugera a propos de me faire sur cette question1 ».
Le 20 février 1853, le Czar rencontra l'ambassadeur de la Grande-Bretagne chez la Gzarine. Le gouvernement anglais avait repoussé les propositions de la Russie; Sir H. Seymoor répondit à l'Empereur :
Mais, Sire, permettez-moi de vous faire observer que nous n'avons aucune raison de croire que le malade soit à l'article de la mort. — Alors, répartit avec une certaine vivacité le Czar, je vous dirai que si votre gouvernement incline à croire que la Turquie conserve quelques éléments d'existence, il faut qu'il ait reçu des renseignements inexacts. Je vous le répète, le malade se meurt, et nous ne pouvons jamais laisser qu'un tel événement nous prenne au dépourvu. 11 nous en faut venir à une entente, et nous arriverions, j'en suis convaincu, si j'avais seulement dix minutes de conversation avec vos Ministres, avec lord Aberdeen, par exemple, qui me connaît si bien et qui a en moi une confiance aussi entière que celle que j'ai en lui. Je ne demande, ne l'oubliez pas, ni un traité, ni un protocole; une entente générale est tout ce que je souhaite ; entre gens comme il faut, cela suffit.
En présence de cette proposition, faite avec tant d'insistance et pour la seconde fois, Sir H. Seymoor comprit très bien la gravité de la situation ; en rapportant sa conversation avec le Czar, l'ambassadeur d'Angleterre concluait :
On ne saurait douter qu'un souverain qui insiste avec une telle opiniâtreté sur la chute imminente d'un état voisin, n'ait décidé dans son esprit que l'heure est venue, non pas d'attendre sa
1. C. Rousset, Hist. de la guerre de Crimée, Paris, 1878, 2 vol., t. I, p. 3-22.
dissolution, mais de la provoquer. Le but de l'Empereur serait d'entraîner le gouvernement de la Reine, d'accord avec les cabinets de Saint-Pétersbourg et de Vienne, dans un plan de partage de la Turquie et d'exclure la France de cet arrangement.
Le Czar précisa encore sa pensée, en exposant clairement ses aspirations, qui ne pouvaient convenir à l'Angleterre :
Je ne veux pas que Constantinople soit jamais occupée ni par les Anglais, ni par les Français, ni par aucune des grandes puissances. Je ne permettrai jamais non plus qu'on tente de reconstruire un Empire byzantin, ni que la Grèce obtienne une extension de territoire qui ferait d'elle un Etat puissant1. Encore moins pourrais-je souffrir que la Turquie fût partagée en petites républiques, asiles tout faits pour les Kossuth, les Mazzini et autres révolutionnaires de l'Europe. Plutôt que de subir de tels arrangements, je ferais la guerre et la continuerais aussi longtemps qu'il me resterait un homme et un fusil.
Si Ton repoussait ainsi, au préalable, toute combinaison touchant Constantinople, la ville devait revenir à la Russie. -
Enfin, le Czar s'expliqua sur la manière de liquider la succession de Y homme malade, dont la santé l'intéressait à un si haut point :
Les Principautés (la Valachie et la Moldavie) sont de fait un Etat indépendant sous ma protection ; c'est une situation qui peut continuer. La Serbie pourrait recevoir une forme de gouvernement analogue ; la Bulgarie de même; il n'y a pas de raison que je sache pour empêcher de faire de ce pays un Etat indépendant. Quant à l'Egypte, je comprends parfaitement l'importance de ce territoire pour l'Angleterre. Tout ce que je puis dire, c'est que si, en cas de partage après la chute de l'Empire ottoman, vous preniez possession de l'Egypte, je n'aurais pas d'objection à faire. J'en dirai autant de la Candie; cette île pourrait vous convenir et je ne vois pas pourquoi elle ne ferait pas partie des possessions anglaises.
1. Voy., dans un précédent chapitre, le Projet de Dom. de Pradt. L'actuelle affaire de Cavalla remonte, comme on le voit, très loin dans le passé.
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Ainsi, la Russie offrait ferme à l'Angleterre l'Egypte et l'île de Crête, ne se réservant que le protectorat de la Valachie, de la Moldavie, de la Serbie et de la Bulgarie, ainsi que l'occupation provisoire de Constantinople. Le Gzar Nicolas Ier ne souffla mot de la part qui reviendrait à l'Autriche, mais il avait formellement déclaré que le partage se ferait d'accord avec cette puissance.
Dès le début, l'Angleterre prit une attitude décidée : le 9 février, après le premier entretien de Sir H. Seymoor avec Nicolas Ier, Lord John Russell, ministre des Affaires étrangères, répondit en refusant le partage de la Turquie et en déclarant que l'Angleterre s'opposerait à l'occupation de Constantinople1. Le 7 mars, le comte de Nesselrode remit à Sir H. Seymoor un mémorandum très confidentiel, pour lequel il exigeait le secret, daté du 21 février, comme s'il avait été rédigé immédiatement après l'audience impériale; il essayait de rassurer l'Angleterre, qui avait rejeté la proposition russe : « C'est un simple échange d'opinions et l'Empereur ne voit point qu'il soit nécessaire d'en parler avant le temps ». Mais l'Angleterre voulait, à tout prix, éviter un malentendu. En prenant possession du Forreign Office, Lord Clarendon adressa, le 25 mars, une dépêche très claire et catégorique, par laquelle il repoussait les propositions russes :
Le gouvernement de la Reine a appris avec une sincère satisfaction que l'Empereur se regarde comme plus intéressé que l'Angleterre elle-même à prévenir une catastrophe en Turquie, parce que ce gouvernement est convaincu que de la politique suivie par Sa Majesté Impériale vis-à-vis de la Porte dépend l'accélération ou l'ajournement indéfini d'un événement que toutes les puissances européennes sont intéressées à conjurer... L'Angleterre ne désire pas d'agrandissement territorial; elle ne pourrait pas participer à un arrangement préalable dont elle devrait tirer