‹ Cent projets de partage de la Turquie, 1281-1913 (volume 2)Chapitre 270 sur 280 · EXTRAITS DU LIVRE VERT ROUMAIN · texte numérisé non relu

EXTRAITS DU LIVRE VERT ROUMAIN

Télégramme adressé par S. E. M. T. Maïoresco, de Bucarest,

à S. M. le Roi Charles, à Sinaïa

(4 novembre 1912).

Ministre de Russie me communique dernière proposition Poincaré, acceptée par Russie : intervention immédiate des Grandes Puissances à Gonstantinople et auprès des Etats balkaniques :

1. Documents diplomatiques. Les événements de la péninsule balkanique. L'action roumaine (20 septembre 1912-lor août 1913). Bucarest. Imprimerie de L'Etat, 1913, in-i, 209 p.

domination turque en Europe réduite à Gonstantinople avec zone autour, partant de l'embouchure de la Maritza à la Mer Noire, comprenant aussi Andrinople. Pour l'Albanie, autonomie sous la suzeraineté turque. Reste du territoire, à partager entre les Etats balkaniques selon entente entre eux. Sur ces bases, demander armistice et conférence des Grandes Puissances avec participation de la Roumanie et des quatre Etats balkaniques. Russie ajoute comme condition : compensation pour la Roumanie, rectification de la frontière de la Dobrodja.

J'ai vu, après, le Ministre d'Autriche-Hongrie qui me dit que son Gouvernement est déjà intervenu à Sofia en notre faveur.

Extrait d'un rapport du Ministre de Roumanie à Sofia (30 décembre 1912).

Je dois rapporter à Votre Excellence

que M. Kalinkoff, que j'ai été voir le jour de mon départ de Bucarest, m'a tenu, entr'autres, le propos suivant: « dès la mobilisation, la Bulgarie a été avertie par moi, à la suite des déclarations très franches de M. Maioresco, que si le statu-quo n'était pas maintenu en Turquie, la Roumanie présenterait, en fin de guerre, la note à payer ». Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si elle est présentée maintenant

Télégramme adressé par S. E. M. T. Maioresco à S. E.

M. Take Jonesko, à Londres

(8 janvier 1913).

Si les Ambassadeurs s'étonnent que nous n'ayons pas causé avec les Bulgares au moment de leur mobilisation, ils sont mal renseignés. J'ai fait clairement prévoir à M. Kalinkoff future demande éventuelle et il ne le conteste pas, mai je n'ai jamais dit à M. Kalinkoff que M. Daneff a pris des engagements. C'est un mauvais prétexte.

Télégramme adressé par S. E. M. T. Maioresco au

Ministre de Roumanie à Londres

(8 janvier 1913).

D'après dépèches de M. Ghika de Sofia, le Gouvernement bulgare avait donné à M. Daneff pleins pouvoirs pour traiter et con-

clure avec nous. Sa demande de nouvelles instructions paraît un moyen de tergiverser. La Roumanie ne peut pas accepter un tel système.

D'ordre de Sa Majesté le Roi, sommes décidés occuper militairement le territoire de la Dobrodja demandé par dépêche précédente, sans mobiliser et sans déclarer la guerre, si la Bulgarie persiste à être réfractaire à nos propositions amicales.

Télégramme du Ministre de Roumanie à Berlin (10 janvier 1913).

Sous-secrétaire d'Etat m'a communiqué l'entretien de Votre Excellence avec le Ministre d'Allemagne, concernant point mort où étaient arrivées nos négociations avec la Bulgarie, et l'intention d'occuper militairement la ligne Turtukaïa-Balcik ; il m'a prié de vous télégraphier que, de l'avis du Gouvernement Impérial, les moyens diplomatiques pour arriver à une entente avec la Bulgarie n'étaient pas encore épuisés et qu'en ce moment les menaces rendaient plus difficiles non seulement nos propres négociations avec la Bulgarie, mais aussi la tâche des cabinets amis qui avaient entrepris action en notre faveur; dans le cas, peu probable, où ces démarches n'aboutiraient pas à un résultat acceptable pour nous, il sera toujours temps de recourir aux mesures extrêmes.

La Roumanie est et sera fortement appuyée dans ses légitimes demandes.

Extrait d'un rapport du Ministre de Roumanie à Sofia (13 janvier 1913).

Le Président du Conseil m'a narré que durant

l'été, à la suite d'un rapport du chargé d'Affaires lconomoff relatant une conversation avec Votre Excellence au sujet des luttes entre Jeunes Turcs, Vieux Turcs et entente libérale et du cataclysme probable qui s'apprêtait en Turquie, il avait chargé M. Kalinkoff. rentrant de congé, d'aborder franchement avec le Gouvernement Roumain cette question d'une désagrégation imminente de l'Empire Ottoman et de proposer une entente commune vis-à-vis de cette éventualité menaçante. « Mais — a ajouté M. Guéchoff — M. Maïoresco n'a pas donné suite à nos propositions »

Extrait d'un rapport du Ministre de Roumanie à

Saint - Pétersbourg.

(15 janvier 1913).

L'Ambassadeur d'Autriche-Hongrie a vu le

Ministre des Affaires Etrangères M. Sazonow qui lui a déclaré que si la Roumanie persistait à demander Silistrie, de graves complications pourraient s'en suivre. Ministre des Affaires Etrangères a dit aussi que, s'inspirant des considérations que je lui ai fait valoir dans le dernier entretien sur l'importance de l'agrandissement du littoral permettant l'établissement d'un port militaire à Mangalia, il aurait conseillé au Gouvernement bulgare de nous faire des concessions de ce côté.

L'Ambassadeur d'Autriche-Hongrie considère la situation comme très grave. Si les Roumains occupent le territoire contesté, pendant que les Bulgares sont engagés à Tchataldja, les Russes seront forcés de marcher, comme les Autrichiens devront marcher également ; c'est la guerre générale et vraiment Silistrie ne vaut pas cela. Ce propos de l'Ambassadeur d'Autriche, après son entrevue avec le Ministre des Affaires Etrangères, est on ne peut plus significatif.

ISote de S. E. 3L T. Maïoresco au Ministre de Roumanie

à Sofia (23 janvier 1913).

Monsieur le Ministre,

Ne pouvant pas laisser s'accréditer des versions qui dénatureraient le caractère de nos rapports avec la Bulgarie au moment de la crise balkanique, je me vois forcé de rectifier, sans retard, certaines affirmations de M. Guéchoff que vous me rapportez. . . en date du 31 Décembre dernier.

Depuis que le portefeuille des Affaires étrangères m'a été confié j'ai reçu chaque mardi, sans interruption presque, les chefs de mission accrédités à Bucarest. A leur sortie de mon cabinet je note chaque fois, par une courte mention, l'objet de l'entretien qui vient d'avoir lieu.

Pendant l'absence de M. Kalinkoff en 1912, j'ai vu le chargé d'Affaires, M. Iconomoff, cinq fois à Sinaïa, les mardis 10/23 Juillet, 24/6 Août, 31/13 Août, 7/20 Août et 14/27 Août. J'ai revu M. Kalinkoff, retour de congé, le Mardi 28 Août (10 Septembre). Je

APPENDICE 60b

ne retrouve dans mes notes aucune mention concernant mes conversations avec M. Iconomofî, si ce n'est une proposition qu'il m'a faite, Mardi, le 31 Juillet, pour la conclusion d'une convention vétérinaire.

11 est évident que si, dans un de ces entretiens, il s'était agi d'une question aussi importante qu'une proposition d'entente ou de collaboration dans une éventuelle crise balkanique, mes notes n'auraient pas été muettes à ce sujet.

Que M. Iconomoff, comme vous l'a dit M. Guéchoff, ait eu avec moi une « conversation au sujet des luttes entre Jeunes Turcs, Vieux Turcs et entente libérale, et du cataclysme probable qui s'apprêtait en Turquie », c'est dont je me souviens en effet, mais simplement comme d'une manifestation de jeune secrétaire qui, se trouvant être chargé d'affaires, cherche un sujet de haute politique à traiter. Voilà pourquoi mes notes ne font pas mention de ce monologue.

Quant au Ministre de Bulgarie lui-même, il vient de me répéter, à la réception diplomatique d'avant-hier (8/21 Janvier 1913) le démenti formel qu'il donne aux bruits d'une proposition d'entente que la Bulgarie nous aurait faite par lui, à ce que vous a dit M. Guéchoff.

J'ajoute qu'il est difficile de s'expliquer comment M. Guéchoff a pu vous dire que la Roumanie « a témoigné au début combien elle se souciait peu de s'entendre avec sa voisine ». Si cela était vrai, comment se fait-il que le 26 Septembre, c'est-à-dire quatre semaines après le retour à Sinaïa de M. Kalinkoff (28 Août) et la possibilité pour lui de rapporter à son Gouvernement sur cette prétendue attitude de la Roumanie, le Ministre de Bulgarie soit venu chez moi et m'ait fait part des instructions suivantes qu'il avait reçues de M Guéchoff : « Ayez la bonté de communiquer à M. le Ministre Président que je suis profondément touché de sa déclaration très précieuse pour nous. Nous en prenons acte. Le Conseil des Ministres et moi personnellement remercions M. le Ministre Président très cordialement et nous sommes reconnaissants à la Roumanie pour sa brillante attitude et pour son nouveau témoignage des bons et amicaux sentiments envers nous ». La déclaration portait sur notre stricte neutralité et donnait un démenti aux bruits répandus d'une convention militaire qui lierait la Roumanie à la Turquie. Je possède cette communication du Gouvernement Bulgare, écrite de l'écriture même de M. Kalinkoff, qui avait noté en français (probablement sa traduction), le texte de la dépèche de M. Guéchoff.

Comment concilier le texte de cette communication avec le pré-

tendu refus de la Roumanie de s'entendre avec sa voisine, et avec la dernière conversation de M. Guéchoff avec vous, telle que vous mêla relatez sous n° 1.375 ?

En entrant ainsi dans les détails les plus précis pour vous prouver le manque de fondement des déclarations qui vous ont été faites, j'ai le désir d'écarter tous les malentendus qui tendraient à éloigner la conclusion de l'accord auquel nous désirons aboutir au plus vite avec la Bulgarie concernant la rectification de frontière. Aussi, dois-je ajouter que ces détails sont destinés principalement à votre propre information et que vous n'en ferez usage qu'en cas de nécessité et autant que possible sans aigrir nos relations avec le Gouvernement Bulgare.

Et, à ce propos, je vous prie de me répondre pourquoi aucune suite n'a été donnée jusqu'à ce jour à la communication si importante que M. Guéchoff m'a faite, par l'entremise de M. Kalinkoff, et que celui-ci m'a lue, en la traduisant devant moi, le 28 Décembre : que le Gouvernement Bulgare avait « l'ardent désir » de conclure avec nous une « convention des plus larges » qui garantisse les intérêts et la dignité des deux pays. De notre côté nous y sommes aussi disposés, comme vous le savez par mon télégramme n° 29.262, approuvant vos propositions dans le même sens.

Mémoire du Gouvernement Roumain sur le différend Rou~ mano-Bulgare remis confidentiellement aux Gouvernements des six Grandes Puissances.

(28 Février 1913).

Jusqu'à présent, la Roumanie a gardé la plus stricte neutralité pendant toute la durée de la crise balkanique.

Au début cette attitude était d'autant plus indiquée que les Gouvernements de Bulgarie, de Serbie et de Grèce n'affirmaient d'autre but à leur action que d'améliorer le sort des congénères soumis à la domination ottomane.

La Roumanie, qui en 1877-78, collaborant avec les armées russes, avait elle-même gagné son indépendance dans une guerre contre la Turquie — guerre qui marque la naissance de la Bulgarie moderne — ne pouvait se montrer hostile aux efforts d'émancipation d'autres Etats chrétiens.

La neutralité que nous avons gardée, malgré certaines sollicitations de prendre des mesures menaçantes envers notre voisine bulgare, nous a valu l'expression formelle de la reconnaissance

du Gouvernement de Sofia, transmise au Président du Conseil et Ministre des Affaires Etrangères de Roumanie par le Ministre de Bulgarie à Bucarest, le 26 Septembre (9 Octobre) 1912.

C'est donc la deuxième fois depuis Plevna que la Bulgarie se voit obligée de reconnaître la part prise par la Roumanie à sa formation et à son agrandissement.

Tant que les Grandes Puissances manifestaient leur intention de maintenir le statu quo et se déclaraient ouvertement contraires à tout changement territorial dans la Presqu'île Balkanique; tant que la Bulgarie elle-même, comme l'expliquait encore sa note du 5/18- Octobre 1912, remise au Gouvernement Roumain, parlait de l'art. 23 du Traité de Berlin, la Roumanie ne pouvait que persévérer dans sa neutralité, d'autant plus que la note précitée visait les intérêts de tous les chrétiens de Turquie, sans exception, et leur promettait « ordre, liberté et progrès ».

Mais lorsque, après les premiers succès des alliés balkaniques, ce langage fut changé ; lorsque les Grandes Puissances ellesmêmes, à l'ancienne formule du statu quo substituèrent la formule du « Balkan aux Etats balkaniques » ; lorsque, par là, le Traité de Berlin recevait la plus profonde atteinte, la Roumanie, dont les grands intérêts dans la Péninsule balkanique étaient prévus dans ce Traité, devait légitimement songer à leur donner une nouvelle base dans le droit public de l'Europe.

Deux intérêts de la Roumanie devaient être surtout assurés après le renversement de l'ordre des choses établi en 1878.

I. — C'était, d'abord, le sort futur des « Roumains » de Turquie, ainsi désignés à l'art. 4 du traité de Berlin, appelés aussi Macédo-Roumains ou Koutzo-valaques, placés eux-mêmes sous la sauvegarde de l'art. 23 et destinés maintenant à changer de domination.

Quoique la Sublime Porte n'ait jamais eu recours à l'avis de la Commission Européenne prévue par l'art. 23, néanmoins les Roumains de Turquie jouissaient de fait, sous le régime ottoman, d'une certaine protection de l'administration. Leurs communautés distinctes avaient été reconnues officiellement, leurs églises et écoles étaient entretenues, au vu et au su de la Sublime Porte, par le budget de l'Etat roumain. Depuis 1864 déjà, mais depuis son indépendance surtout, la Roumanie a fait, année par année, de grands sacrifices pour ses congénères de Turquie, et le budget roumain actuellement en exercice depuis le 1/14 Avril 1912, prévoit, à l'art. 13, le montant des « subventions accordées aux écoles et églises roumaines de Turquie ».

II. — C'était, ensuite, la frontière qui sépare la Dobrodja de la

Bulgarie, frontière imposée aux deux Etats par le Traité de Berlin, sans que leur agrément ait été demandé et sans qu'il ait été tenu compte des protestations de la Roumanie.

Au sein du congrès de Berlin même, des voix s'élevèrent, comme celles de la France et de l'Italie, pour constater que la Roumanie, après une guerre glorieuse pour elle, avait été traitée « un peu durement », et pour réclamer notamment en sa faveur une frontière meilleure, qui comprendrait Silistrie.

Dans la Commission Européenne réunie pendant l'automne de l'année 1878, le délégué anglais Colonel Home exprime l'opinion que, quoique Silistrie ait été laissée en dernier lieu par le congrès à la Bulgarie, néanmoins la proposition de Mr Waddington, insérée au protocole, prouvait que le congrès avait en définitive entendu que la frontière partît d'un point près de Silistrie, point qui serait le plus propice à l'établissement d'un pont. Le délégué d'Angleterre appuyait, ainsi, la légitime demande roumaine exposée à la commission par deux mémoires, et d'après laquelle le point d'attache sur le Danube devrait presque toucher à Silistrie, car c'est seulement par cet endroit que la Roumanie pourrait facilement communiquer avec sa nouvelle province. Plus à l'est, les marais, les lacs et îles, désignés sous le nom de Balta, qui avoisinent Calarasi, rendraient très difficiles les communications entre l'ancienne et la nouvelle rive roumaine. C'était là le minimum des desiderata de la Roumanie, minimum imposé par le fait que le congrès avait en dernier lieu abandonné Silistrie au nouvel Etat Bulgare. Sans cela, le point de vue roumain eût été que le point d'attache sur le Danube fût porté à l'ouest de Silistrie, entre Tataritza et Aidemir, comprenant donc Silistrie. En amont de Silistrie, en effet, les rives sont fermes, le lit du Danube est net d'obstacles et la construction d'un pont s'effectuerait dans des conditions avantageuses. Pour obtenir que le point d'attache fut porté à V Ouest de Silistrie, malgré le texte de l'art. 46 du Traité de Berlin, la Roumanie cita un précédent relatif à la frontière de la Bessarabie, fixée, le 7 Janvier 1857, par un protocole qui remplaçait le texte de l'art. 20 du Traité de Paris.

Les raisons fournies par la Roumanie dans les deux mémoires présentés à la commission en 1878 *, n'ont rien perdu de leur valeur. Elles ont été renouvelées par la Roumanie dans les mémoires présentés à la Commission technique européenne en

1. Correspondence respecting the European commissions appointed for the démarcation of frontier under the treaty of Berlin. Presented to both Houses of Parliament by Command of Her Majesty, 1879, Pages 77 et 78.

1879 1). La Roumanie n'y a jamais renoncé. Silistrie se trouve en face de la seule communication naturelle de la Roumanie sur le Danube pour une zone de 130 kilomètres ; c'est le seul point avec lequel toute communication ne se trouverait pas interrompue au temps où la navigation est suspendue ; c'est le seul lieu propre à l'établissement d'un pont destiné à relier les deux rives.

Malgré les insistances du Gouvernement Roumain, malgré l'avis favorable de plusieurs délégués des Grandes Puissances dans les commissions de 1878 et 1879, non seulement Silistrie fut laissée à la Bulgarie, mais encore ce n'est qu'à grande peine que la Roumanie put occuper les hauteurs environnantes d'Arab-tabia qu'elle détient encore.

Ce qui plus est, bien que l'art. 11 du Traité de Berlin ait expressément stipulé que toutes les anciennes forteresses seraient rasées et que de nouvelles ne pourraient être construites, la Bulgarie, restée en possession de Silistrie, a construit de nouveaux travaux de fortification au Sud et à l'Ouest de Medjidié-tabia.

En signant, en 1886, avec la Bulgarie six protocoles pour la délimitation de la frontière de la Dobrodjea, la Roumanie n'a pas manqué de rappeler qu'elle entendait se limiter à un bornage matériel sur le terrain de la frontière telle qu'elle avait été imposée par les Puissances, et les négociations de 1884 entre la Bulgarie et la Roumanie en vue de la délimitation, avaient échoué justement parce que la Bulgarie aurait voulu trancher en principe la question delà délimitation, tandis que la Roumanie n'entendait qu'appliquer, sans la discuter, la frontière qui lui avait été imposée contre sa volonté.

Silistrie est devenue ainsi, pour la Roumanie, le symbole d'une injustice commise dès l'abord par l'Europe, et d'une menace effectuée ensuite par la Bulgarie.

Cette menace est encore accentuée par les documents officiels bulgares, qui ne cessent de prévoir une éventuelle annexion de la Dobrodjea à la Bulgarie. Dans son étude « La Roumanie et son armée », l'état-major bulgare a soin de noter qu'il n'existe pas d'obstacle naturel qui sépare la Dobrodjea de la Bulgarie du Nord », et le Colonel Cantargief, dans son cours de géographie, enseigne aux élèves de l'école militaire que « sous le nom de Dobrodjea, les Roumains entendent cette partie de la Bulgarie du Nord qui leur a été cédée après le Traité de Berlin ».

1. Further correspondence respecting the European Commissions, etc. (Suite au livre bleu précédent). Présenté au Parlement anglais en 1880. Pages 416, 425, 439,441.

Djuvara. 39

Dans le « Manuel pour les jeunes soldats de toutes armes » approuvé par le Ministère de la guerre bulgare sous le No 75 du 14 Mars 1907 et recommandé aux chefs de troupes par des circulaires du 21 Mars 1907 et du 10 Mars 1908, se trouve une carte de la « Bulgarie indivisible », sur laquelle la Dobrodjea est portée sous le titre « Parties de la Bulgarie non encore délivrées ».

Pourtant, cette Dobrodjea nous a été donnée en 1878 en échange de la Bessarabie et alors que du sang de nos soldats naissait la Bulgarie moderne. Elle nous a été donnée avec une frontière que nous n'avons cessé de déclarer insuffisante et qui nous a été imposée. Après l'annexion, nous n'avons épargné aucun sacrifice pour relier étroitement au royaume la nouvelle province. Le pont, jeté à tant de frais sur le Danube à Cernavoda, n'est pas tout à fait à l'abri d'une attaque, et le trou béant de Silistrie reste une porte ouverte aux mains étrangères. Ce pont si peu couvert est cependant notre unique voie de terre vers notre unique débouché à la Mer, vers ce port de Constantza, autre grande œuvre qui exigea tant de millions et dont le commerce de la Roumanie n'est pas le seul à tirer profit. La veille même enfin que la crise balkanique éclatât, nous avons définitivement associé à la vie constitutionnelle du royaume les habitants de cette province que nous avions outillée non seulement pour nos propres besoins économiques, mais aussi pour ceux de l'Europe entière.

Et cette Dobrodjea, qui est donc bien roumaine par les droits du sang versé, comme par ceux du travail, est dominée par Silistrie, qui au xive siècle faisait partie de la Valachie, qui garde les vestiges des œuvres de piété et de bienfaisance dues à la générosité des Princes Roumains, et où, enfin, en 1870 encore, fonctionnait une école roumaine, dont dépendaient les écoles roumaines des villes de Hârsova et de Rassova et des villages d'Ostrov, Bugeac, Satul Nou, Oltina, Aliman. C'est que, comme le constataient les délégués de Russie au sein même du congrès de Berlin, « De Rassova à Silistrie il y a une bande de terrain sur laquelle la population roumaine est assez nombreuse » ').

En 1878, il y a 34 ans, la ville de Silistrie, d'après les évaluations du Colonel Home2), comptait : 7.000 musulmans, 2.500 roumains et 1.500 bulgares. Depuis l'annexion de Silistrie, ces proportions ont naturellement changé, cependant la population bulgare ne représente encore aujourd'hui que la moitié de la popu-

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