Falloux, H, p. 2«J
2. Ce pape essaya également de combattre les Turcs, avec l'aide de Venise et de l'Espagne ; mais la flotte coalisée dut se retirer a Navarin (1572) : « Mais pour cela, Grégoire ne laissa pas de poursuivre l'affaire de la ligue. Voire il s'addonna tant qu'il peust, à ce que les choses nécessaires pour vne nouvelle expédition estans prestes, l'on peust l'esté prochain enuoyer vne puissante armée de mer contre le Turc » (A. du Ghesne, Hist. des Papes, Paris, 1645, p. 864).
Turquie fut signée le 7 mars 1573. Chypre demeurait aux mains des Turcs, ainsi que les villes qu'ils avaient prises en Albanie ; Venise donnait 300.000 ducats au grand Seigneur, 50.000 au premier Vizir et augmentait encore le tribut que Zante payait annuellement... La ligue était désormais dissoute et ce résultat dû à la seule influence de notre ambassadeur auprès de Sélim et des Vizirs 1. »
1. P. Flamenl, p. 633. « La bataille de Lépante a été la dernière victoire de la civilisation chrétienne contre la barbarie, par l'union des princes chrétiens. Pie V est le dernier Pape qui ait eu la gloire de réussir à former cette union dans un si noble but. Depuis cette époque, les princes et les peuples, en voulant se soustraire à l'influence des Papes, n'ont pu entreprendre en commun aucune grande entreprise » (Note de Saint- Cheron sur Ranke, I, p. 401).
XXIY
La victoire de Lépante enflamma au suprême degré le zèle des croyants ; l'espoir renaît de refouler les Turcs en Asie. En dehors de Faction politique officielle, tendant à la fin du xvie et commencement du xvne siècle, à élargir et à consolider la Ligue chrétienne emmanchée par Pie V, de nombreux projets de croisade germèrent dans l'imagination des fidèles contemporains de cet illustre et saint Pape.
Parmi ceux-ci, il y en a deux inédits à la Bibliothèque Ambrosiama de Milan, que M. Nie. Jorga mentionne dans son Histoire de l'Empire ottoman (III, p. 271) et dont j'ai pu avoir des extraits photographiques, grâce à l'extrême amabilité de Mgr. Sac. Achille Ratti, Préfet de cette Bibliothèque.
Le premier de ces manuscrits est dédié au Pape Pie V et intitulé : Discorso dedicato al Beatissimo et santissimo Papa Pio Quinto circa il modo riascibile et sievro per far ïimpresa et cruciata contra il gran Turco, che al certo si uincerebbe in Europa et anicsilarebbe in Asia con la qnale non solo si potria ricuperare Constantinopoli sedi de gli antichi Imper atori Christiani, ma anco il sto sepulcro con tutta terra s-ta al che notte et giorno si doueria attendere da tutti H Princepi Christiani, per che con tal mezo si riunirebbe et ancoro s'ampliarebbe la nostra santa Religione et fede di nostro signor Giesu Christo L. Il n'est pas daté, mais
1. Bibliothèque Ambrosiana de Milan, R. 121, Sup., in-4, 249 ff. Les deux
comme il est adressé au Pape, après la bataille de Lépante et que Pie V est mort en 1572, il n'a pu êlre rédigé qu'à la fin de 1571 ou plutôt au commencement de 1572. Le nom de l'auteur est inconnu.
L'auteur s'adresse directement au Pape : « Padre Beatissimo » et tout en reconnaissant les difficultés et les grandes dépenses dune entreprise contre le puissant Empire ottoman, il estime qu'en quatre ans on pourrait tout de même le ruiner :
Non havendo militia armata, ne disciplinata, conVè la Christiana. Ma consistendo il tutto nel trouar modo d'hauer il danaro necessario à una cosi magnanima impresa per in gran zelo ch'io ho delj'augumento del nome christiano.
Il est donc principalement préoccupé de trouver l'argent nécessaire à une si grande entreprise. Les peuples d'Orient attendent leur délivrement. Pour avoir les moyens matériels, l'auteur propose un impôt général, quoique léger, à établir par le Saint-Siège :
Il quai modo è che Vostra Stà debba imponere una grauezza générale ma liggiera con piena sodisfattione di tutti li christiani Populi, i quali s'hàda credere non solo aiuteranno con il denaro ma con la vita propria una tanta laudabile et gloriosa impresa, ch'è che a tutti li Monasterij assistent! in tutta la Ghristianità, che asserisce possino arriuare al numéro di 144.000 et parimente tutte le Parrochîe, che si stima ascendano al numéro di 288.000.
Il évalue le nombre des couvents à 144.000 et celui des paroisses à 288.000. Les Princes, les religieux, les prêtres, aideront également de leur argent. Le moment est favorable et l'on doit compter surtout sur l'Empereur; il déclare Ten-
copies ont été faites à la fin du xvi6 siècle et sont entrées peu après dans la fameuse collection de Vincent Pinelli, achetée bientôt après sa mort par le cardinal Frédéric Borromeo pour son Ambrosiana (Cf. Vita Ioannis Vincentii Pinelli Patricii genvensis in qua studiosio bonarum artium proponitur typus viri probi et eruditi auctore Paolo Gvaldo patricio vicetino. Augustae Vindelicorvm, ad insigne pinus. Anno MDCVII, in-4, xvi-140p.).
treprise aisée : « Io confermo esser la detta Impresa molto necessaria, facile, et senza ueruno periculo. » Il compte même sur les chrétiens hérétiques : « Et anco gli Heretici multiplicati nel Christianesimo concorreriano à si fatta impresa con li Gatholici. »
Suit un exposé de la manière de se procurer l'argent sans trop pressurer le peuple : Modo di poter importer e et essigere danari à buona somma, et alla bastanza per postersi far la detta Impresa senza troppo aggrauio deJ Populi. Chaque couvent pourra facilement payer annuellement douze écus d'or, tout en augmentant cet impôt pour les couvents riches et en le diminuant pour les pauvres ; on obtiendrait ainsi i. 728. 000 écus par an. Les prêtres séculiers payeraient annuellement 24 écus d'or; au total 6.012.000 écus. Les Princes de l'Eglise apporteront 2.000.000 d'écus; les Princes séculiers 6.000.000 d'écus : « Le quali quarto partite d'introito da regolarsi corne di sopra et corne il giuditio de Prencepi predetti et d'altri huomini giuditiosi ascenderiano à sedici milioni sei cento et quaranta milia scudi in tutto agn'anno » soit donc un total général de 16.640.000 écus d'or.
Dans le chapitre suivant : Notamento fatto qui da me alla grossa di tutto Vesito per la spesa da farsi in questa Impresa et da sempre regolarsi, corne di sopra, l'auteur évalue le nombre des troupes et les dépenses qu'elles occasionneraient. Il faudrait 100.000 fantassins pour l'armée déterre et 50.000 pour la flotte ; 300 compagnies, à 1.659 écus d'or par mois, nécessiteraient pour une année 5.959.400 écus ; pour les 50.000 chevaux on dépenserait par an 4.201.332 écus. Pour l'armée du Danube « per un'armata compétente nel fîume del Danubio molto fauoreuole alla Christiantà », pour les munitions de l'artillerie, pour les provisions et autres dépenses, il faudra compter 1.500.000 écus. Pour cent galères, deux
cents navires et autres petits vaisseaux on dépensera 2.000.000 cTécus. Au total : « Summano le predetti qualro partite desito posto da me alla grossa et da sempre regolarsi corne di sopra tredeci melioni et seicento sessante milia, et settescento trenta due scudi » soit 13.660.732 écus. Cette exactitude, jusqu'à un écu près, est merveilleuse !
L'auteur nous avise qu'il restera encore 2.919.263 écus d'or, dont il se garde bien d'indiquer l'emploi, pour ne pas avoir l'air, dit-il, de tout régler par son discours.
Le chapitre suivant a trait à la manière dont les Turcs devront être attaqués : Modo circa il procedere in Terra et in Mare dagli esserciti Christiani douendosi dar principio alla detta Impresa. L'auteur compte surtout sur la victoire par mer :
Et per acquistare la total vittoria, la qual'affermo douer nascere principalmente deU'armata maritima.
Il craint toutefois que les Vénitiens ne prêteront pas leur appui, à moins d'imposer certaines conditions :
Perché detto numéro di galère et Nauiesser possibiJe d'haversi senza l'aiuto de' Venetiani, non volendo quelli fosse intrare in questa santa Legha, benche pur spero ch'essi c'havessero da entrare con alcune conditioni.
Au chapitre Particolare descrinione deW essercito terrestre et maritimo et qnalm-te Vuno scuza laltro sentir non potrebbe et perd per farsi la detta Impresa di nécessita Vuno et ïaltro ci bisognano, l'auteur entre dans tous les détails d'embarquement, d'organisation des troupes, etc. Il prévoit 100.000 armes de plus, à distribuer aux populations d'Orient : « Et anco li predetti cento milia pezzi d'armi surperflue con fermo proposito d'armare con quelle quei populi Epiroti, Macedoni, Dalmatini et Greci, li quali si bene son* hora setto il Turco, sono pur Christiani. »
On commencera l'attaque par l'Epire :
Che si traietassero con l'armata d'Italia in Epiro inconveniante le tumultuationi in detta Provincia sarà conveniente cosa che sia governata dall' Imperatore de Ghristiani per molti rispetti.
L'Empereur portera son armée le long de la rive droite du Danube :
Il que fiume Danubio apportera gran fauore et commodo al nostro esercito non solo, ma alla Christianità tutta, possendosi per esso à seconda délie sue acque portare securamente tutti uittouaglie monitioni et tutti gli altri ordini et instrument! diguerra... Col fauore del fiume molto fauoreuole alla Christianità, atteso che per esso si puô uarcare insino à Nicopoli di Tracia uicino à Nesso città délia Misia superiore et alla Vallachia et anco insino alla Bulgaria Provincia vicino à Constantinopoli.
L'auteur opine que l'Empereur doit s'allier également au roi de Perse et au « Prêtre Jean » , qui attaqueraient efficacement les Turcs dans le Levant.
Pendant que l'Empereur opérera sur terre, le roi Philippe opérera sur mer, en pénétrant en Albanie, où la population prêtera son aide :
Et tratandosi bene tutti i Christiani habitanti in quei paesi et persuadendosi quelli con la lingua di alcuni nostri soldati loro paesani, ma Italianati, à volerne esser fideli, il che promettendosi da loro in essi confidarei et gli porrei l'arme in mano et li farrei tumultuare, persuadendoli à liberare.
Le Grand Turc, pour parer aux mouvements révolutionnaires de ces provinces, sera obligé d'y expédier une partie de son armée. L'Empereur ne s'aventurera pas dans une grande bataille, avant de voir le résultat de ces insurrections et de l'action de la flotte. L'auteur s'élève contre les mauvaises pratiques des capitaines chrétiens :
Imprudenta de passati nostri capitani, li quali per dirla con riuerenza corne l'intendo, non hanno hauuto mai uoglia di com-
battere, ma più presto d'arrobare lo stipendie» d'hauer l'intelligentie praueper intrattere la guerra et con quelle fare l'industria dannabile.
Il faut donc veiller au choix d'un capitaine : « un buono, fedele, valoroso et intelligente capitano. » Le Sultan, sentant son armée perdue, se retirera à Gonstantinople ou plutôt en Asie :
Essequita poi tal vittoria et sentitasi da gran Turco la perdita délia sua armata non si terebbe quello più sicuro in campagna, Ma più presto si porria in fuga andandosene per le poste alla uolta di Gonstantinopoli per farlo fortificare, et munire, doue manco se terria lui sicuro di sua persona, ma crederei che se traietasse in Asia lasciando la campagna d'Europa à discrettione di Christiani.
L'auteur se berce de l'illusion qu'alors il y aura des Pachas qui passeront au christianisme : « Rimunerando etpremiando tutti quelli Bassiani ô che tornassero ô no alla nostra santa fede. » Mais si, par extraordinaire, les Turcs voudraient encore résister, l'armée chrétienne saura en avoir facilement raison. On fera le siège de Constantinople et celui des principaux ports, et surtout des forteresses des Dardanelles ; on s'emparera des îles et on poussera jusqu'à la Mer Noire :
Et potra anco traietarsi purche si uoglia per lo Bosforo traito nel mare maggiore detto anco Eusino ampliando gli aquisti de quei luoghi existenti sopra Constantinopoli sulla Bulgharia verso le foce del detto fîume Danubio.
Il faudra alors penser à la Terre-Sainte : « Dovendosi hauere la mira di recupare ilS-to Sepulchro con tuttala Terra Santa » ; pour la conquérir on ne devra pas perdre beaucoup de temps et Ton s'alliera au Roi de Perse et au « Prêtre Jean », auquel on proposerait l'annexion de l'Egypte, d'une partie de l'Arabie et d'une grande partie de l'Afrique.
On pourra alors, avec ces aides, marcher de l'avant et passer en Asie-Mineure et en Arménie :
A finalmente poi si potrà dalla destra banda dar' uolta facendosi strada pur col fauor dell' armata per Ponto, et Bithinia, per Frigia, per Lidia, Licia, Panfilia et per la Cilicia à fine d'entrare per questa strada doppo in Siria detta hoggi la Soria, per la q-1 strada combattendosi, et aquistendosi paesi, et parte maritime délie dette Provincie si penetraria finalm-te nella Giudea per cosi recuperare il santo Sepulchro, Hierusalem et tutta Terra S-ta.
Le reste des possessions turques, jusqu'à la Mer Rouge et jusqu'à la Mer Noire, sera facile à prendre.
Les princes chrétiens viendront alors à Jérusalem rendre
grâce à Dieu et
Facendo trà loro una stabile et perpétua confederatione suif essaltatione délia Republica Ghristiana.
Dans cette Confédération chrétienne sera aussi compris le
« Prêtre Jean ». Le Sophi sera considéré comme un ami,
quoique mnsulman ; Fauteur espère également le convertir
au catholicisme :
Sperando che col tempo, et con li buoniessempi che q-1 Principe uedese nell'esserciti Christiani uenisse anco lui esp-sso (?) et uoluntariam-te inspirato da Dio alla nostra S-tafede.
Dans le chapitre suivant : Gli Infrascritti auuertimenti posti secondo il mio Giuditio saranno da osseruarsi inuio~ labilmente nelli nostri esserciti et da corregersi et d'aumentarsi secondo li bellici accidenti, Fauteur recommande : 1° que les armées chrétiennes vivent dans la crainte de Dieu et observent les préceptes de l'Eglise ; 2° qu'on approvisionne Farmée de victuailles au moins pour trois mois et qu'on les renouvelle continuellement ; 3° qu'on se fortifie bien, quoique Fennemi soit très éloigné ; 4° que Farmée de mer soit d'une grande vigilance et toujours prête au combat ; 5° que les victoires soient promptement enlevées; les janissaires étant en grande majorité d'origine chrétienne, retourneront à leur foi première ; 6° que non seulement le général commandant, mais encore tous les officiers connaissent bien
la géographie et sachent exactement les distances, dans les pays à envahir; 7° que l'on persuade la République de Venise d'entrer dans la Sainte Ligue ; 8° que l'on s'allie au Sophi roi de Perse, qui attaquerait les Turcs en Arménie, en Syrie et en Arabie, ainsi qu'au « Prêtre Jean » prince de l'Ethiopie, qui ferait irruption en Egypte ; 9° que l'infanterie chrétienne ne se laisse pas cerner par la puissante cavalerie turque ; il faudrait donc dans les combats, s'arranger de manière à avoir, au flanc gauche, des fleuves, des montagnes, des vallées ou des forêts ; faute d'un pareil appui naturel, mettre au flanc gauche les chariots avec les munitions et les bagages, le tout défendu par des arquebusiers ; 10° que l'argent soit préparé d'avance, afin que les Princes ne soient pas obligés de recourir à leurs sujets; 11° que les rameurs des galères soient tous chrétiens, une partie libres, une partie esclaves, auxquels on promettrait la liberté après la fin de la guerre.
En guise de conclusion, l'auteur affirme que le nom ottoman disparaîtra bientôt et que le sultan actuel est le dernier :
Ne iascierô di dire in conclusione che facendosi la detta lmpresa s'estinguerebbe il nome ottomano, essendosi sempre inteso esserei profetie che annuntiano l'Imperio Mahometano douer terminare passati le mille anni qui passati et che il présente Gran Turco saria l'ultimo délia famiglia ottomana à regnare.
Il faut profiter de cette rare occasion où les Princes Chrétiens sont en paix, excepté la discorde entre les hérétiques obstinés et les catholiques :
Si chè nelo hodierno tempo standosi tutti li Principi Christiani in parentado et pace non ci essendo nella Christianità alcuna discordia, accetto quella degli ostinati Heretici contra li Catholici, et la quale con l'antedetta militia ueramente Christiana al tutto s'esting-ria saria dunque a proposito di farsi la sopradetta impresa santa con l'autorità etpotentia infinita di Vostra santità et délia sua santa sede Apost-ca atteso che di gran tempo nons'è offerta al Christianesimo una sibella occasione, corne segli offerisce al présente et il tutto s'hà da tenere essere per voluntà Divina. Djuvara. S
Le second manuscrit inédit de la Bibliothèque Ambrosiana de Milan i est de la même époque que le précédent. L'auteur inconnu parle de la bataille de Lépante : « Poi che è piaciuto alla M-ta dTdio nro s-re, risguandando con occhio pietoso la sua chiesa santa liberarla miraculosamente dalla gran ruina le soprastana con la gloriosa vittoria concessa alFarmata délia santa lega a di vu d'ottobre con ruina e presa délia Turchesca... » Plus loin il dit : « ma tutto l'apparecchio à mio giud-o che si fa questo anno servira solo aile orecchie et fama et ineffet ti se mettera ineffetto per il 73. » La date du manuscrit est ainsi parfaitement précisée : c'est Tannée 1572. Ce discours est également adressé à Pie V.
L'auteur dit que les bons chrétiens attendent « la liberatione délia Grecia et altre provincie Ghristiane opresse ». Il exposera aussi son avis. Il prévoit une alliance des Princes européens : « caso che segue una cospiratione degli altri Potentati d'Europa contra questa pestilenza del mondo. »
Les Turcs sachant que les chrétiens sont forts à cette heure sur mer, s'emploieront à défendre leurs îles :
Perô haveranno la mira all'isoledelF Egeo corne sono Metellino Negroponte Scio e Rhodi come luoghi riuscibili ad acquistarsi et non diffîcili à mantenersi et non scommodi per la Contananza come è Cipro, perô esso per ouuiare à questo sera costretto in questo inverno metterui buoni presidij.