PROJET DE CHAVIGNY
sommes affligez misérablement et chassez? » La cause en est dans les luttes intestines : « pendant qu'vne gent et nation afronte le Turc l'autre est occupée aux guerres civiles. » Les soldats chrétiens s'adonnent à la luxure et aux débordements ; au camp, il y a plus de femmes que de militaires. L'auteur cite les progrès de l'armée turque en Europe comme en Asie et en Afrique. Il faut cesser les « guerres domestiques ». Il faut chasser te Turc « outre mer, jusques dans les cachots de Bithynie. « Il faut les convertir à la foi catholique. Alors on verrait :
L'Impériale Maiesté conjoindre l'empire d'Orient à celuy d'Occident ; le Roy des Romains auroit à sa part l'Hongrie et la Thrace ; le Roy de France l'Asie Mineure ; les Anglais, Ecossois et Lusitains posséderoyent l'Egypte ; les Espagnols toute l'Afrique; les Italiens tous les ports et isles de la mer Méditerranée; les Polonois, Danois, Daciens, Norvégiens, Suèdes, Goths et Islandois domineroyent sur toute la plage septentrionale et régions très fertile et abondantes qui leur confinent.
Cette fois, nous sommes en présence d'un réel partage à faire entre les différentes puissances chrétiennes.
Le troisième livre est intitulé : S'il est expédient et bon à la République chrestienne de dresser les armes par communes forces contre le Turc. De Ghavigny rappelle les efforts de Jacques Sadolet, évêque de Carpentras, qui écrivit son livre De Bello Turcis inferendo pour exciter les chrétiens à une guerre contre les Turcs; l'espagnol Louis Vives a décrit les souffrances des chrétiens « soubs la griffe du Turc »; il remémore les appels du pape Urbain II. Mais tout a été en vain; les Turcs sont plus forts que jamais. Un grand Vizir aurait dit ne pas craindre les chrétiens tant qu'ils seraient désunis ; « tant aussi que les cinq doits de ma main, ils ne sont jamais unis ensemble. » Il rappelle l'avis de La Noue, résumant ses propositions d'attaquer les Turcs.
Djuvara. 11
Le Pape, l'Empereur, le Roi d'Espagne doivent prendre l'initiative, quant au Roi de France : « On n'y peut lier le Roi très chrestien, que premier on ne luy fasse consentir de rompre l'alliance qu'il ha auecques le Turc. » Cela ne sera pas facile, mais il faudra une « Assemblée notable requise pour délibérer. » On devra ensuite songer aux deniers nécessaires à faire la guerre et choisir de bons capitaines qui commandent les armées. Chavigny dit : « C'est le Roy d'Espagne qui est le plus puissant Prince de la Chrestienté, armant le plus de galères et galléasses. » Le Pape, les Vénitiens et tous les autres princes d'Italie devront s'unir à lui, le nombre total des soldats devra atteindre le chiffre de 30.000; ce sera l'armée de mer. L'Empereur, avec l'aide du Pays-Bas, du Danemarck, de la Bohême, de la Hongrie et de la Pologne, formera la première armée de terre. L'autre armée serait composée des forces du Roi très chrétien, du Roi d'Angleterre et d'Ecosse, des Suisses et Grisons, au nombre total de 20.000 hommes d'infanterie et de 5.000 chevaux. Cette armée rejoindrait celle de l'Empereur. En tout, les forces chrétiennes devraient atteindre le nombre de 120.000 combattants, au minimum. La guerre durerait quatre ans.
Chavigny ajoute encore que la grande guerre devra avoir lieu, à cause de l'Eclipsé de soleil qui a épouvanté le monde ; il cite plusieurs éclipses qui ont précédé les guerres.
Le projet, si fameux, dont nous allons nous occuper est généralement connu sous la dénomination de Grand dessein de Henry IV, quoique, selon toutes les probabilités, son véritable auteur fût Sully, le célèbre homme d'Etat et Premier Ministre du Roi Henri IV.
M. Drapeyron2 croit que réellement Henri IV a conçu ce projet : « Lorsque Henri IV formulait le grand dessein (de conquérir, partager et réorganiser l'Empire ottoman) qui a trouvé place dans les OEconomies royales de Sully, ce roi populaire et nullement utopiste restait d'accord avec les aspirations de son temps ». Il en est de même de M. Schieler dans son Histoire des guerres de trente ans.
1. Maxime de Béthune, Baron de Rosny, duc de Sully, né en 1559, est mort en 164-1. Il s'est illustré dans l'histoire économique et financière de la France comme Surintendant des Finances. Cf. H. de Bénévent, Panégyrique à M^ le Duc de Sully, Paris, 1609 ; Ch. Duret, Panégyrique à Jtfsr le Duc de Sully, Paris, 1609 ; A. Duchesne, Hist. gén. de la maison de Béthune, Paris, 1639 ; Bury, Eloge de Sully, 1673 ; Thomas, Eloge de Sully, 1763 ; Histoire de Sully', 1780 ; Daru, NoHee sur Sully, 1821 ; Ch.-A. Sewin, Les amis de Henri IV, Paris, 1805, 3 vol. ; E. La visse, Sully d'après ses mémoires (Rev. pol. et lit., 1869) ; Perrens, Além. critique sur l'auteur et la composition des œconomies royales {Ac. des Se. mor. et pol., 1871) ; Valat, Etude sur Sully, Bordeaux, 1870 ; Gourdault, Sully et son temps, Tours, 1873 ; Legouvé, Sully, 1873 ; Poirson, Hist. de Henri IV ; Sainte- Beuve, Causerie de Lundi, t. VI11 ; M. Philippon, Heinrich IV und Philip III, Berlin, 1876 : E. I avisse, Sully, Paris. 1880 ; Dussieux, Etude biographique sur Sully, 1887; Th. Kùkelhaus, Der Ursprung des Planes vom ewigen Frieden in den Memoiren des Herzogs von Sully, Berlin, 1893 ; Ch. Pfister, Les Œc. roy. et le grand dessein [Rev. Icist., Paris, 1894).