ON S'HABITUE
0 n'oserai jamais!
— Fais coniiiio moi, imbécile!
— .l'ai trop peur.
— Peur d'une lilietle du seize ans ! Je rougis d'être ton cousin, Alain.
— Mais, mon cher Léveillé
Habit de lutaine grise et cœur sensible, bas chinés et \in"t ans, «iuètres nanivin, chai)eau rond placé en arrière, yeux bleus, cheveux ])louds; au-dessus de la lèvre supé-
A 1. vMori! i;t AT Fi:r, ktc. .>/ I
nciiic un |)('li( sii^iic (|(ii iii(li(|ii(' ([imI (>sl jimoufciiv de iiiadciiioiscllc Aiiiicllc : Noilà Alain.
HappeK'z-voiis les ])i('('('s di; l'^avart, si vous Icmu'z à vous faiix' une idée de Lévcillé, de nions Léveillé, connue on disait au wiii'' siècle. \()i\sonor('j gestes gracieux, visage; empourpré, œil éinérillouné, jarret solide ; vous le reconnaîtriez entre mille. Saluez en sa personne le gars, le bon drille, le coq de village. Quel Don Juan (pic ce Léveillé! N'est-ce pas de lui que M. le bailli disait l'autre jour : « Comment voulez-vous qu'il y ait des rosières dans le canton? il cueille toutes mes roses! » Cependant M. le bailli tiendrait beaucoup à couronner des rosières; c'est le faible de tous les baillis.
Alain est amoureux fou de mademoiselle Annette; il n'a plus le cœur à rien , ni à servir la jncsse à M. le curé, ni à chanter au lutrin , ni à écouter les contes du soir à la veillée; il passe et repasse sans cesse devant la fenêtre d* Annette; en levant la tête, il rougit; si elle est sur sa porte, il s'enfuit.
L'autre jour il Ta rencontrée comme elle entrait dans l'église ; c'est à peine s'il a eu la force de lui dire : Bonjour, mademoiselle Annette. Elle, pourtant, lui a répondu d'un ton fort encourageant : Bonjour, monsieur Alain! — Ah! si l'on vendait des philtres pour se faire aimer ! A quels . moyens ont-ils eu recours ceux qui jouissent de ce bonheur? Parbleu! il Aiut que je le demande à mon cousin Léveillé.
Ce matin même , Alain est allé trouver Léveillé , et ils ont eu ensemble une conversation dont nous venons d'entendre les dernières phrases. Léveillé a développé devant
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son cousin tout son système de séduction. Quand on veut faire la cour à une femme , on commence par la regarder bien tendrement, puis on essaie de lui parler; si elle répond, on lui serre la main, et on soupire. Si le lendemain est un dimanche, on lui présente des Heurs et on l'invite à la danse. Le matin, quand elle conduit ses moutons au pâturage , on se trouve comme par hasard dans la prairie , on entame l'entretien par quelque flatterie adroite; on s'asseoit auprès d'elle, on lui dit : Je vous aime, et on lui prend un baiser.
C'est à cet endroit de la leçon qu'Alain s'est écrié : Je n'oserai jamais!
Ne jamais oser ! Charmante conviction de la jeunesse , naïveté, candeur, timidité de l'adolescence, les premiers feux de l'aurore ont moins de grâce que vous ! Léveillé, lui aussi, a cru qu'il n'oserait jamais; il a eu peur, il a reculé
devant un premier baiser ; mais depuis Pourquoi Alain
ne serait-il pas comme lui? pourquoi ne s'habituerait-il pas à l'amour? Il n'en sait rien lui-même. Le fait est qu'Annette vient de passer tenant son fuseau à la main ; ses brebis la suivent ; elle se dirige vers le petit bois qui borde la rivière. L'occasion est belle, Léveillé ne manquerait pas d'en profiter; mais Alain se souvient que c'est l'heure où M. le curé l'attend; il s'enfuit, il plante là son professeur. Essayez après cela d'apprendre l'amour aux jeunes gens.
M. le bailli s'est rendu de grand matin chez la mère d'Annette; il roule une grande pensée sous sa perruque à marteaux; sa figure est soucieuse, sa démarche solennelle; il se drape majestueusement dans son manteau de serge noire; il médite deux choses importantes, une rosière et
ON s'ilABlTlK. 57."
un discours pour l'arriNée du soigueur. Le discours ;un'a son lour; il a l)icu Irouvé la rosière.
— Bonjour, nicrc Simonne, dit-il en entrant.
— Dieu vous garde! monsieur le bailli.
— Je viens vous apportei' une bonne nouvelle. Le seigneur arrive dans un mois; il nous faut à tout prix une rosière : j'ai clioisi volie lille.
— (Test beaucoup d'bonneur pour nous, monsieur le bailli.
— Dites-moi , mère Simonne , n'avez-vous jamais vu personne rôder autour de votre fille? c'est que, voyez- vous, je suis très-sévère en fait de rosières, et si...
La mère Simonne allait répondre, lorsque tout-à-coup un bruit de tambour se fait entendre : Plan , ran , plan , plan, ran, plan. C'est le sergent Latulipe qui arrive à la tète de son escouade ; de beaux grenadiers , ma foi ! habits et pantalons blancs, revers bleus, le tricorne tièrement posé, la queue bien faite et les cheveux soigneusement poudrés. Tout le village s'est levé pour les voir passer.
Latulipe donne le mot d'ordre au bailli; il \ient dans le pays pour le recrutement. Le roi a besoin de beaucou]) de grenadiers; on se bat dans le Palatinat ; qui ne brûlerait de partager les dangers des défenseurs de la patrie? Latulipe compte sur la bonne volonté de la jeunesse et sur l'assistance des cavaliers de la maréchaussée.
Le bailli a remis des billets de logement à la trouj)e ; Latuhpe tiendra garnison pour le moment chez la mèi-e Simonne. Imprudent bailli, qui va loger le plus galant des sergents chez la plus jolie des rosières ! Qui ne connaît le fameux Latulipe? l'histoire est pleine de ses exploits mili-
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taires et galants; une chanson les a transmis à la postérité^ chanson touchante dont le dernier couplet arrache de^ larmes. Latulipe s'adresse à son amante :
Tiens, serre ma pipe, (iarde mon briquet; Et si Latulipe Fait le noir trajol.
Tu seras la seule Dans le régiment Qu'ait le brùle-gueule T)e son tendre amant.
A cette époque Latulipe ne songeait nullement à faire le noir trajet, et tout porte à croire qu'il ne connaissait pas encore cette Manon qui lui inspira ])lus tard de si éloquents adieux.
Le sergent n"a que trois joiu's à passer dans le village ; jnais aussi comme il les emploie ! Ce sont sans cesse de nouveaux compliments, de nouvelles galanteries à Annette; il lui donne le hras, il 1 accompagne aux champs, il danse avec elle. Pauvre Alain! il souffre, il est jaloux! On dirait qu' Annette prend plaisir à se monh'er à ses yeux en compagnie du sergent. Alain souffre tant, qu'il oublie qu'il est forcé de partir, que la loi l'oblige sous peine des galères à devenir un héros.
— Puisque tu pars, lui disait Léveillé, c'est le moment de te déclarer.
Alain répondait par son refrain ordinaire : Je n" oserai jamais.
ON s" Il A in TUE. ?)7;i
Cependant le jour du dépari est venu. Les grenadieis sont rangés en bataille sur la grande place; derrière eux se tiennent les recrues. Les mères, les sœurs, les fiancées se (lésoleiil : encore un i)aiser, un dernier seri'enienl de main; le signal est donné, le tambour bat; en avant, marclie ! Lalulipe , en passant devant la maison d'Aimette, lui j)orte les armes. La jeune fille pleiur , le sergent croit ([iie ces pleurs sont pour lui; mais elle a regardé Alain. En ce moment celui-ci se serait senti le courage de risquer un av(;u ; mais il est ti'op tard, le cloclier du village disparaît , les conscrits lui disent un dernier adieu du baut de la colline. (Jui sait s'ils reviendront? Voilà la triste réllexion qu'ils font tous en ce moment. Quant au sergent Latulipe, il n'a qu'un seul regret, c'est de quitter si tôt Annette ; mais bah! n'aurait-il pas été obligé de la respecter? le bailli ne l'avait-il pas averti qu'en sa qualité de rosière la jeune tille était propriété du gouvernement?
Quelques mois après le départ d* Alain, Léveîllé reçut de lui une lettre ainsi conçue :
Clior cousin.
Depuis mon arrivée au régiment, je n"ai [iiis Irop à me plaindre; nous sommes en Alsace; le pays est bon, et les femmes jolies; nous avons des vivres et de l'amour à discrétion : je serais presque heureux, si je pouvais oublier Annette. Après elle unectiose m'inquiète, c'est de savoir l'effet que fera sur moi la première grande bataille. .l'ai vu le feu une fois, et je n'étais pas tres-rassuré. Le sergent Lattiliiie, qui me i)rotege, prétend que je m'y h'abituerai , et que je finirai par obtenir les galon^ comme lui. C'est égal, si mon oncle voulait me faire remplacer, j'en
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sernis charmé. Adieu, mon cher cousin, donne-moi do tes nouvelles et
de celles d'Annelte; il me semble que maintenant j'oserais lui prendre
un baiser.
Ton cousin pour la vie,
Alain.
Chantons! dansons! la paix est signée; c'est fête au village; le seigneur va arriver. Le bailli a terminé sa harangue, la rosière est prête. Ne vous étonnez pas qu'Annette soit restée sage si longtemps ; grâce à Léveillé, elle a connu l'amour d'Alain, elle lui a fait écrire quelle l'attendrait, qu'elle ne serait jamais qu'à lui. O^it'He joie, pensait Annette, s'il pouvait assister à la cérémonie! 0 surprise! o bonheur! le voilà, c'est lui! son oncle lui a acheté un homme. Comme l'habit militaire lui va bien ! 11 tombe aux genoux d'Annetle, il veut l'embrasser; heureusement le bailli survient : Attendez au moins, lui dit-il, qu'elle ne soit plus rosière.
Un nuage de poussière s'élève sur la route; on entend le galop d'un cheval : C'est monseigneur! s'écrie le bailli, et il s'élance pour le recevoir.
C'était un courrier qui venait annoncer que, monseigneur ayant été mis à la Bastille pour avoir fait un calembour contre madame de Pompadour, ses vassaux seraient privés de sa présence.
Le lendemain Annettc épousa Alain. Le pauvre bailli se trouva sans rosière : heureusement monseigneur était en prison.
La chaumière d'Alain devint la maison à la mode; c'est chez lui que les notables allaient passer les longues soirées d'hiver; son esprit s'était singulièrement développé au régi-
\av "\>cV\\e Vwwôwc f?.\ \a \v?>\\\\(!.
ON S llAlilTlK.
iiKMil. Il facoiilail à merveille les histoires de ^tiniison ; il aimait aussi à reNeiiirsiir la timidité de ses ])reinières années; alors il taisait jeter une bourrée de plus dans Tàlre, et serré contre sa femme, les mains teu(lu(>s \ers la llannne. il r(''j)elait en jouant un peu sui' les mois : 1. ("veillé et le sergent avaient raison ,
A l.A.MOV li KT \l i-El 0.\ s" 11 A lUT L: li.