‹ Cent proverbes (volume 2)Chapitre 43 sur 156 · CHACUN EST DANSEUR · texte numérisé non relu

CHACUN EST DANSEUR

fortune ennemie ! quand cesseras -tu de

me poursuivre? Et toi, Terpsichore, si

§ jamais mes entrechats et furent agréables,

^ (<^;î^" ^' jamais tu daignas sourire à mes pi-

l5^-.ù rouettes, prends en pitié un de tes plus fidèles serviteurs. Depuis le jour fatal où l'imprudence d'un machiniste de province me précipita du haut de F Olympe et me rendit boiteux, cette affreuse déesse qu'on nomme la débine n'a cessé de me poursuivre. J'ai dû dire adieu

à la danse, au public, et surtout aux engagements de dix mille francs. Je ne danse plus, et je suis l'orcé de faire danser les antres; j'étais dieu , et je suis devenu ménétrier ; je racle des contredanses pour un orcliestre de barrière, à trente francs par mois. Henreux encore si cette ressource me restait; mais l'infâme directeur du Bal d'idalie vient de faire bancpieroule , il s'est enfui en emportant la caisse! Deux mois d'appointements me sont enlevés ; (pi'allonsnous devenir ? »

Ainsi parlait le père Pastourel en se laissant tomber dans son vieux fauteuil ; d'un geste désesj)éré, il lant;a son violon sur son lit , et l'instrument rendit un sourd murmure comme pour se plaindre. Pastourel croisa ses bras contre sa poitrine, ramena sur ses genoux les vastes pans de sa redingote, et darda contre le ciel un regard menaçant. Après quelques minutes de cette pantomime antique, il parcourut sa cbambre à grands pas; puis il s'arrêta en disant : « Je casserais bien une croûte.

« Mais, hélas ! je snis sûr qu'il n'y a rien à la maison ; cherche dans tes armoires, malheureux, lu n'y trouveras que le vide ; contemple ton foyer, misérable, il ne contient que des cendres. Et que vont dire Fanny et Irma quand elles rentreront? J'avais promis de les régaler aujourd'hui d'une tourte aux boulettes et d'un flan au café; ô espérance folle ! ô bizarrerie de la vie ! ô vengeance du sort ! la tourte court sur la route de la Belgique, et le flan est tombé dans le gouffre du déticit. Après tout, elles feront connne moi, puisque, malgré mes conseils, elles veulent devenir artistes. Pourquoi n'ont-elles pas suivi l'exemple de leur frère, de ce bon Joseph, qui fera, j'en suis sûr, un

excellent menuisier, et qui deviendra le soutien de son père ! »

Des pas légers se l'ont entendre à la porte du grenier; elle s'ouvre, c'est Irma et Fanny cpii entrent. Chapeau de paille, tartan, cabas, robe d'indienne frangée de boue, vous les reconnaîtriez enlre mille; ce sont des élèves du cours de danse de l'Opéra; deux petites lilles, à l'œil vif et mobile, à la bouche tine et délicate, charmantes souris qui brûlent de grandir et de montrer dans les coulisses leur museau de rats.

Elles se jettent au cou de leur père ; |)uis (piaiid elles ont déposé et chapeau, et tartan, et cabas, dans leur chambrette. elles se disent qu'il est temps de mettre le couvert. L'une apporte la nappe, l'autre les assiettes; en un clin d'œil la table est prête. Fanny a une faim de loup, Irma un appétit violent. — Oii avez-vous mis la tourte aux boulettes, bon papa? — (Ju'avez-vous l'ait du flan, petit père?

Figurez-vous la situation du pauvre Pastourel; pour moi , je n'ai pas le courage de vous la dépeindre.

11 fallut bien cependant raconter et la hiite du directeur, et la perte des appointements , et l'absence forcée de comestibles qui en n'sidtait. Oiiand Pastourel eut achevé ce menu, les deux jeunes lilles se regardèrent.

— As-lu encon^ faim , Fanny ?

— i\on, je m'étais tronijiée; la faim m'a passé. Et toi, Irma ?

— Ma migraine ma repiis; il me serait impoi^siblc de manger.

Pastourel s'approcha de la fenêtre pour essuyer une larme; il était sensible, quoique danseur.

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IIHACUN KST DANSEl H. 105

L(S croisses silures an l'oiid de la cour (''laiciil oun crics aussi; Tune clail IraNcrsc'c par une ^uiiiandc de (leurs arlilicielles; à laidre on \ovail lloller du lin^c (|ui si'eliait au soleil : une (leurisle cl inie l)lan( liisseuse liahilaienl les uiodesles mansardes (|ui i-e<^ardaienl celle de l*as(oin(d. L'heure du repas élail aiaivcc, cl les (\vn\ ouvrières. assises devant une lal)le pi'opretle. niauginiienl du lucilleiir appétil. A ce speclacle , Pastourel ne put seinpècher de l'aire un triste retour sur lui-même. 11 appela ses filles.

Fanny appnya sa joue sur l'épaule de son père, et passa son bras autour de son cou; Irma en fit autant de son côté.

Un poète aurait comparé Pastourel à un vieux cocotier entouré de lianes flexibles; un peintre se serait arrêté pour dessiner ce groupe , dont nous nous bornons à indiquer la grâce.

— Si tu avais voulu, F'anny, dit le vieux danseur à sa fdle en lui montrant la fleuriste, tu serais une ouvrière laborieuse, gagnant de quoi dîner tous les jours, et de quoi acheter une robe de soie pour le dimanche.

En même temps, le père Pastourel soupira.

— Et toi, Iruîa, continua-t-il , n'envies-lu pas le sort de cette gentille repasseuse? Elle n'est j)as obligée de se contenter d'une migraine pour dîner. Ecoutez mes conseils, enfants, pendant quil en est temps encore : tous les beauxarts de la terre ne valent pas un bon métier. Quelle jolie fleuriste tu serais, Fanny! Et toi, Irma, quelle charmanle blanchisseuse! Vous ne manqueriez pas d'amoureux, j'en suis sûr; les amoureux deviendraient bien vite des maris;

je jellcrais mon violon aux orties^, et je ne l'émis plus danser que vos enfants sur mes genoux.

Pastourel sdupira eneorc.

lima et Faun\ répondirenl j)ar une moue à lallocution paternelle.

— A mon tour, dit Irma, de vous l'aire remarquer quelque chose. Vovez-vous cette calèche qui entre dans lu cour? une dame en descend; comme elle est élégante et parée ! Pour elle notre voisine la tleuriste sera trop heureuse de quitter sa tahle et de laisser son dîner; elle s'inclinera devant elle, F accablera de salutations, se fera humble et petite; tout cela pour qu'elle joigne à sa commande de Heurs un billet pour la représentation de demain. Cette dame, c'est la première danseuse de l'Opéra; elle gagne trente mille francs par an; toutes les fois qu'elle danse, on la couvre de bouquets et de bravos. Un jour nous serons comme elle; nous aurons un équipage; vous verrez briller sur l'affiche les noms de vos deux tilles, mesdemoiselles Pastourel T" et Pastourel 2"""; vous lirez notre éloge dans les journaux; vous nous accompagnerez dans une bonne chaise de poste quand nous irons en congé.

— Mais vous naxez pas seulement débuté, reprit le père, souriant à demi à la perspecti\e qu'Irma venait d'ouvrir devant ses yeux.

Ce fut Fanny qui lui répontlit :

— Dans un mois nous ferons partie du corps de ballet, sans compter qu'aujourd'hui même, en me voyant prendre

■ ma leçon, le professeur a dit : « A oilà une pii'ouette cpii avant un an ira à I^ondres. »

— Le professeur a dit cel.i '.'

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— \][ il a lail li' mrmc complimciil à ma sumii'; \()M)11S, [X'iil \)i\v , nous rcprocliez-voiis eiicoro tlaNoii" \oulu ctro arlislos comme \oiis'?

Deux baisers \ieimeii( se poser à la fois sur les joues du vieillard.

— Tout cela est i'orl beau sans doule; mais en attendant

il lanl dîner, et comment s'y prendre? il me vient une

idée.

— Laquelle? demandèrent à la lois mesdemoiselles Pastourel 1" et Pastourel 2"".

— Heureusement pour vous, mes enfants, vous avez nu frère pour lequel la vie d'artiste n'a jamais en d'attraits; celui-là aime la tranquillité, la paix, le travail; il est modeste, laborieux et rangé; il n'ambitionne ni le vain bruit des applaudissements, ni les éloges des journaux. Je vais le trouver à son atelier, son bourgeois ne refusera pas de lui avancer une petite sonnne, cl Terj)sicbore dînera aujourdbui aux frais du rabot.

Les deux sœurs se regardèrent en même temps; Irma lit Mil mouvement comme [)()ur ])arler, mais Fannv la retint. — (Ju'allais-tu faire ? dit-elle à sa sœur quand le \ieillard fut parti; il vaut bien mieux qu'il rap])renne par d'autres que par nous.

Au bout d'une heure, Pastourel était de retour. 11 froissait entre ses mains crispées une lettre que le portier lui avait remise, et (pi'il n'avait jias même pris la peine de décacheter. La douleur et le désespoir anxipiels nous l'avons vu en proie au commencement de cette histoiic, ne sont rien auprès de ce qu'il éprouve eu ce moment.

— 0 jour fmu^sfc ! s'écrie-l-il . jour de diMiil et de

iiialédicliuii ! puissos-tu être le deriiier de mes jouis ! Je perds à la fois ma place et mon fils; il ne me reste plus qu'à perdre la vie. Le malheureux s'est engagé dans une troupe ambulante ! Pendant que je le croyais occupé à manier la scie ou le marteau, il désertait l'atelier, il allait prendre des leçons de danse; il me trompait, le scélérat, il trompait tout le monde! Le mensonge conduit à tout, cet enfcint déshonorera mes cheveux blancs !

Fanny et h^ma se mirent aux genoux de leur père, et essayèrent de le calmer.

— Laissez-moi ! continua-t-il en les repoussant; je lui donne ma malédiction. Mépriser mes avis et s'engager dans une troupe de cabotins! est-ce là, je vous prie, le début d'un artiste véritable ? Qu'y a-t-il à faire pour un danseur sur des planches nomades? Quelques misérables entrées dans une obscure bourgade; tout au plus un pas de deux si l'on s'élève jusqu'à la sous-préfecture.

— Mais ne faut-il pas un commencement à tout? reprit doucement Fanny. Notre frère ne s'en tiendra pas là; il nous a dit en nous embrassant : « Je reviendrai bientôt débuter à Paris; moi aussi, je veux être artiste comme mon père. »

— Toujours la même réponse! Ingrates lilles, non contentes de perdre mon Joseph, vous l'avez aidé dans sa fuite, vous n'avez pas craint de devenir ses complices. Je vous maudirais comme lui, si vous n'étiez à jeun... Y a-t-il longtemps qu'il est parti?

— Une semaine.

— Reviendra-t-il bientôt?

— Il nous fera savoir l'époque de son i-elour.

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' — Ce nest [)as (juc je désire le revoii', au moins; je 1 "ai pour jamais l)auui de ma j)résence; qu'il ne s'avise pas d(> inellre les pieds chez moi, je le chasserais.

Au même instant Irma poussa un cri de joie, et remit à son père la lettre que la colère lavait empêché de lire.

— De Joseph? dit Pastourel en essayant de cacher sa joie.

— De votre directeur; lisez.

Le vieux danseur mit ses lunettes et lut.

Monsieur,

Pliicé, en vertu d'une délibération des actionnaires, à la tèle du Bald'Idalie, j"ai l'honneur de vous informer que les soirées dansantes de cet établissement recommenceront à partir de demain ; vous êtes en conséquence invité à vous rendre à votre poste aux lieures accoutumées. La nouvelle entreprise, désireuse de stimuler le zèle des artistes, paiera l'arriéré à bureau ouvert; il vous sufïira de présenter vos titres au siège de l'administration.

Bagnolet , Directeur.

— Voilà un h'ait qui fait honiu'ur à l'espèce Immaine ; ce Bagnolet est un honnête honnne qui mérite de prospérer; mon archet lui est tout dévoué. Puisse Joseph avoir toujours affaire à des directeurs pareils !

— Vous lui pardonnez donc à ce pauvre Joseph?

— Je vous dirai cela à mon retour, mes enfants; je vais voir si la caisse est ouverte; en attendant rcmellez dans son étui mon hon vieux violon que tout à 1" heure j'ai manqué de hriser.

— Soyez tranquille, petit père, nous aurons hien soin de lui, à condition que vous ne reprocherez plus à Fanny,

à moi, à Josepli, de n'être ni lleurisle, ni l)lancliissense , ni menuisier. Vous nous le promettez, n'est-ce pas?

— Si je l'oublie, rappelez-moi ce proverbe qui me force à la résignation :

ES I. A MAISON DU MKNKTKIKR CHACUN EST nANSKlIl.

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