I.e premier même esta venir; Mon ami, je l'attends encore
Et ces stances pleines d'une grâce si douce?
L'amour vrai se plaît dans les larmes .
Et nous adorons la lieauté ,
Peut-être encor moins pour ses charmes .
Que pour sa sensibilité.
Si la rose aux jardins de Flore
Fixe les regards amoureux ,
C'est lorsqu'elle brille à nos yeux
Couverte des pleurs de l'Aurore
SON ClKK(ii:. 101
— Ah! jo le vois, s'ôcria ll;m^-llong altonclri, vous coiiiprciic/ la poésie riigiliNc. Hélas! le nombre de ses lidèles décroît tons les jours!
— Je sais ([u'il est des ind)éeiles ([ui S(! nio(|uenl du madrigal et dn eouplet; mais leurs railleries ne prévaudront pas; déjà une réaction se manifeste en faveur do. la poésie fugitive; l'académie devrait s'y associer en me nommant a la place de feu lliu-Li; à mes yeux, il n'y a pas d'autre poésie que la poésie fugitive.
— Voire nom?
— Fi-Ki, rédacteur de la Ileviic de Pckiii^ (pii deviendra l'organe de la réaction fugitive.
— C'est bien. Comptez sur ma voix.
Décidément, pensa Fi-Ki, ma manière de solliciter est la meilleure ; voilà ma candidature en bon chemin. Allons maintenant chez Nung-Po.
A celte époque, l'académie! chinoise était divisée en deux camps bien distincts : les classiques et les romantiques.
Nung-Po représentait la tradition; il avait fait jouer dans sa jeunesse une tragédie, et il nuMlait en ce moment la dernière main à un poëme en trente-quatre chants, intitulé la Kong-Fu- Tzélde. 11 avait à cœur de répondre aux littérateurs étrangers qui reprochaient à la Chine de n'avoir pas de poëme épique. Nung-Po reconnnençait pour la vingtième fois l'indispensable invocation à la nuise, lorsqu'on lui amiouça que M. Fi-Ki , rédacteur de la Revue de Pékin, demandait à le voir.
C'est un journaliste, se dit Nung-Po, qui était prudent comme tous les tragicjues ; qu'il entre.
— Que l'illustre Nimg-Po me |)ardomie de troubler ses
méditations; mais les grands hommes sont indulgents.
— (jne vonlez-vons , jeune homme?
— Vous demander un conseil.
— Parlez.
— J'ai l'intention de jnihlier dans la Bévue de Pékin une série d'articles sur les tendances de l'école dramatique moderne ; je voudrais remettre en liunière quelques gloires qu'on oublie depuis trop longtemps. Qui mieux que le (célèbre iSung-Po peutm'ètre utile dans cette grande entreprise? Je prétends terrasser le romantisme.
— Nos ennemis sont puissants, audacieux.
— On doit s'attendre à tout de la part de gens qui ont brisé la césure.
— Qui ne reculent devant aucune monstruosité, pas même devant l'enjambement.
— Qui violent toutes les unités.
— N'importe, illustre Nung-Po, avec votre appui je les combattrai, et j'espère les vaincre; je crains seulement une chose.
— Laquelle ?
— C'est que cette polémique ne nuise à ma candidature à l'académie.
— Vous voulez remplacer Hiu-Li?
■ — J'ai déjcà la voix de votre ami Hang-Hong.
— Vous aurez la mienne , jeune honnne ; il faut seconder ceux qui veulent mettre en lumière les gloires oubliées ; vous serez des nôtres. Venez me voir demain ; en attendant , je vous promets mon appui.
Fi-Ki remonta en palanquin , et se fit descendre devant la porte de Nou-Fou. Nou-Fou était le chef de l'école
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SON C:iER(iE. 195
romanliqiic; Fi-Kl le connaissait de lonp^uc dalc ; il avail j)uissaniiiu'iil contribué à sa gloire; c'était lui qui s'était placé à la tète de cette troupe de mineurs littéraires qui avaient lait sauter devant Nou-Fou les portes de l'académie. Pas un jour ne s'était écoulé depuis une dizaine d'années sans que Fi-Ki eût lait pour son chef de file un de ces articles d'éloges qu'en Chine on appelle réclames; c'était bien le moins que Nou-Fou se montrât reconnaissant. Fi- Ki l'aborda de la manière suivante.
— Comment se porte notre grand Nou-Fou?
— Et le plus spirituel de nos critiques, répondit celuici, comment va-t-il?
— 11 est malade.
— Qu'a-t-il donc?
— Une candidature à l'académie.
— Si jeune , et déjà vous songez à mourir !
— L'école moderne est menacée ; la tragédie relève la tète; il faut payer de sa personne : voilà pourquoi je me présente. On m'a fait des propositions de la part de Nung-Po si je voulais passer aux classiques avec la Revue de Pékin.
— Qu'avez-vous répondu?
— Que jamais je ne changerais de drapeau , et que mes amis sauraient bien me faire entrer à l'académie. Je veux rester fidèle aux idées et au drame modernes; je mourrai sur la brèche du lyrisme dans l'art. Jugez si je pouvais consentir à voir la Revue de Pékin arborer sur sa bannière un autre nom que celui de notre grand , de noti'e gigantesque, de notre pvramidal, de notre formidable Nou-Fou?
— Je n'attendais pas moins de vous, cher ami. A quand l'élection?