‹ Cent proverbesChapitre 100 sur 257 · PLAIT SA MAROTTE · texte numérisé non relu

PLAIT SA MAROTTE

De tous côtés. ■ — Très-bien ! très-bien !

Le vizir,. — Je ne vous dissimulerai point, messieurs et chers collègues, que notre tâche est grave; mais avec l'aide du Prophète, nous la remplirons courageusement, ne demandant d'autre récompense que celle d'avoir sauvé le

prince et l'Etat. (Acclamations prolongées.)

Après ce speech, les membres du conseil prirent la parole à leur tour. L'un proposa d'engtiger Schahriar ;i apprendre à jouer aux échecs; l'autre demanda qu'on lui achetât sept ou huit Circassiennes, et davantage s'il le fallait ; celui-ci voulait qu'on fît venir d'Europe des montreurs d'ours et des danseurs de polka; celui-là oITrail d'ouvrir un théâtre oîi l'on jouerait la comédie et le vaudeville; aucun de ces moyens n'obtint la majorité.

Le vizir, se tournant vers Scheherazade, lui dit alors :

— 3Iadame , soyez assez bonne pour nous donner votre opinion.

— Volontiers, répondit la sultane, écoutez-moi avec la plus grande attention. Il y avait non loin de Bagdad une chaumière habitée par un pauvre bûcheron. Un jour un calender vint fi'apper à la porle

Nous supprimons le reste du conle, pour qu'on ne nous accuse pas d'avoir inventé une mille et deuxième nuit. Nous verrons Ijientôt quel fut le moyen de gucrison que Scheherazade fit adopter grâce à son apologue.

Pendant que le conseil délibérait, Schahriar se (li.-;ait, en lançant au ciel l'odorante fumée de son narghilé : J'ai promis à la sultane de respecter sa vie; mais je n'ai lait aucune promesse de ce genre au vizir, ni aux ministres, ni aux grands de la cour; si je leur faisais trancher la tête

pour me distraire ? Comme il ruminait en lui-même cette pensée, les ministres et les grands de la cour demandèrent à être admis auprès de Sa Hautesse. Scliahriar les fit introduire. Le vizir se prosterna la face contre terre, baisa si\ fois les babouches de son maître :

— Fils du Prophète , s'écria-t-il , cœur de lion , trône de splendeur, mer de magnificence...

— Assez ! assez ! interrompit Schahriar, c|ue me voulezvous ?

— Nous voulons, sublime sultan, chasser les nuages qui volent autour de ton front , ramener le sourire sur tes lèvres, et rendre la sérénité à ton auguste face. Nous avons découvert un moyen de te distraire.

— J'en ai trouvé un aussi; si le vôtre n'est pas meilleur, je l'emploierai : je suis décidé à vous faire trancher la tête.

Un long frémissement parcourut l'assemblée. Le vizir poursuivit son discours d'une voix entrecoupée. En supprimant les citations, les métaphores, les épithètes oiseuses, ce discours, qu'on a conservé dans les archives de la cour de Perse, remplirait encore cinq livraisons de cet ouvrage. Nous priverons nos lecteurs de ce morceau d'élocjuence ; nous leur dirons seulement que Schahriar adopta le moyen de distraction qu'on lui proposait, ce qui valait à la Perse environ trente têtes de plus, sans compter celle du grand vizir.

Ce moyen, dû à l'imagination ferlile de Scheherazade, consistait à faire entreprendre un voyage au sultan dans le but de découvrir ciuel était l'homme le plus malheureux de son royaume ; la philanthropie , employée comme passetemps, n'est pas une invention aussi moderne qu'on pourrait le croire.

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Le premier jour de la lune de Cheval, Schahriar se mit en route déguisé en marchand arménien , n'emmenant avec lui que le grand vizir, également travesti en marchand. Vers la treizième heure du jour, qui correspond à celle oîi Ton dîne, le sultan, dont la marche et le grand air avaient aiguisé l'appétit, proposa à son compagnon de frapper à la première habitation et d'y demander l'hospitalité'. Ils se trouvaient en face d'une chaumière d'assez mince apparence, el, comme il n'y en avait pas d'autre dans tout le voisinage, ils furent obligés d'y entrer.

Assis sur un banc de bois , entouré d'alambics et de cornues, le maître de la maison s'aperçut à peine de la présence des voyageurs. 11 attisait le feu d'un fourneau situé au milieu de la salle, et ne perdait pas de vue le récipient placé au-dessus du feu. Tout à coup les flammes s'éteignirent, un charbon noir remplaça le liquide ([ui bouillait; l'homme poussa un grand cri et se roula par terre en s'arrachant les cheveux.

— Qu'avez-vous, mon ami? demanda Schahriar avec bonté.

— Seigneur marchand, répondit-il , vous voyez le plus malheureux des hommes. J'ai trouvé ie moyen de faire de l'or. Pour me livrer aux e>;périences nécessaires, j'ai aliéné mon héritage, et ma femme est morte de chagrin. J'allais recueillir le prix de mes sacrifices; mais l'argent me manquait pour entreprendre l'expérience décisive ; alors le démon m'a tenté, et j'ai vendu mon unitjue enfant à des marchands d'esclaves. Vous venez de voir échouer ma dernière expérience; il ne me reste plus rien, pas même de quoi souper.

Schahriar ordonna au vizir de prendre le nom du

chercheur d'or, et, après l'avoir inscrit sur un calepin, ils sortirent. L'alchimiste se nommait Nadir.

— Voilà un homme bien malheureux ! dit le sultan.

— Très-malheureux ! répondit le vizir.

En causant ainsi, ils rencontrèrent un vieillard qui venait de puiser de l'eau à la rivière; il marchait péniblement, s'arrètant à chaque instant pour déposer son vase et le reprendre ensuite. La vieillesse indigente excite la pitié des âmes généreuses : ce spectacle émut Schahriar, il voulut connaître l'histoire du vieillard.

— Je m'appelle Ghaour, dit l'homme à la cruche; depuis cinquante ans je m'occupe de la nature des choses et de l'essence de l'àme. J'étais riche, et un incendie a dévoré tous mes biens ; je ne regrette ni mes palais , ni mes meubles, ni mon argenterie, mais seulement ma bibliothèque. La vérité est dans les livres, comme vous savez; et pour en acheter je suis obligé de boire de l'eau, de manger des racines et de me servir moi-même; je ne puis m'empècher parfois de me trouver malheureux. ,

Le vizir nota le nom de Ghaour sur ses tablettes.

Des sanglots qui partaient d'un bois voisin guidèrent le sultan vers un pauvre paysan qui pleurait abondamment, assis au pied d'un arbre. Schahriar s'informa des causes de sa douleur.

— Hélas! répondit le rustre, j'aimais Falhmé, la plus belle fille du village ; en l'épousant je lui ai fait donation de mes biens ; maintenant qu'elle n'a plus rien à attendre de moi, elle me bat, elle me chasse de la maison pour faire chère lie avec d'autres , et quand je veux me plaindre on me rit au nez ; tout le monde se moque du pauvre Ferruch !

Le nom de Ferruch prit place à côté de celui de Nadir

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et de Ghaour. En sortant du bois, ils virent s'avancer vers eux un individu déguenillé qui marchait en tournoyant sur lui-même avec une rapidité effrayante ; on eût dit un tourbillon vivant. Scliahriar l'appelait en vain depuis plusieurs minutes; l'individu ne se serait point arrêté, si un obstacle qu'il n'apercevait pas au milieu du chemin ne lui eût fait faire une cabriole dans la poussière.

— Pourquoi tournez-vous ainsi sur vous-même d'une façon si bizarre? lui demanda Schahriar. en l'aidant à se relever.

— C'est ma manière de voyager. Je suis le derviche Ahmet, et pour une faute que j'ai commise on m'a condamné à aller ainsi jusqu'à la grande mosquée d'Ispahan. J'ai encore quinze jours de marche; laissez-moi partir, car si je n'arrive pas à l'époque fixée, je suis perdu!

Ahmet reprit sa course, en laissant le sultan et le vizir aussi surpris qu'affligés d'une telle inf(jrtune.

Nous ne parlerons pas des autres mallieureuK que rencontrèrent nos voyageurs philanthropes. Schahriar, embarrassé pour décerner le prix: du malheur , résolut de les réunir à sa cour, de les interroger séparément, afin de prononcer avec connaissance de cause. Le sultan rentra dans Bagdad, et son premier soin fut de donner des ordres pour faire arrêter Ahmet partout oii il tourbillonnerait.

Au jour fixé pour l'épreuve. Schahriar, entouré de toute sa cour, ayant à son côté Scheherazade , ordonna qu'on fit entrer successivement les malheureux qu'il avait découverts dans sa tournée. Aucun d'eux ne répondit à l'appel. Nadir avait vendu sa cabane , et, sûr de réussir avec cet argent, les plaisirs de la cour ne pouvaient tenter un homme qui allait faire de l'or. Ghaour . sur le point de découvrir l'essence de l'àme. n'avait pas le temps d'inter-

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