‹ Cent proverbesChapitre 130 sur 257 · NE MENE LOIN JEUNES N[ VIEUX · texte numérisé non relu

NE MENE LOIN JEUNES N[ VIEUX

Proverbe, que me veii\-tii? D'où viens-tu? Qui es-tu? ■Qu'enlend-on au juste par ces mots-là : « Tirer le diable par la queue? » Chercbons.

Ce proverbe voudrait-il dire qu'on est avec le diable sur un pied d'intimité? A-t-on dit, par exemple, du fameux docteur Faust, qui était, comme chacun sait, à la fois le compère, l'hôte, l'ennemi intime et le séide de Méphistophélès, qu'il tirait le diable par la queue pour exprimer qu'il était avec le diable comme les deux doigts de la main ? Mais celte élymulogie nous semblerait bien tirée par les cheveux, pour ne pas dire plus.

284 TlRIiR LE DIABLE

Ou bien ce proverbe aurait-il été inventé à l'occasion de cet autre personnage fantastique de la chanson de Goethe : l'Elève du sorcier? L'élève d'un magicien a retenu certaines paroles cabalistiques à l'aide desquelles son maître se fait servir par le diable. En l'absence de son maître . l'élève imagine de faire paraître le diable devant lui, el lui ordonne d'aller lui chercher de l'eau. Malheureusement il a oublié les paroles à l'aide desquelles on l'arrête, et le diable lui appoite coup sur coup tant de seaux d'eau, que bientôt la maison est inondée; au moment où le chable s'élance pour apporter encore de l'eau, l'élève se précipite sur' ses pas et l'arrête... Je pense que ce ne put être que par la queue, car le diaJjle ne se laisse guère saisir que par là.

Tirer le diable par la queue voudrait, donc dire alors agir inconsidérément, sans réflexion, et riscper de tomber dans un abîme ou de se voir submergé comme l'élève du sorcier?

Cherchons encore.

<i Rien de plus simple, nous dit un homme déjà sur le retour et qui a connu intimement feu ^I. de la 3Iésangère : tirer le diable par la queue signifie tout bonnement vivre dans la gêne, porter des culottes râpées, un parapluie rouge, des besicles en cuivre, des gants de peau de lapin et des épingles sur sa manche. — voilà ce qu'on appelle tirer le diable par la queue.

— Halte là, monsieur, je vous arrête, car votre définition est insuffisante... Et ce diable que vous oubliez, ce diable qui a fait le proverbe, qui en est, on peut le dire, le chef et l'âme, croyez-vous donc qu'on puisse l'omettre? Remarquez que le proverbe ne dit pas tirer l'existence par la queue; tirer l'argent, la destinée, le crédit, la misère

par la queue, il dit le diable... le diable, monsieur, entendez-vous?... Comment ce diable ne vous a-t-il passante aux yeux? »

Quoi ! une jeune fille travaille du matin au soir et est citée comme nn ange de résignation et de sagesse! Jl est vrai qu'elle est très-pauvre, mais qu'importe, puisqu'elle ne doit son existence qu'au travail de ses doigts , que son économie suffit à tout?... Et vous osez dire de cette pauvre innocente c|u'elle tire le diable par la queue, elle qui n'a même jamais vu ses cornes?

On ne met généralement pas à la caisse d'épargne quand on tire le dialile par la queue.

A plus forte raison n'obtient-on pas le prixMontyon, attendu que le diable n'a pas reçu jusqu'à ce jour de prix de vertu.

Mais sans vouloir en aucune Façon faire ici l'apologie du désordre ni du décousu dans la vie ordinaire, je soutiens que, pour tirer le diable parla queue, il fimt ne point avoir les mœurs épicières ; il faut surtout comprendre l'imagination, l'imprévu, la fantaisie, enfin la vie d'artiste.

Vous ne direz jamais d'un musicien qui a une fois par mois cinquante mille livres de rente pendant vingt-quatre heures, ou de la danseuse qui a un coupé et trois tei'mes en souffrance, qu'ils sont au-dessous de leurs alTaires, qu'ils sont sur le point de faire faillite, qu'une liquidation. une assemblée de créanciers est nécessaire... Fi donc! ils tirent le diable par la queue, c'est bien plus poéticjue. (I Cher diable, toi qui as inspiré tant de grands génies, toi qui as su ranger parmi tes apôtres Dante, Michel-Ange, Callot, Hoffmann, Panurge, Scapin, Figaro, sans compter tous les poètes qui se donnent à toi vingt fois par jour pour attraper la rime et quelquefois le bon sens, inspire-

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