‹ Cent proverbesChapitre 131 sur 257 · TIRER LE DIABLE · texte numérisé non relu

TIRER LE DIABLE

moi donc quelc[ue heureuse et nouvelle idée pour adoucir la férocité de mes dettes; rogne-leur les griffes; lime-leur les dents, fais-leur faire, s'il se peut, patte de velours... »

3Iais le diable souvent reste sourd à de pareils appels que tant de personnes lui adressent de tous les côtés, et il faut bien qu'il se fasse un peu tirer... non pas seulement l'oreille, mais par ce que nous disions . et on conçoit enfin que, malgré toute sa bonne volonté, la queue du diable ne puisse répjndre à tout le monde à la fois.

Ecoutez, mon ami, vous êtes aujourd'hui un des riches notaires de Paris; votre maison est des plus recherchées;

chaque soir votre table est garnie de convives; le matin, votre étude est assiégée de clients de toute espèce.

Mais vous souvenez-vous du temps où nous étudiions, ou plutôt où nous n'étudiions pas ensemble? Vous rappelez-vous la fameuse lettre que vous écrivîtes à votre oncle de Louviers, peu de temps après les journées de Juillet, lettre colossale et patriotique datée du Pantliéon,que nous composâmes à quatre, et dans laquelle vous annonciez à votre oncle l'intention de figurer dans la garde citoyenne et de prêter Vappui de votre bras ;i l'ordre public et à la charte?

Vous comptiez sur l'envoi de bank-noles; mais votre oncle, qui était la sagacité même, jugea à propos de vous envoyer seulement un énorme paquet contenant un équipement complet, qui permit à vos instincts patriotiques de ne plus battre sous l'enveloppe du péquin.

Vous m'avez souvent raconté qu'à une certaine faction, de minuit à deux heures, vous eûtes comme un vertige : vos yeux se fermèrent à demi, et vous vîtes distinctement paraître devant votre guérite un personnage enveloppé d'un domino et couvert d'un masque noir, que vous avez déclaré ne pouvoir être que le diable en personne. Ce personnage se mit, avec la main la plus .mignonne et la plus blanche ilii monde, à détacher lestement, une à une, toutes les pièces de votre uniforme, vos épaulettes, votre sabre, votre ceinturon; il cacha le tout dans sa robe et s'enfuit à toutes jambes sans qu'il vous fût possible de le rejoindre.

Comment se fit-il que, le lendemain de cette singulière aventure, tout votre équipage se trouva chez un fripier du voisinage? Adieu la gloire! tout était vendu, et de votre équipement il ne vous resta absolument qu'un billet de garde!

Page 1