SS TIRER LE DIABLE
Quel dîner nous fîmes à Montmorency avec votre habit, votre houppelande, votre bonnet à poil et votre plumet ! Et vos bulîleteries, votre fusil et le reste de votre fourniment, n'est-ce pas là ce qui vous permit d'assister à la première représentation de Ji'apoléon, ou les Cent Jours, toujours avec le diable de la iiuérite?
JMais que devint votre oncle de Louviers lorsque, arrivé à Paris à l'improviste, il voulut se procurer la satisfaction d'aller, sans vous prévenir, vous contempler a une des grandes revues? Hélas I il vit vainement défiler devant ses yeu\ les chasseurs, les artilleurs, les grenadiers; il vous chercha, je crois, jusque parmi les sapeurs. 3Iais quelle fut sa douloureuse consternation lorsque, en montant la rue Saint-Jacques, il aperçut à l'étalage d'une friperie un uniforme complet, que son coup d'œil d'habitant de Louvieis lui fit aisément reconnaître! L'uniforme, les buffleterles, le bonnet, le tout avait été placé sur un mannequin dont la ligure de carton souriait à votre oncle de l'air du monde le plus bête. Votre oncle fut sur le point de prendre au collet son mannequin de neveu; mais il se contint et préféra quitter Paris le soir même, sans vouloir vous voir. Quelques joui's après, une lettre ijatée de Louviers vous arriva, lettre fulminante, écrasante.
.Mon ami. avouez que le diable était alors à peu près votre seul client. Que daifaires n'avez-vous pas faites avec lui ! il vous rendait souvent visite, et cependant ses visites n'avaient pour vous rien d'importun. Vous n'étiez pas obligé, comme maintenant, d'étouffer ces bâillements nerveux: que produit en vous le récit de certaines affaires qu'on vous rebat périodiquement depuis |)lusieurs années.
Le diable était de toutes nos parties de plaisir. Dans le
PAR LA nUKUR, l'TC. 289
carnaval, ne pouvions-nous pas dire à la lettre, et sans nous olîenser, que le diable nous emportait?
Jl arrivait souvent que nous avions reçu, quehjues jours avant, la visite du tailleur du Havre ou de Taïti, qui s'était présenté à notre hôtel avec de grandes révérences et une longue queue passant sous son justaucorps, mais que nos yeux inexp'érimentés ne nous permettaient pas d'apercevoir. Ce tailleur nous faisait clianger nos meilleurs vêtements contre des foulards tartares, des pipes turques, des camées du Vésuve, du vin de Tokay, des pantoufles des îles Marquises, etc.
Le même personnage reparaissait le lendemain, mais entièrement couvert de grelots; et, pour réparer la perte de nos nippes, il nous apportait un choiK unique de déguisements impayables.
Dites vous-même si le diable en personne n'avait pas mis la grille à nos costumes de carnaval. Quels turbans! quels casques ! et quelle danse! La nuit, le bal. l'ivresse; le quadrille ordinaire élait bouleversé par nous de fond en comble; les autres faisaient la queue du chat, mais nous, c'était bien la queue du diable.
Proverbe, heureux proverbe! que d'autres te haïssent; que d'autres te prennent en mépris; moi je dis que si l'on est homme il faut savoir te goûter et te conqjremlre. Je te réhabilite, et je soutiens que. malgré les images de dénùment, et j'ose même tlire de débine que tu réveilles aux yeux du vulgaire, il y a malgré tout en toi (juclque chose d'oriental et de délirant qui sullit bien pour compenser les grandes ou petites misères que tu peux traîner derrière toi. Je te salue donc, ô proverbe! car tu es de plus le roman pratique, réel, sans faux détours, sans symbole. N'est-ce pas toi qui nous as enseigné que le seul et vrai roman était