‹ Cent proverbesChapitre 208 sur 257 · RIEN N'EST BON · texte numérisé non relu

RIEN N'EST BON

Le comte de G... a près de soixante ans, et sa femme n'en a pas vingt-cinf(. Celte disproportion d'âge n'a nullement nui au bonheur du ménage, attendu que M. de G..., en considérant sa femme comme sa fille, lui épargne autant que possible les remontrances et les gronderies qui marchent trop souvent à la suite des vieux, maris.

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Cependant il est des cas où un époux même à cheveux blancs ne peut .q:uère se dispenser d'adresser à sa femme quelques réprimandes. Comment soulTrir. par exemple, (ju'une femme jeune, riche, et qui n'a guère à s'occuper (jue de ses plaisirs, abandonne, par un pur caprice, des arls d'agrément qui doublent la beauté d'une jolie femme et rendent presque jolies celles qui n'ont qu'une figure médiocre?

(. Vous savez. Juliette, disait un jour à sa femme le

comte de G qu'en vous épousant j'ai reçu de vous la

promesse que vous cultiveriez vos talents avec autant d'assiduité qu'autrefois. Vous avez une voix charmante, il est des morceaux que vous rendez mieux que des cantatrices de profession; pourquoi votre piano reste-t-il fermé quelquefois des mois entiers?

— 3Ion ami, j'ai depuis quehpie temps la musique en horreur; la vue seule de mon piano m'agace horriblement les nerfs.

— Sacrifions donc la musique; mais la peinture, que vous a-t-elle fait? Je me souviens que dans votre pension vous faisiez des bouquels de roses presque aussi bien que Redouté, et si vos aquarelles eussent été signées Decamps ou Delacroix, je suis persuadé que Susse les eût couvertes d'or ; cependant votre boîle à couleurs reste fermée et votre kinçj Charles est couché toute la journée sur votre palette.

— Est-ce ma faute si tout ce que je fais en dessin ou en peinture me semble au-dessous du médiocre? Si vous voulez, mon ami, n,^ pus me désoler, ne me forcez pas à reprendre ces pinceaux auxquels je vou Irais n'avoir jamais touchî de ma vie.

— Je me souviens aussi que, dans les premiers temps lie notre mariage vous paraissiez vous plaire à un exercice

qui ne peut, je crois, qu'être utile à votre santé : vous montiez à ciieval, et tout le monde admirait votre grâce et votre dextérité; à présent je suis obligé d'aller galoper seul au Bois, et j'ai la douleur de penser qu'il nie t'aiidra bientôt vendre Thecla, cette jument arabe que j'avais achetée pour vous et qui reste quelquefois huit jours sans sortir de son écurie.

— Que voulez-vous, l'équitation me déplaît comme tout le reste ; j'aime mieux demeurer oisive que de m'abandonner à des exercices qui ne sont plus des distractions pour moi. Exigez-vous donc que je chante, que je peigne ou que je monte a cheval avec une àme chargée d'ennuis €t de tristesse?

— Non, sans doute, ma chère Juliette, reprit M. de G... en souriant, et mon vœu le plus cher aujourd'hui, comme au premier jour de notre union est qu'avant toutes choses vous ne subordonniez vos actions qu'il votre seule volonté. 1)

Peu de jours après cet entretien, la comtesse de G... se sentit atteinte de vapeurs, de frissons et de maux de nerfs qui lui donnèrent quelques inquiétudes sur sa santé. A peine avait-elle commencé ix se plaindre, que le célèbre docteur L..., en qui le comte avait pleine confiance, était déjà à ses côtés et rinterrogeait avec anxiété sur le genre de malaise qu'elle éprouvait.

Quand elle eut achevé de dérouler aux yeux du docteur le chapitre de ses souiïrances. celui-ci lui dit du ton grave d'un homme sérieusement inquiété :

« J'espère, Madame, que vous ne chantez jamais; je remarque que vous devez avoir le larynx très-susceplible, et la musique vocale aurait pour vous des conséquences fâcheuses.

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