‹ Cent proverbesChapitre 209 sur 257 · RIEN N'EST BON · texte numérisé non relu

RIEN N'EST BON

— J'ai chanté autrefois, mais depuis longtemps j'ai mis de côté les cavatines et les duos; mes instincts me disaient que je serais forcée tôt ou lard de renoncer au chaut par raison de santé.

— Avez-vous également renoncé à la peinture?

— Entièrement.

— A merveille. La position courhée que cet art exige fatiguerait votre poitrine et augmenterait bientôt cette langueur mélancolique où vous êtes habituellement plongée. Vous ne faites jamais d'exercices de corps?

— Depuis une semaine je ne quitte pas cette causeuse.

— C'est Hippocrate lui-même qui vous a inspirée. Avec une complexion aussi frêle que la vôtre, vous devez vous interdire tout ce qui vous imposerait du mouvement,, de la fotigue; ainsi, point de danse, point de valse, jamais d'équitation surtout. Suivez mes prescriptions à la lettre, et je puis vous garantir une prompte convalescence. »

Le comte de G... prit congé du médecin en lui assurant qu'il n'avait pas à redouter la moindre infraction à son ordonnance, attendu que, par une co'incidenee heureuse, elle se trouvait entièrement d'accord avec les goûts de la malade.

Le lendemain de cette consultation, M. de G... fut obligé de quitter Paris pour quelques jours. 11 revint plus tôt qu'on n'aurait cru, et, comme il traversait la cour de l'hôtel, il fut étonné d entendre au premier étage une voix énergique et vibrante qui chantait la grande cavatine de Norma : Casta diva.

Le comte monta aussitôt dans le boudoir où se tenait habituellement la comtesse et fit semblant de ne point s'apercevoir que le piano était ouvert et que plusieurs morceaux, étaient accuumiés sur le pupitre.

« Est-ce que vous chantiez? dit-il d'un ton d'indifférence en s'adressant à sa femme.

— Point du tout. Je reiçardais cette musique, mais des yeux seulement, sans chanter.

— Songez à la défense du médecin.

— Je ne l'ai point oubliée, et si jamais je chantais à l'avenir, ce serait si bas, si bas, qu'à moins d'avoir l'oreille contre mon piano, personne ne pourrait m'enlendre. «

M. de G... avait c[uelques affaires à terminer; il revenait de visiter une terre considérable qu'il avait dans la Brie, tlu moins tel fut le prétexte qu'il donna à sa femme pour s'absenter; mais, au lieu de sortir, il se retira dans son cabinet et prêta de nouveau roi'eille.

Au bout de quelques instants, l'air de Casla dira recommença de [ilus belle, puis le beau finale du |)remier acte : Ah! se tu sel la villima, puis le duo entre Norma et Adalgisa. Après ^'on)^a vint Parisina, puis Seiniramide , puis Maria di Rohan ; tout le répertoire de M"" Grisi y passa.

M. de G... sortit de son cabinet, enchanté de voir si bien réussir l'idée que lui avait suggérée son médecin.

Il descendit dans la cour et donna l'ordre de seller un cheval, ayant Ihabilude de faire tous les jours une promenade d'une heure ou deux avant le dîner.

11 alla rejoindre la comtesse et feignit d'avoir employé à conférer avec son notaire et des hommes d'affaires les trois heures qu'il venait de passer dans son cabinet, applaudissant mentalement les sons de sa charmante voix.

« Vous sortez? lui dit-elle dès qu'elle le vit.

— Oui, ma chère Juliette; j'essaye aujourd'hui le cheval que m'a vendu sir John A... Je vais au Bois, mais avec ennui, avec tristesse; l'idée d'être seul à la promenade gâte d'avance tout le plaisir que je pourrais avoir.

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