‹ Cent proverbesChapitre 214 sur 257 · LA POULE A LES VEUX · texte numérisé non relu

LA POULE A LES VEUX

u Avoue, Eugène, que tu es amoureux.

— Conviens, Ernest, que ton cœur est pris.

— Cela est vrai, j'adore Soledad.

— Je le confesse, je meurs d'amour pour Miran:la. » Plaçons-nous maintenant sous le Ijalcon ; les deux

jeunes filles jettent de temps en temps, en caus.uit, un coup d'œil furlif vers la fenêtre.

" Sais-tu, IMiranda, ce que j'ai rêvé cette nuit?

— F.t moi ?

— J'ai rêvé que j'étais à Paris.

— C'est justement ce que j'ai rêvé aussi.

— J'étais au bal, et je dansais avec un jeune homme qui ressemble...

— A qui ?

— A l'un de ces jeunes gens, reprit Soledad en liésilanl, que nous apercevons là-bas à la fenêtre.

— J'étais aussi au bal, continua 3Iiranda ; je dansais comme toi avec...

— Avec qui?

— Avec un de ces voyageurs, répondit-elle avec autant d'hésitation que sa sœur, que nous voyons d'ici à la fenêtre.

— Si nous l'aimions toutes les deux! s'écria Miranda incapable de se contenir. Quel est son nom? »

Soledad tira un petit billet de son sein, et elle en montra la signature il Miranda. ([ui lut : Eugène.

xMiranda montra à Soledad un poulet soigneusement plié, et signé : Ernest.

Se regarder, s'aimer, s'écrire, il est impossible de mieux faire l'amour à l'espagnole. Voilà, nous direz-vous aussi, une tante par trop tutrice ; elle laisse ses nièces recevoir des billets doux sous son nez ; l'amour se glisse au logis

sans qu'elle s'en aperçoive. Vous allez nous montrer quelque vieille femme au chef tremblant, au nez crochu, aux lunettes vertes, une duègne exhumée de Lesage, qui ne voit rien, n'entend rien, à demi aveugle, complètement sourde, aux trois quarts perdue. Eh bien , vous vous trompez. Tous ceux qui connaissent la senora Montes vous diront que son œil est bi'illant. son oreille fine, sa jambe solide ; on ajoutera qu'elle est fort bien élevée, fort instruite, fort spirituelle.

Du reste, si vous tenez à faire connaissance avec la senora IMonlès, elle passe la soirée chez le gouverneur. Entrez dans le salon, vous y verrez trôner la tante de nos héroïnes; on l'écoute, on fait cercle autour d'elle. Quel est l'objet de la conversation? l'éducation des jeunes filles. La seùora 3Iontès soutient qu'il ne faut pas s'effrayer de l'amour, que c'est un sentiment naturel plus ou moins éprouvé par tout le monde, qu'il est toujours victorieux quand on l'attaque en face, et que la meilleure manière d'en venir à bout est de paraître l'ignorer ; si de cette fôçon l'on ne réussit pas à l'éteindre, on parvient à le diriger ; et que peut-on souhaiter de plus ?

Quelques jours après les divers entretiens que nous venons de rapporter, Eugène entra dans la chambre d'Ernest.

« Salue en moi, lui dit-il, le plus fortuné des hommes.

— Pieconnais en ma personne, répondit son ami, le plus heureux des mortels,

— Elle m'accorde un rendez-vous.

— Elle consent ii m'entendre.

— Où?

— Oans les ruines, derrière l'Alhambra.

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