‹ Cent proverbesChapitre 215 sur 257 · L.V POULE A LES VEUX · texte numérisé non relu

L.V POULE A LES VEUX

— A quelle heure?

— Après la bénédiction.

— Eh bien , partons, car moi aussi je suis attendu derrière les ruines de l'Alhambra. après la bénédiction. Les deux sœurs n'ont pas voulu se séparer : nous ferons partie carrée. »

On n'attend pas de nous la description d'un rendezvous espagnol à l'Alliarabra ; nous renvoyons le lecteur aux nombreux romans et aux non moins nombreuses nouvehes publiées sur l'Espapne. Qu'on se figure une nuit étoilée, des arbres agités par la brise, des soupirs, des serments, des mots entrecoupés, des baisers... Je me trompe, au moment où les deux couples allaient se sceller par un baiser, suivant lusa.i^e antique et solennel, l'inviolable promesse d'un amour éternel, une vieille femme sortit tout à coup des ruines, et s'assit sans façon sur une pierre h côté des amoureux.

» C'est sans doute une manière de demander l'aumône », pensa Ernest, et il jeta quelques réaux dans le tablier de la vieille.

Celle-ci remercia, mais sans bouger de place.

« Elle ne part pas! murmura Ernest; allons ailleurs reprendre cet entretien. »

Ils se levèrent, la vieille en fit autant ; ils s'éloignèrent, mais elle les suivit en les accablant d'actions de grâces. Ce fut un déluge de « Dieu vous protège et vous accorde d'heureux jours ! » le tout accompagné de révérences a n'en plus finir. L'heure de rentrer étant arrivée, la vieille ne quitta les amoureux qu'aux portes de la ville.

« IMaudits soient les mendiants et leur reconnaissance ! s'écrièrent les deux jeunes gens, quand

ils eurent quitte, bien malgré eux, leurs maîtresses; cette femme nous a fait perdre le bénéfice de notre rendezvous. »

Les amours vont vite en Espagne ; une fois l'habitude prise de se voir, on ne renonce pas facilement à ce plaisir, ^liranda. Soledad. Ernest et Eugène multipliaient les rencontres préméditées ; la seùora Montés paraissait ne se douter de rien ; aucun obstacle ne traversait le bonheur des amants, si ce n'est le hasard. Ordinairement le hasard se range du côté de l'amour ; il n'en fut rien cette fois : pas un rendez-vous qui ne fût troublé par la présence inattendue de quelque témoin importun. S'ils choisissaient une chapelle écartée, tout de suite une vieille dévote, la tète embéguinée, venait s'agenouiller à leur côté; s'ils allaient à la campagne, une paysanne s'asseyait sur l'herbe à quelques pas d'eux et se mettait à tresser des espadrilles : pas moyen d'être seuls pendant cinq minutes.

Cependant toute la ville causait de la liaison des deux couples. « Voyez, disaient les Grenadines, à quoi sert l'esprit ? La seùora 3Iontés ne se doute pas seulement que ses nièces ont des amoureux ; elle ne l'apprendra que le jour où les Français les lui auront enlevées.»

A cette époque on donna à Grenade un bal masqué pour célébrer une victoire remportée sur les factieux; la seùora 3Iontès avait promis à ses nièces de les conduire à cette fête. Je a-ous laisse à penser si Eugène et Ernest en furent instruits. On convint d'un signal de ralliement; Soledad et ^firanda mettront une rose rouge dans leurs cheveux; Ernest et Eugène arboreront un brin de bruyère blanche ;i leur domino.

Les deux jeunes filles sont charmantes, la rose ressort

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graciouseiDciiL au milieu de leurs cheveux, noirs ; elles iHontent en voilure ; elles entrent dans la salle du bal ; je ne sais comment cela se fait, mais un llnt de spectateurs les sépare de leur tante. N'avaient -elles pas compté là-dessus? Ne mirent-elles pas un peu de Itonne volonté dans cette séparation ? C'est à ceux qui connaissent mieux que nous le cœur des femmes qu'il appartient de décider.

Ernest et Eugène attendaient les roses rouges, adossés coulre un piliei'; ils sentirent tous les deux au mèuie instant une main qui froissait leur domino; mais ils ne cherchèrent pas à deviner doii venait cette pression. Que faisaient pendant ce temps-là les deux roses rouges^ Elles chercliaienl la bruyère blanche. Mais pas la moindi'c bruyère cjui lleurit ;i rhoriz(jn. « Où sont donc nos deux chères roses ? se demandaient les deux bruyères. — Ernest, ne vois-tu rien venir? — Eugène. a|)erçois-lu quelque chose? »

Le bal touchait à sa tin ; les deux Heurs ne s'étaient pas rencontrées.

« Ce sont des infidèles, disait Soledad à sa sœur.

— Ce sont des coquettes, murnuu-ait Eugène à Ernest.

La seùora IMontès avait rejoint ses deux nièces. (I Malheureux coiffeur! dit-elle (]uand elles furent en voiture, vos roses ne sont plus dans vos cheveux ; il les a si mal attachées C[u'elles sont tombées, je parie, avant votre entrée au ])al. »

Soledad et jMiranda ne répondirent lien. — Pauvres amis ! pensèrent-elles, que vont-ils s'imaginer?

En quitlanl leurs dominos. Eugène et Ernest s'aperçurent que la bruyère n'y était plus. « Que vont-elles

croire? se dirent -ils; attendons à demain pour nous excuser. »

Chaque jour cependant l'amour s'accroissait de toutes ces contrariétés ; les amants avaient résolu de s'appartenir. Soledad et Miranda avaient l'imagination exallée, Eugène et Ernest étaient jeunes et non moins ardents; que devait-il résulter de tout cela ? un enlèvement.

L'ombre enveloppait Grenade, d'épais nuages couvraient le ciel ; c'était une nuit propice aux entreprises amoureuses. A minuit, deux jeunes filles, enveloppées dans leur mante, arrivèrent en un lieu écarté où les attendaient les deux jeunes gens et une chaise de poste.

Elles allaient monter en voiture, lorsqu'une vieille femme les tira par la robe.

u La charité, mes nobles demoiselles, s'il vous plaît !

— La mendiante de l'Alhambra ! s'écria Eugène avec emportement. Postillon, en avant ! route de France ! »

Les chevaux s'élancèrent ; mais la vieille sauta dans la voiture avec une légèreté qui n'était pas de son âge. Les jeunes filles poussèrent un cri d'effroi.

u Cette femme ici ! dit Ernest avec un geste de colère. • - ; ' : • -

— N'est-ce point ma place ? répondit la sefiora Montés en reprenant sa voix naturelle ; ne suis-je pas la mère de ces deux enfants? Il est bien juste que je voyage avec mes gendres futurs ;■ le mariage aura lieu à Paris, j'en suis charmée. »

Soledad et Miranda se jetèrent au cou de leur tante ; Ernest et Eugène restaient interdits.

« 3fessieurs, reprit la tante, je vous connais et je vous

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