ON S'HABITUE
ont eu ensemble une conversation dont nous venons d'entendre les dernières phrases. Léveillé a développé devant son cousin tout son système de séduction. Quand on veut faire la cour à une femme, on commence par la regarder bien tendrement, puis on essaye de lui parler; si elle répond, on lui serre la main, et on soupire. Si le lendemain est un dimanche, on lui présente des fleurs et on l'invite à la danse. Le matin, quand elle conduit ses moutons au pâturage, on se trous'e comme par hasard dans la prairie, on entame l'entretien par quelque flatterie adroite; on s'assoit auprès d'elle, on lui dit : « Je vous aime », et on lui prend un baiser.
C'est à cet endroit de la leçon qu'Alain s'est écrié : « Je n'oserai jamais ! »
Ne jamais oser ! Charmante conviction de la jeunesse, naïveté, candeur, timidité de l'adolescence, les premiers feux de l'aurore ont moins de grâce que vous ! Léveillé. lui aussi, a cru qu.'il n'oserait jamais ; il a eu peur, il a reculé devant un premier baiser ; mais depuis... Pourquoi Alain ne serait-il pas comme lui ? pourquoi ne s'habituerail-il pas à l'amour? Il n'en sait rien lui-même. Le fait est qu'Annette vient de passer tenant son fuseau à la main; ses brebis la suivent ; elle se dirige vers le petit bois qui borde la rivière. I^'occasion est belle, Léveillé ne manquerait pas d'en profiter; mais Alain se souvient que c'est l'heure où M. le curé l'attend; il s'enfuit, il plante là son professeur. Essayez après cela d'apprendre lamour aux jeunes gens!
iM. le bailli s'est rendu de grand matin chez la mère tl'Annette ; il roule une grande pensée sous sa perruque à marteaux; sa figure est soucieuse, sa démarche solennelle; il se drape majestueusement dans son manteau de serge
A L'AMOUR ET AU FEU
noire ; il médite deux choses importantes : une rosière et un discours pour l'arrivée du seigneur. Le discours aura son tour; il a bien trouvé la rosière.
« Bonjour, mère Simonne, dit-il en entrant.
— Dieu vous garde ! monsieur le bailli.
— Je viens vous apporter une bonne nouvelle. Le seigneur arrive dans un mois ; il nous faut à tout prix une rosière : j'ai choisi votre fille. , ■
— C'est beaucoup d'honneur pour nous, monsieur le bailli. . . •
— Dites-moi, mère Simonne, n'avcz-vous jamais vu personne rôder autour de votre fille? c'est que, voyez-vous, je suis très-sévère en fait de rosières, et si... »
La mère Simonne allait répondre, lorsque tout à coup un bruil de tambour se fait entendre : Plan, ran, plan, plan, ran. plan. C'est le sergent Latulipe qui arrive à la tète de son escouade; de beaux grenadiers, ma foi! habits et pantalons blancs, revers bleus, le tricorne fièrement
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posé, la queue bien faite et les cheveux soigneusement poudrés. Tout le village s'est levé pour les voir passer.
Latulipe donne le mot d'ordre au bailli ; il vient dans le pays pour le recrutement. Le roi a besoin de beaucoup de grenadiers ; on se bat dans le Palatinat; qui ne brûlerait de partager les dangers des défenseurs de la patrie ? Latulipe compte sur la bonne volonté de la jeunesse et sur l'assistance des cavaliers de la maréchaussée.
Le bailli a remis des billets de logement à la troupe; Latulipe tiendra garnison pour le moment chez la mère Simonne. Imprudent bailli, qui va loger le plus galant des sergents chez la plus jolie des rosières ! Qui ne connaît le fameux Latulipe? L'histoire est pleine de ses exploits militaires et galants; une chanson les a transmis à la postérité, chanson touchante dont le dernier couplet arrache des armes. Latulipe s'adresse à son amante :
Tiens, serre ma pipe, Garde mon briquet ; Et si Latulipe Faille noir trajet, Tu seras la seule Dans le régiment Qu'ait le brûle-gueule De son tendie amant.
A cette époque Latulipe ne songeait nullement à faire le noir trajet, et tout poite à croire qu'il ne connaissait pas encore cette Manon c[ui lui inspira plus tard de si éloquents adieux.
Le sergent n'a que trois jours à passeï' dans le village; mais aussi comme il les emploie! Ce sont sans cesse de nouveaux compliments, de nouvelles galanteries à Annette;
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il lui donne le bras, il l'accompagne aux champs, il danse avec elle. Pauvre Alain! il souffre, il est jaloux! On dirait qu'Annette prend plaisir à se montrer à ses yeux en compagnie du sergent. Alain souffre tant, qu'il oublie qu'il est forcé de partir, que la loi l'oblige, sous peine des galères, à devenir un héros.
« Puisque tu pars, lui disait Léveillé, c'est le moment de te déclarer. »
Alain répondait par son refrain ordinaire : Je n'oserai jamais.
Cependant le jour du départ est venu. Les grenadiers sont rangés en bataille sur la grande place ; derrière eux se tiennent les recrues. Les mères, les sœurs, les fiancées, se désolent : encore un baiser, un dernier serrement de main ; le signal est donné, le tambour bat ; en avant, marche ! Latulipe, en passant devant la maison d'Annette, lui porte les armes. La jeune fille pleure, le sergent croit que ces pleurs sont pour lui ; mais elle a regardé Alain. En ce moment celui-ci se serait senti le courage de risquer un aveu ; mais il est trop tard, le clocher du village disparaît, les conscrits lui disent un dernier adieu du haut de la colline. Qui sait s'ils reviendront ? Voilà la triste réflexion qu'ils font tous en ce moment. Quant au sergent Latulipe. il n'a qu'un seul regret, c'est de quitter si lot Annette ; mais bah! n'aurait-il pas été obligé de la respecter? le bailli ne l'avait-il pas averti qu'en sa qualité de rosière la jeune fille était propriété du gouvernement ?
Quelques mois apr.ès le départ d'Alain, Léveillé reçut de lui une lettre ainsi conçue :
Cher cousin, Depuis mon arrivée au régiment , je n'ai pas trop à me plaindre; nous sommes en Alsace; le pays est bon, et les femmes