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comédiens qui parcouraient la province. Je débutai dans la capitale de l'Estramadure avec un succès prodigieux; l' Aragon ne me fut pas moins favorable; j'étais l'idole du public et le soutien de la troupe.
La femme du directeur avait quelque penchant pour moi, et je foisais semblant de ne pas m'en apercevoir ; à cette époque, je recevais au moins cinq ou six; visites de duègnes par jour. Cependant notre directeur mourut, laissant quelque vingt mille réauK à sa femme; elle m'offrit alors de me mettre à la tète de sa troupe si je consentais fi l'épouser; j'acceptai par amour de l'art.
Investi des fonctions difficiles et importantes de directeur, je ne bornai pas ma tâche à la mise en scène des pièces, à la distribution des rôles; je devins auteur moimême, et j'ose dire que mes ouvrages ne fLU'ent pas médiocrement goûtés de la portion intelligente du pul)lic. L'autre portion s'obstinait, il est vrai, à les trouver froids et ennuyeux, mais les suffrages des gens de goût me vengèrent. Cepenilant. nos recettes baissant, nous résolûmes de nous embarquer pour le ÎMexique, oii l'art dramatique, disaiton, conduisait directement èi la fortune.
Pendant la traversée, je fis ample provision de sujets que je comptais traiter selon le goût du nouveau monde. Arrivés à xMexico, nous nous empressâmes d'annoncer nos représentations; personne n'y vint. Les auto-da-fé et les processions nous faisaient une concurrence trop redoutable; pour comble de malheur, ma femme me quitta pour suivre un Cacique converti , non sans enlever la caisse.
Depuis cette époque, je n'ai pas cessé un seul instant d'être malheureux ; j'adressai des petits vers aux maitresses des grands seigneurs, qui ne les lurent pas; je
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demandai raumùoe aux prêtres , qui me la refusèrent. Enfin un collecteur du fisc me prit pour domestique, et me ramena en Espagne. Une telle condition n'était pas faite pour moi; je quittai le service, et je voulus remonter sur les planches; mais on ne me trouva bon qu'il remplir le vO emploi de bouffon : c'est dans les rôles de gracioso que la vieillesse m'a surpris. Maintenant je ne puis plus trouver d'engagement ; ces oripeaux, qui couvrent mon corps, dernii'rs débris de ma garde-robe dramatique, sont tout ce que je possède; je suis perdu si je ne trouve pas h Séviile quelque àme charitable qui prenne pitié de moi. En attendant, je me suis arrêté ici pour faire la sieste et pour rêver a la meilleure manière de sortir d'embarras.
— Ton histoire est un peu longue, digne Miguel Za- |iata. et tu aurais pu la résumer d'un seul mot, » comédien ambulant » ; nous aurions parfaitement deviné ton passé, ton présent et ton avenir. Puisc[u'il faut, mes chers camarades, que je vous apprenne mon histoire, vous saurez que je me suis beaucoup battu, et que j'ai quelque peu écrit; mes combats m'ont rapporté des blessures, mes livres m'ont valu la misère. Je suis poëte; qu'est-il besoin de vous en dire davantage? Je m'inquiète peu de l'avenir, je prends la vie comme elle est. les hommes comme ilis yeulent. le tenq)s comme il vient, et je me suis arrêté ici pour faire la sieste en attendant l'heure d'entrer à Séviile pour y demander l'aumône à la porte des églises.
Ea physionomie de l'interlocuteur était remarquable par un certain air de noblesse et de mélancolie ; son regard vif et perçant, sa bouche sardonique, sa parole mordante, annonçaient la supéi'iorité d'une intelligence éprouvée. Soldat et poète, comme il l'avait dit, il avait un justaucorps de bullle et un manteau d'étudiant, usés par de longs et
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pénibles services. A ses côtés était étendue une béquille qui lui servait à soutenir son corps aiïaibli par de nombreuses blessures; un rouleau de papier sortait de ses poches, et sur les marges déjà jaunies on eût pu lire ce nom : Don Quichotte.
Quand il eut fini, un de ses voisins commença son histoire.
— Je suis né, dit-il, dans la ville d'Ormuz; dès mon enfance, je désirai voyager sur mer ; c'est ce qui me fit donner le surnom de Syndbad le Marin. J'ai trafiqué avec tous les peuples, j'ai visité des pays inconnus au reste Ae:^ mortels; je rentrais dans ma patrie, maître d'une fortune considérable, lorsque le vaisseau qui me portait a fait naufrage en vue des côtes d'Espagne. Je n'ai pu sauver que ma vie; toutes mes richesses ont été englouties. Je me suis arrêté ici pour faire la sieste, avant de me rendre à Séville et de voir si ses négociants, qui sont renommés par t(jul le globe, voudraient me placer à la tète d'une nouvelle expédition.
Le tour du plus jeune de la bande était arrivé. On voyait a la coupe de ses habits qu'il avait eu des prétentions à l'élégance; la plume de sa toque était flétrie et brisée; le velours de ses chausses montrait la corde; il avait été obligé d'envelopper dans des espadrilles ses souliers de salin crevés en maints endroits.
— Messieurs, commença-t-il, je suis Italien de naissance et troubadour de mon métier. J'ai cru qu'avec une jolie figure, un cœur sensible, des talents, il était aisé de faire fortune. J'ai mis tout cela au service des femmes; les unes ont aimé mes chansons, les autres ma jeunesse ; celles-ci m'accueillaient parce que je leur apprenais à danser, celles-là parce que je leur enseignais les belles
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manières; je frompais^ les maris, et j'étais trompé à mon tour. L'Allemagne, l'Angleterre, la France, ont vu mes trioraplies éphémères; maintenant la fleur de ma jeunesse commence à se flétrir; je suis connu, c'est-à-dire usé; les châteaux: se ferment devant moi. Il me restait à visiter l'Espagne; c'est ce que je fais en ce moment. Je me suis arrêté ici pour faire la sieste et réparer un peu le désordre de ma toilette avant de gagner Séviile, où j'espère trouver une femme qui m'aimera; car on dit que les Espagnoles ont le cœur tendre.
Un cinquième compagnon allait prendre la parole, lorsqu'un inconnu, cjui s'était approché de la fontaine sans que personne fit attention à lui, arrêta le narrateur à son début.
L'étranger s'appuyait sur un bâton long et noueux ; sa barbe descendait sur sa poitrine; une espèce de caftan flot-