TU METS TON MANTEAU
Son père lui avait laissé une fort honnêle fortune, trente à quarante niille livres de rente ;i peu près, et le titre de baron. Paul avait accepté lliéritage et refusé le titre. A ceux qui lui demandaient la raison de ce dédain, il répondait gravement que la qualité de baron n'allait qu'aux personnes douées par la Providence d'un gros ventre et de lunettes d'or. (1 J'ai le malheur d'être passablement maigre, ajoutait-il. et le malheur plus grand encore d'y voir très-bien. » La vérité est que Paul ne voulait pas d'un titre dont son père n'avait jamais pu lui expliquer clairement l'origine, le grand-père de Paul étant un riche armateur de Nantes, fort roturier de naissance.
M. Dufresny en agissait largement avec sa fortune. Quand on le faisait jouer, il jouait; et, s'il perdait quelque argent, il n'y pensait guère. Ses chevaux étaient h tout le monde, et l'on ne pouvait pas dire qu'il eût rien à lui; rien, pas même mademoiselle Floresline, coryphée de l'Opéra, qui l'honorait de son estime. Au demeurant, il mangeait bien, dormait mieux, riait au vaudeville, s'attendrissait au mélodrame, et trouvait dans un cigare l'oubli de tous les petits ennuis qui s'attachent auK pas des gens fortunés.
Un beau matin, le bruit se répandit que le notaire auquel Paul avait confié ses fonds s'était subitement enfui de Paris. Le soir même, en dînant au Café Anglais, Paul conlirma cette nouvelle à ses amis.
— Que te reste-t-il donc? s'écria l'un d'eux.
— Cinq à six mille francs que j'ai chez moi, et ma créance sur un débiteur insolvable.
— Diable ! mais c'est un coup terrible.
— Penh! on n'en meurt pas.
Paul dîna de fort bon appétit et passa la soirée à l'Opéra,
Le lendemain, on apprit qu'il vendait tout, chevaux, voiture, mobilier; et, vers cinq heures, on le rencontra au coin de la rue Laflitte, flânant les mains dans ses poches ; gants paille et l)ottes vernies avaient disparu.
— Ah çà, d'où viens-tu dans cet équipage? lui dit un de ses camarades.
— De chez mademoiselle Florestine. Elle n'a pas voulu me recevoir, prétextant que ma vue la ferait fondre en larmes.
— L'ingrate !
— Bah! les pleurs rougissent les yeux et gâtent le teint. 11 faut bien que tout le monde vive!
— Et que comptes-tu faire?
— Je jiars demain. Dans ma jeunesse j'ai ouvert des livres de mathématiques; il m'en reste assez pour monter, en qualité de lieutenant, à bord de quelque brick. J'ai réalisé vingt à vingt-cinq mille francs que je convertirai en marchandises, et je naviguerai.
— Toi? toi, qui ne pouvais pas aller à pied jusqu'aux Champs-Elysées ?
— Oui, quand j'avais un coupé ; mais à présent que je n'ai rien, j'irai jusqu'au bout du monde à la voile.
Paul Dufresny tint parole. Il se rendit à Nantes, où les vieux armateurs se souvenaient encore de son grand'père. Il trouva bientôt à s'embarquer; et le dandy, transformé en marin, partit pour le Brésil, à bord de la Jeitne-Adolphine.
Paul rencontra à Rio-Janeiro un ami de sa ftimille, qui était en marché pour acheter une sucrerie ; Paul vendit sa pacotille et s'associa au planteur. Trois jdurs après, il s'installa dans la campagne.
Les habitués du l)oulevard des Italiens rirent beaucoup