EN LA MAISON DU 31ÉNÉTRIER
— Laquelle? demandèrent à la fois mesdemoiselles Pastourel 1" et Pastourel 2'"^
— Ueiireusenient pour vous, mes enfants, vous avez un frère pour lequel la vie d'artiste n'a jamais eu d'attraits; celui-là aime la tranquillité, la paix, le travail; il est modeste, laborieux, et ranimé; i! n'amliilionne ni le vain bruit des applaudissements, ni les éloges des journaux. Je vais le trouver à son atelier, son bourgeois ne refusera pas de lui avancer une petite somme, et 1 erpsicliore dînera aujourd'hui aux. frais du rabot.
Les deux sœurs se regardèrent en même temps ; Irma fit un mouvement comme pour ]jarler, mais Fanny la retint.
— Qu'allais-fu faire? dit-elle 'a sa sœur quand le vieillard fut parti; il vaut mieux qu'il l'apprenne par d'autres que par nous.
Au bout d'une heure, Pastourel était de retour. Il froissait entre ses mains crispées une lettre que le portier lui avait remise, et qu'il n'avait pas même pris la peine de décacheter. La douleur et le désespoir auxquels nous l'avons vu en proie, au commencement de cette histoire, ne sont rien auprès de ce qu'il éprouve en ce moment.
— 0 jour funeste ! s'écria-t-il , jour de deuil et de malédiction! puisses-tu être le dernier de mes jours ! Je perds à la fois ma place et mon fils ; il ne me reste plus qu'à perdre la vie. Le malheureux s'est engagé dans une troupe ambulante! Pendant que je le croyais occupé à manier la scie ou le marteau, il désertait l'atelier, il allait prendre des leçons de danse; il me trompait, le scélérat, il trompait tout le monde! Le mensonge conduit à tout : cet enfant déshonorera mes cheveux blancs!
CHACUN EST DANSEUa. 143
Fanny et Irma se mirent auK genoux de leur père , et essayèrent de le calmer. >
— Laissez-moi ! continua-t-il en les repoussant ; je lui donne ma malédiction. ^Mépriser mes avis et s'engager dans une troupe de cabotins! esl-ce \k, je vous prie, le début d'un artiste vérital)Ie? Qu'y a-t-il à faire pour un danseur sur des planches nomades? Quekjues misérables entrées dans une obscure bourgade; tout au plus un pas de deux si l'on s'élève jusqu'il la sous-préfecture.
— Mais ne faut-il pas un commencement à tout? reprit doucement Fanny. Notre frère ne s'en tiendra pas là; il nous a dit en nous embi'assant : « Je reviendrai bientôt débutera Paris; moi aussi, je veuK être artiste comme mon père. »
— Toujours la même réponse ! Ingrates filles, non contentes de perdre mon Joseph , vous l'avez aidé dans sa fuite, vous n'avez pas craint de devenir ses complices. Je vous maudirais comme lui, si vous n'étiez à jeun... Y at-il longtemps qu'il est parti?
■ — Une semaine.
— Reviendra-t-il bientôt ?
— Il nous fera savoir l'époque de son retour.
— Ce n'est pas que je désire le revoir, au moins; je l'ai pour jamais banni de ma présence; qu'il ne s'avise pas de mettre les pieds chez moi. je le chasserais.
Au même instant Irma poussa un cri de joie, et remit à son père la lettre que la colère lavait empêché de lire.
— De Joseph ? dit Pastourel en essayant de cacher sa joie.
— De votie directeur ; lisez.
Le vieux danseur mit ses lunettes et lut.
Ui EN LA MAISON DU MÉNÈTRIEII, ETC.
« Monsieur ,
« Placé, en vertu d'une délibération des actionnaires, à la tête du bal d"lJalie, j'ai l'honneur de vous informer que les soirées dansantes de cet établissement recommenceront à partir de demain; vous êtes en conséquence invité à vous rendre à votre poste aux heures accoutumées. La nouvelle entreprise , désireuse de stimuler le zèle des artistes, payera l'arriéré à bureau ouvert; il vous suffira de présenter vos titres au siège de l'administration.
« Bagnolet. Directeur. »
— « Voila un trait qui fait honneur à l'espèce humaine; re Bagnolet est un honnête homme qui mérite de prospérer ; mon archet lui est tout dévoué. Puisse Joseph avoir toujours affaire a dos directeurs pareils !
— Vous lui pardonnez donc à ce pauvre Joseph?
— Je vous dirai cela a mon retour, mes enfants; je vais voir si la caisse est ouverte ; en attendant, remettez dans son étui mon bon violon, que tout ii l'heure j'ai manqué de briser. . •
— Soyez tranquille, petit père, nous aurons bien soin de hu'. à condition que vous ne reprocherez plus à Fanny, à moi, à Joseph, de n'être ni tleuriste, ni blanchisseuse, ni menuisier. Vous nous le promettez, n'est-ce pas?
— Si je l'oublie, rappelez-moi ce proverbe qui me force à la résignation :
EN LA MAISON DU M i; N ij T RI i: R CHACUN EST DANSEUR.
A bon chat bon rat.
Ss^-,:' : Ol'^-