‹ Cent proverbesChapitre 88 sur 257 · SE LEVE AVEC DES PUCES · texte numérisé non relu

SE LEVE AVEC DES PUCES

voleurs qui pullulent, dit-on, aux environs de Lisbonne ; mille écus d'or sont le prix de la gageure. Aujourd'hui même, il doit venir à son château ; ce château est si près de Lisbonne, que le comte n'aura certainement pas pris la précaution de se faire suivre par des domestiques armés. Nous allons nous embusquer derrière un bouquet d'arbres, €t, vers le soir, quand il sortira de ses jardins pour se promener en bateau sur le Tage, nous fondrons sur lui...

— Un bandeau tombera sur ses yeux, dit dom César.

— ]Mon carrosse le recevra, reprit dona Dorolhea; nous partirons au galop ; deux heures après, nous arriverons à ma villa... Et le marquis de Bclcazer se trouvera à table au milieu de ses amis, sans bagues, sans bijoux, sans épée, s'écria le narrateur. Ne vous semble-t-il pas qu'il aura bien perdu ses mille écus ?

— Sans doute, et c'est charmant! dit Gamboa.

— Il n'y a qu'une petite diliiculté. ajouta la senhora Dorothea de Santa-Gruz ; tout est bien prévu, et nous sommes sûrs de nous emparer du marquis de Belcazer si nous pénétrons dans ses jardins ; mais quel moyen avonsnous de nous y introduire ?

— Vous oubliez ma letlre, madame ! s'écria avec joie dom Bartholomeo ; c'est un talisman qui nous ouvrira toutes les portes. Partons !

— Partons ! répéta toute la troupe.

L'intendant du château avait jadis connu le seigneur (iamboa, père de dom Bartholomeo ; à la vue de ses armes imprimées dans la cire, il ne fit aucune diliiculté de laisser passer le jeune gentilhomme et ses amis. Les dames, pour n'être pas reconnues, s'étaient couvert le visage de masques de velours noir; les cavaliers avaient rabattu leurs chapeaux sur leurs yeux, et tous s'enfoncèrent dans les bos-

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quels. Bientôt ils arrivèrent à l'endroit où la barque du marquis était amarrée. — C'est ici, dit dom César; cachonsnous deiTière ces buissons, et attendons.

On se blottit au milieu des haies; dom Bartholomeo était à côté de dona Dorothea de Santa-Cruz, si près, si près, qu'une feuille de rose n'aurait pu se glisser entre elle et lui. Le soir vint avec ses ombres mystérieuses. On entendit marcher dans les allées; le gravier craquait sous les pieds des promeneurs.

— C'est lui ! dit dona Dorothea. Voyons, seigneur Gamboa, comment vous jouerez votre rôle. Oserez-vous l'arrêter le premier ?

— J'arrêterais le vice-roi, si vous le vouliez.

Un soupir lui répondit ; le marquis de Belcazer arriva sur la plage, et dom Bartholomeo s'élança vers lui.

— Seigneur marquis, rendez-vous! s'écria-t-il.

Le marcjuis n'avait avec lui que quatre laquais sans armes; il voulut tirer son épée, mais dom César le désarma, tandis que ses amis teri'assaient les valets ; un seul parvint à s'enfuir, grâce à la nuit.

— Vite, dépêchons, dit dom César h voix basse; des quatre drôles qui accompagnaient Sa Seigneurie, je n'en vois que trois couchés sur le sable; craignons que l'autre ne donne l'alarme au château.

En un tour de main, le marquis de Belcazer fut dépouillé, garrotté et bâillonné. On le transporta dans le bateau, et la compagnie s'apprêta à s'embarquer.

— IL me semble voir de la lumière briller du côté du château, dit dona Dorothea; vite, informez-vous de ce que ça peut être, seigneur dom Bartholomeo.

Gamboa courut dans la direction que lui indiquait le doigt de la senhora. Il ne vit rien, et se hâta de retourner

SE LEVE AVEC DES PUCES. le-

vers la plage. Tout avait disparu : la barque, les cavaliers, les captifs et dona Dorolhea. Tandis que dom Bartholomeo cherchait du regard autour de lui, il entendit un grand tumulte dans les jardins ; vingt torches flamboyaient entre les arbres, où passaient les silhouettes noires de grands laquais armés de longues épées. Le seigneur Gamboa réfléchit qu'il était seul ; de lit lui vint la pensée de fuir. 11 se jeta au milieu des taillis qui bordaient le fleuve, et gagna, à la faveur de la nuit, les murs du parc, qu'il escalada en s'aidant des espaliers. En un quart d'heure, il arriva dans les faubourgs de Lisbonne, et se dirigea rapidement vers l'hôtellerie des Trois-lMages.

Le cheval qu'il avait prêté la veille au marquis de Torreal n'était pas rentré à l'écurie. Cette longue absence, jointe à la subite disparition de ses amis de fraîche date, ne laissa pas d'inquiéter le seigneur dom Bartholomeo. En se déshabillant, il s'aperçut que la bourse où reposaient les écus d'or, gagnés la nuit précédente chez la senhora Dorolhea de Santa-Cruz, s'était envolée de sa poche. Cette découverte augmenta ses craintes, et l'héritier du seigneur Gamboa s'endormit l'esprit plein d'images lugubres.

Au petit jour, un domestique heurta à sa porte.

— Seigneur, lui dit-il, voici un billet qu'un inconnu m'a prié de vous remettre.

Dom Bartholomeo ouvrit la lettre, et lut ce qui suit :

« Je vous remercie, seigneur comte, de l'aimable secours que vous nous avez prêté. Sans votre aide, jamais nous n'aurions réussi à nous emparer du marquis de Belcazer, qui vient de nous payer une riche rançon. La senhora Dorothea de Santa-Cruz, qui porte aussi le nom de Saphira la Gitana, vous prie d'agréer ses plus gracieux compliments. Je désire que le ciel me ménage une occasion de renouveler connaissance avec vous, qui appren-

QUI SE COUCHE AVEC LES CHIENS, ETC

(Iriez en ma compajjnie ce qu'on n'apprend pas à l'université de Coïmbre.

« CimiSTOVAL Galiera, ex-marquis deTerroal. »

Dom Bartholomeo se dressa sur son séant.

— Christoval Galiera I s"écria-t-il, le fameux voleur! — Lui-même, repooclit un estafier qui venait d'entr' ouvrir brusquement la porte ; et je vous arrête comme son complice.— Moi ? — Vous-même; l'intendant du marquis de Belcazer nous a donné les renseignements les plus circonstanciés à votre égard. Au nom du roi! suivez-nous. — Oh ! l'étrange aventure ! reprit Gamboa.

— Honorable seigneur, elle n'est que trop simple au contraire : Lorsqu'on se couche avec des chiens...

— On se lève avec des puces, continua un autre aleuazil.

Nécessité n'a point de loi.

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