‹ Cent proverbesChapitre 95 sur 257 · DEVANT UNE POULR QUE DERRIÈRE UN BŒUF · texte numérisé non relu

DEVANT UNE POULR QUE DERRIÈRE UN BŒUF

Hou-Kong ne vit pas le moyen de refuser, sans une grave impolitesse, cette invitation qu'il dédaignait secrètement.

— Votre frère cadet accepte avec transport l'honneur de passer quelques instants en votre compagnie, réponditil ; mais a condition que vous boirez avec lui un peu de cette insigniflante liqueur.

Ils burent ensemble plusieurs tasses de Niao-Tching, et se séparèrent après maintes civilités. Le Fou des Fleurs rentra chez lui fort joyeux ; et. le douzième jour, il ne manqua point de renouveler, par un titsee sur papier rouge, l'invitation déjà faite.

Hou-Kong, néanmoins, était fort contrarié; le treizième jour, en passant son habit de cérémonie, il murmurait contre son voisin, dont il accusait la présomption.

— Quel orgueil, disait-il. dans ces petites gens de village ! En voici un (jui. me sachant invité par les plus grands personnages de l'empire, ne craint pas de m'obliger à me rendre chez lui pour y boire de la piquette, sans doute avec des manants ! Ah ! si je l'osais, je lui enverrais à ma place une pièce de vers oii ses convives et ses loriots seraient tournés en ridicule.

11 se mit inconlinent à rédiger cette satire en ^ers libres, et il en ruminait les derniers traits quand il arriva dans le jardin du Fou des Fleurs.

Le coup d'œil qui soiTrit à lui était aussi charmant que celui du lac Sy-Hou. L'éclat de ce jardin, planté des fleurs les plus rares, était pareil à celui d'un paravent enrichi de mille couleurs. Par des allées de cyprès, on arrivait dans trois salles couvertes, il est vrai, en simple chaume, et meublées en bois uni, mais oii tout resplendissait de

propreté. On eût balayé le sol sans rencontrer un atome de poussière.

Quant aux fleurs, soignées par IIoa-Tchy comme autant de filles chéries, elles étaient d'une abondance et d'une richesse extraordinaires.

Le thé qui inspire de belles rimes, La vanille qui parfume l'ombre, L'hémérocalle toujours debout sur les degrés. Le lotus d'argent qui abonde dans les bassins, La cannelle qui dérobe son odeur à la lune, L'immortelle des eaux, au corps de jade, La mussonda aux précieux boutons de diamant, . La rose panachée, la petite prune yo-ly. Surnommée le ballon de soie brodée,

y formaient des berceaux et des guirlandes, des pelouses émaillées et des buissons odorants. On ne saurait décrire la magnificence de cette ravissante perspective. Les loriots, sautillant légèrement au sein des grands arbres, et becquetant çà et là les baies parfumées de fleurs, chantaient d'une voix flexible et harmonieuse.

Les amis du IIoa-Tchy ressemblaient au Sept Sages de la forêt de Bambous. Ils étaient assis en demi-cercle sur un épais tapis, auprès d'un massif de pivoines épanouies, oti l'on pouvait voir les cinq espèces les plus remarquables de cetle fleur, qui est la reine des parterres : l'Étage d'or, le Papillon vert, la Richesse du melon d'eau, le Lion bleu scintillant, et l'Élégant génie doré. A côté de chacun d'eux était une assiette remplie de beaux fruits, et une cruche de sam-tsieou préparé avec le plus grand soin.

Page 1