DEVANT UNE POULE QUE DERRIÈRE UN BŒUF
A l'aspect de M. Hou-Kong, tous se levèrent et firent deux fois devant lui le ko-toou de cérémonie qu'on réserve aux plus grands personnages. On le contraignit, malgré sa résistance, à occuper la place d'honneur, marquée par des coussins de soie rouge ; puis, afin de lui témoigner leur admiration pour son talent, chacun des assistants récita tour à tour une des pièces de vers composées par lui. Le poëte souriait en s'inclinant à mesure qu'on lui rappelait ainsi les plus beaux ouvrages de sa jeunesse, et son cœur s'enflait de joie; les fleurs lui semblaient les plus belles qu'il eût jamais vues, et dignes du paradis de l'Occident. Il estimait à la vérité que les oiseaux gazouillaient un peu trop fort et gâtaient le plaisir de ceux qui écoutaient ses vers ; mais })lusieurs tasses de sam-tsieou lui firent oublier ce léger chagrin, et il abandonna son cœur au plaisir.
Après l'avoir célébré sur tous les tons , son hôte lui demanda d'honorer la réunion par quelques couplets; et Hou-Kong, se laissant fléchir après bien des prières, donna l'essor à sa verve poétique. Les belles images, les nobles expressions lui venaient en foule, et il improvisa comme bien d'autres auraient voulu écrire. Le temps s'écoulait pourtant, trop rapide au gré des joyeux buveurs, et l'heure du Mouton était déjà sonnée, lorscjue M. Hou-Kong songea que le frère de l'impératrice et le commandant des gardes l'attendaient à la ville. Le Fou des Fleurs et ses amis l'accompagnèrent jusqu'au delà de l'enceinte en le comblant de remercîments et en exaltant le bonheur qu'ils lui devaient.
Tout étourdi de leurs éloges, et la tète un peu entreprise par la liqueur qu'd avait bue, Hou-Kong, cheminant sur sa mule, se serait pris volontiers pour Lao-Tse sur son
budle noir. Il fredonnait des chansons, et composa ces quatre vers :
Quand on a hn trois verres, on a rintolligence de la Grande Voie; Quand on a vidé la bouteille, on est idenliflé avec elle. Cen'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-être; Et, sans s'éveiller de son ivresse, le poëte passe à la postérité.
Peu s'en fallut qu'emporté par le Ilot de ses pensées, il ne passât sans s'arrêter devant la salle de la belle littérature, où les examinateurs lui avaient donné rendez-vous.
Ces messieurs étaient choqués au plus haut point de ce que le vieux poète ne fût point encore venu, et qu'il les eût fait attendre au delà de l'heure indiquée. Aussi avaientils résolu de l'en faire repentir, et, d'après leurs ordres, on avait commencé la représentation d'une comédie jouée par d'excellents acieurs de Nan-King. Lorsque jM. Hou- Kong parut à l'entrée de la salle, un seul domestique était là pour l'introduire sans aucune cérémonie. Les meilleurs sièges étaient occupés par Yang-Koueï-Tchong et Kao-Ly- Sse. qui n'en avaient réservé aucun à leur hôte retardataire. Celui-ci ,' jjletn de confiance . avança pourtant jus- (|u'au\ premiers gradins ; mais il vit toutes les banquettes occupées par une foule de lettrés subalternes qui ne firent pss mine de l'apercevoir, et dont aucun ne se leva pour lui offrir une place.
Afin d'attirer les regards. I\L Hou-Kong salua profondément et ;i plusieurs reprises le premier ministre , frère de l'impératrice . qui ne détourna pas seulement les yeux de la scène, et feignit de ne point prendre garde à l'arrivée du nouveau spectateur.
Découragé de ce côté, le poëte saisit un moment favo-
nKVAM LNH POULE OBE DERIUÈUE UN BOEUF. IS'J
i',.iljk', cl, &ui'|)iv!iant le duc Kao-Ly-Sse, qui le lorgnait eu dessous, il lui adressa une magnifique révérence. Le «lue n(î riposta que par un léger signe de tête. Hou-Kong, d(jjà méconlent et le cœur serré, mais n'osant toutefois lialtrc en rclraiîe, chercha un asile sur les gradins les plus éloignes du théâtre; mais la valetaille ([ui s'en était empari'e, voyant ua pauvre homme en l'honneur de qui pas un des letti'cs n'avait voulu se déranger, ne prêta aucune attention ii celte manoeuvre. Le poète allait réprimander un de ces marauds si peu polis, quand, aux premiers mots (ju il pron(uiça. une rumeur s'éleva du côté des j^remiers gradins,
— Silence; disait-on, ce Iiruit n'est pas tolérable!
— Ouc les valets se taisent ! ajouta le commissaire Hn|)('rial en agitant son éventail avec un mouvement de l'olère.
Hou-Kon.i^ pertliten ce moment le peu d'assurance qui lui i'eslait encore. Il demeura deltuut . appuyé contre une l'olonne. et saii,- souffler mot .jusqu'il la tin de la représentation. Au moins alors, pensait-il, je serai dédommagé |)ar des attentions empressées de ces j^ebuffades involontaires.
-Mais le premier ministre , en passant devant lui, et sans s'arrêter autrement, dit à un petit chung-yaqui portait son ombrelle :
— -N'est-ce point Iti ce Hou-Kong dont on chante les poésies dans tous les cabarets de Ping-Kiang? Il n'a guère i inr dim homme d'esprit.
Et le commissaire impérial, qui suivait, se crut obligé de rencliérii' sur l'incivilité de son collègue :
— On devrait, en compagnie honorable, se présenter it propos et ne point infecter la salle par l'odeur du vin,
s'écria-t-il d'un ton forl emphatique, en regardant Hou- Kong par-dessus l'épaule.
Le malheureux, confondu de tant de dédains, sortit de la salle après tous les autres lettrés, et s'empressa de remonter sur sa mule pour retourner au village de Tchang-Yo.
— Hélas! pensa-il, bien fou qui recherche la compagnie des grands et s'expose a leurs caprices plutôt que de hanter les petits et de recevoir leurs hommages. Dans le jardin du pauvre fermier, j'étais le plus habile el le plus honoré, j'y étais heureux ; mais dans la salle de la belle littérature, quels durs moments j'ai passés! Les proverbes ont raison : les oiseaux de même plume doivent habiter même nid, et d'ailleurs
MIEUX VAUT MAtlCIIER DEVANT UNE POULE QUE DEllIllÈRE UN BOEUF.
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Tel maître, tel valet.