XIV. — LE ROI CHARLES X
La guerre d'Espagne avait affermi le parti ultraroyaliste. « Nous devons faire la guerre contre la révolution des deux côtés des Pyrénées, » écrivaient les journaux ministériels. La suppression de la Faculté de droit de Grenoble ; le licenciement de l'École normale supérieure; la suspension du cours dliistoire do M. Guizot à la Sorbonne, prononcée bien que M. Guizot eût été secrétaire général du ministère de la Justice en 1815 ; la réunion de l'instruction publique et des affaires ecclésiasiiques sous la direction de l'évêque d'Hermopolis, M. de Frayssinous, révélaient l'intention du ministère Villèle de ralentir le mouvement des esprits et d'étendre l'influence politique du clergé. Les règlements pour l'observation stricte du dimanche se multiplièrent et le préfet de l'Aisne alla jusqu'à interdire les danses et les jeux, même après la célébration des offices. Cet arrêté donna lieu à un célèbre pamphlet de Paul-Louis Courrier, sous le titre de : Pétition d^i villageois que l'on empêche de danser.
Afin de mieux assurer son pouvoir, le ministère voulut se constituer dans la Chambre des députés une majorité plus stable. On substitua au renouvellement partiel le renouvellement intégral et on "donna au mandat de député une durée de sept ans. Le
24 décembre 1821, la Chambre fut dissoute. Les nouvelles élections répondirent aux espérances ministérielles : presque tous les députés de 1815 revinrent siéger au Palais-Bourbon, et on qualifia la Chambre nouvelle de Chambre retrouvée. Cette assemblée vota, le 8 juin 1824, la seplennalité de son mandat. Tout le monde prévoyait l'avènement prochain d'un roi plus favorable aux projets réactionnaires et on ne fatigua pas de discussions irritantes les oreilles d'un roi mourant. Louis XVIII ne régnait déj.à plus que de nom ; mais il surmontait ses douleurs pour jouer son rôle de représentation. Le
25 août, fùlc de Saint-Louis, il recevait les hommages des grands corps del'Ëtat; le 16 septembre il avait cessé de vivre (1824). La part personnelle de ce prince dans les événements de son règne est fort restreinte. Il suivit les événements plus quM ne les dirigea ; mais sa modération naturelle, ic soin qu'il prenait de son repos, la liberté de son esprit, Fempêchaient de se faire le serviteur d'un parti. Il savait avancer ou reculer, quelquefois mal à propos, mais il ne s'enfermait pas dans cette obstination qui devait perdre son frère.
Nul mouvement, nulle conspiration ne troubla la transmission régulière du pouvoir. Le nouveau roi
Charles X, pouvait, en donnant satisfaction aux légitimes aspirations du peuple, faire oublier son origine et ses antécédents; il ne sut que conduire la France à une nouvelle révolution.
« Il n'y a que M. de Lafayette et moi qui n'ayons pas changé depuis 1789, » disait-il un jour, et il disait vrai. A travers les vicissitudes de sa vie, il était resté celui qu'on avait connu, dit Guizot, « à la cour de Versailles et dans la socic'té aristocratique du dixhuitième siècle, sincère et léger, confiant en luimême et dans ses entours, peu observateur et peu réfléchi, quoique d'un esprit actif, attaché à ses idées et à ses amis de l'ancien régime, comme à sa foi et à son drapeau. Sous le règne de son frère Louis XVIIl, et dans la scission du parti monarchique, il avait été le patron et l'espérance de cette opposition royaliste qui fit hardiment usage des libertés constitutionnelles, et il s'était fait alors en lui un singulier mélange d'intimité persévérante avec ses anciens compagnons et de goût pour la popularité nouvelle d'une physionomie libérale. Monté sur le trône, il fit à celte faveur populaire plus d'une coquetterie royale et se flatta sincèrement qu'il gouvernerait selon la Charte, avec ses idées et ses amis d'autrefois. »
D'une belle prestance, se tenant droit et ferme à cheval, Charles X avait sur son frère l'avantage de pouvoir se montrer au peuple et passer des revues. Aussi, dès le 30 septembre, le nouveau roi ordonna-t-il une revue de la garde nationale au Champ-de- Mars. Le matin, une ordonnance avait supprimé la censure et rétabli la liberté de la presse. La foule se porta nombreuse au Champ-de-Mars et son enthousiasme fut redoublé par un de ces mots heureux qui, en France, dispensent souvent des idées et des actes. Serré de près par des groupes déjeunes gens qui l'acclamaient, un moment confondu au milieu d'eux, Charles X commanda à son escorte de ne faire aucune résistance : a Point de hallebardes! » s'écria-t-il. Le roi se montrait affable, accueillait les solliciteurs, accordait des grâces, si bien qu'on croyait à un changement total de la politique du règne précédent.
Les illusions durèrent peu. Le 1" décembre, une ordonnance mettait à la retraite cent soixante-sept généraux de la Républi jue et de l'Empire. Puis M. de Villèle fit porter aux Chambres des projets de loi impopulaires, qui trahissaient la pensée du gouvernement et marquaient les premières étapes sur la route où il devait rencontrer un abîme.
LE ROI CUARLES X (l824-1830