‹ Cent récits d'histoire contemporaineChapitre 13 sur 86 · XYII. — LICENCIEMENT DELA GARDE NATIONALE · texte numérisé non relu

XYII. — LICENCIEMENT DELA GARDE NATIONALE

Les fautes succédaient aux fautes ; à une parade militaire, dans la cour du château des Tuileries, Charles X avait été, le 16 avril, accueilli par la garde nationale d'une manière qui l'avait flatté. Aussitôt les officiers courtisans proposèrent une revue générale de la garde nationale, afin de contrebalancer l'effet déplorable produit par les mesures impopulaires des ministres qu'on prenait toujours soin de séparer du roi. Charles X indiqua cette revue pour 'e dimanche 29 avril et trois cent mille spectateurs se pressèrent, ce jour-là, sur les gradins qui entouraient alors le Champ-de-Mars. Cette revue excitait d'autant plus la gaieté parisienne, que chacun voulait voir ses parents et amis ornés de l'uniforme. La fête militaire fut splcndide, grâce à un beau soleil de printemps. Mais les gardes nationaux, tout en évitant des manifestations blessantes, voulurent faire comprendre à Charles X qu'ils ne lelaisseraient point attenter aux libertés publiques. Les cris de : Vive la Charte ! dominèrent les cris de : Vive le roi ! surtout devant le front de la 7«me légion. Comme le mécontentement du roi était visible, un garde national quilta les rangs et lui dit : «Votre Majesté trouve-t-elle donc mauvais que sa garde nationale crie : Vive la Charte! » — « Je suis venu ici, répondit Charles X, pour recevoir des hommages et non des leçons. » La revue n'en continua pas moins, sans autre incident. Le défilé s'accomplit avec ordre et les cris de : Vive le roi! furent assez nombreux pour que Charles X dit, en rentrant aux Tuileries : « Cela aurait pu "se passer mieux, il y a eu quelques brouillons, mais la masse est bonne et, au total, je suis satisfait.»

Les bataillons, en regagnant leurs quartiers, purent exprimer plus librement leurs sentiments et leur animosité contre la politique du ministère. En passant devant les hôtels du ministre des finances et du ministre de la justice, les gardes nationaux firent entendre les cris : A bas Villèle! à bas Peyronnet! Les ministres irrités se réunirent et résolurent de profiter de l'occasion pour décider le roi à prononcer la dissolution de la milice parisienne. Cette milice était pourtant composée presque exclusivement de la bourgeoisie et s'était plus d'une fois interposée entre la royauté et le peuple. Charles X ne demandait pas mieux que d'effacer encore un des souvenirs de i789, et l'ordonnance de dissolution fut rendue le soir même. Dès le lendemain, la garde nationale cessa un service qui lui paraissait gênant et onéreux, mais dont elle ne vit

plus que l'honneur, dès que cet honneur lui fut ravi. L'irritation fut extrême.

Quelques années plus tard, les uniformes de cette garde nationale, si imprudemment dissoute, reparaîtront tout à coup, mais sur les barricades ; les hommes qui, au jour d'une crise, se seraient peutêtre interposés entre le peuple et les troupes, loin d'arrêter la lutte, y prendront part pour le peuple et à la tête du peuple.

Villèle ne pouvait plus gouverner avec une Chambre héréditaire nettement opposante et une Chambre élective où chancelait la majorité sur laquelle il s'appuyait. Une telle situation aurait dû déterminer sa retraite. Loin de là, elle lui inspira le désir d'assurer réellement sa domination. Le 5 novembre, la Chambre des députés fut dissoute et le Moniteur enregistra la création de 76 Pairs nouveaux. Les ministres espéraient, par cette fournée, briser la majorité opposante de la Chambre du Luxembourg et comptaient se rendre maîtres des prochaines élections. Ils se faisaient illusion sur les sentiments de la France.

« On ne conspirait plus, dit Guizot dans ses Mémoires, mais on discutait, on critiquait, on combattait avec ardeur dans l'arène légale. Ce n'étaient plus les sociétés secrètes, c'étaient les esprits qui fermentaient et éclataient de toutes parts. » Si les salons avaient leurs discussions passionnées, le peuple avait ses chansons. Béranger aiguisait contre les ministres et contre le fanatisme religieux ses épigrammes, d'autant plus mordantes qu'elles semblaient plus naïves. Les écrivains même les plus dévoués aux Bourbons avaient fini par se rallier au parti libéral. Les élections fixées au 17 novembre révélèrent assez clairement l'état des esprits. L'opposition royaliste s'allia à l'opposition libérale ; on vit des hommes qui jusqu'alors s'étaient opiniâtrement combattus, se tendre la main. Le résultat fut presque entièrement favorable aux ennemis du ministère. Le dimanche 18, des illuminations dans plusieurs quartiers de Paris célébrèrent ce triomphe de l'opposition. Le lendemain, les manifestations devinrent plus bruyantes, des désordres eurent lieu et même des essais de barricades. Villèle ne se résignait pas encore à abandonner le pouvoir. 11 comptait rompre la coalition, mais tous les côtés de la nouvelle Assemblée repoussèrent ses avances. Alors se forma le ministère Martignac, qui devait essayer une conciliation des doctrines libérales et des doctrines monarchiques (^ janvier 1828).

XYllI.

M. DE MARTIGNAC. — SON MINISTERE (janvier 1823-aoi.t 1829)

L'homme en qui se pcrsonniliait le nouveau ministère et qui semblait appelé à opérer la réconciliation entre le parti libéral et la famille des Bourbons, s'était déjà fait remarquer à la tribune par son éloquence et l'élévation de ses idées. Né à Bordeaux en d776, il avait été successivement avocat au barreau de Bordeaux, puis magistrat, conseiller d'État, directeur de l'enregistrement. « C'était, dit Guizot, un caractère facile, aimable, généreux, un esprit droit, prompt, fin, à la fois tranquille et libre ; il avait une éloquence naturelle et habile, lumineuse, élégante, persuasive; il plaisait à ceux mêmes qu'il combattait. J'ai entendu M. Dupont de l'Eure lui crier doucement de sa place, en l'écoutant : « Tais-toi, sirène. » En temps ordinaire et pour un régime constitutionnel bien établi, c'eût été un aussi utile qu'agréable ministre ; mais il avait dans la parole comme dans la conduite plus de séduction que d'autorité, plus de charme que de puissance, w M. de Martignac, devenu ministre de l'Intérieur, avait fait partie de l'administration sous M. de Villèle, dont il gardait même quelques collègues. Le nouveau cabinet ne comptait guère que deux hommes qui se fussent distingués par leur opposition, Portalis et Roy, le ministre de la juslice et le ministre des finances. Et cependant le roi, regardant ce ministère comme imposé, le subissait sans l'accepter. Aucun de ses membres ne poss'dait sa confiance. Ce ministère eut donc tout d'abord la cour contre lui.

Ce changement amena la création de deux portefeuilles qui ne furent point seulement une satisfaction donnée à deux ambitions, mais qui répondaient à des besoins véritables. La réunion de l'Université et des Affaires ecclésiastiques sous une môme direction et sous l'autorité d'un évêque avait paru avec raison une subordination à l'Église. On créa donc, pour l'instruction publique, un ministère spécial ; c'était lui assurer, en principe, l'indépendance ('1<^'" février 1828). Le premier ministre de l'instruction publique fut Vatisménil. De Saint- Cricq devint ministre du commerce et des manufactures. C'était là un signe de l'importance que depuis quelques années avait prise le mouvement commercial et industriel de la France.

Le nouveau ministère fit nommer par le roi, coihme président de la Chambre, un des orateurs les plus distingués, un des chefs du parti constitutionnel, Royer-Collard. L'adresse qualifia de c?dp/om^/e le système suivi par Villèle. Un député dé-

posa même contre ce ministre une demande de mise en accusation. Un projet de loi sur la révision des listes électorales et du jury fut conçu dans l'esprit le plus sage et on apprit bientôt qu'un des premiers soins de M. de Martignac avait été de supprimer le cabinet noir. C'était un service organisé pour violer le secret des correspondances : l'ancien régime en avait fait une vraie institution. Sous Louis XV les secrets des lettres étaient livrés aux favorites, et le vieux roi Louis XVIII trouvait plaisir à se faire lire les correspondances plus ou moins galantes des personnages qu'il connaissait. M. de Martignac, en supprimant cette inquisilion déloyale, avait fait acte d'honnêteté et de courage. Enfin, il présenta un projet de loi favorable à la presse.

Malheureusement, les députés de la gauche, qui peut-être auraient dû tenir compte au ministère des difficultés de sa position, le harcelèrent de leurs exigences ; ils trouvèrent le projet de loi encore trop rigoureux, les députés de la droite l'accusèrent d'imprudence. On le vola néanmoinsIelOjuin (4828), sans que ce vote affermît la nouvelle administration.

Cependant M. de Martignac s'efforçait de distinguer le plus possible son administration de l'administration précédente. Des ordonnances du i6 juin décidèrent que la direction d'un établissement d'instruction ne pourrait être donnée à des membres de congrégations non autorisées, forcèrent les ecclésiastiques chargés de cette direction à afïirmer par écrit qu'ils ne faisaient point partie d'une de ces congrégations, obligèrent les évoques à soumettre à l'agrément royal les choix des directeurs des écoles ecclésiastiques et limitèrent le nombre des élèves, en instituant, par compensation, 8,000 demi-bourses. Le parti religieux accueillit ces ordonnances avec des cris d'indignation et le ministre dut faire intervenir la cour de Rome pour amener la soumission des évoques.

M. de Martignac avait rouvert à la Sorbonne les cours de Guizot, de Cousin et de Villemain, où se pressait une foule avide d'entendre les considérations élevées de l'historien, les théories brillantes du philosophe et les analyses pénétrantes du critique littéraire, tous trois, d'ailleurs, émules par la science, l'autorité, la perfection académique du langage et la puissance oratoire. Enfin, une expédition en faveur de la Grèce, depuis longtemps réclamée par l'opinion, acheva de donnera l'administration de M. de Martign<ic un caractère libéral.

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