ALGER. — LA CASBAH
XXIlï. — RÉVOLUTION DE 1830. — LES ORDONNANCES
La nouvelle de la prise d'Alger arriva à Paris le 9 juillet. Charles X songea tout de suite à profiter de cette victoire pour ressaisir ce qu'il appelait les prérogatives de sa couronne. Les élections, défavorables au ministère, élevaient le chiffre des députés de l'opposition à 270. Les 221 signataires de l'Adresse avaient tous été réélus. Aussi le ministère ne crutil pas devoir affronter la nouvelle Chambre, convoquée cependant pour le 3 août, et Charles X, s'appuyant sur la Charte elle-même pour la détruire, prétendit trouver dans l'article 14 qui autorisait le roi à rendre des ordonnances pour le salut de l'État, le droit d'accomplir les changements qu'il méditait.
Un de ses ministres, Guernon-Ranville, qui commit la faute et l'expia, d'avoir travaillé à ce coup d'État, raconte ainsi dans son journal la signature de ces fameuses ordonnances qui allaient amener l'explosion de toulcs les colères amassées contre la Restauration. « Dimanche 25 juillet. A Saint-Cloud. Consummatum est. Le roi a signé ce matin les ordonnances, reste à les exécuter... Au retour de la messe, le conseil s'est ouvert. M. Chantclauze a lu son rapport qui a été unanimement loué. Les ordonnances, au nombre de quatre, ont ensuite été lues, puis nous avons tous signé le rapport. Avant de signer, le roi a paru absorbé par une profonde réflexion ; il s'est tenu pendant plusieurs minutes la tête appuyée sur sa main et la plume à deux pouces du papier ; puis il dit ; a Plus j'y pense, plus je demeure convaincu qu'il est impossible de faire autrement», et il a signé. Nous avons ensuite tous contresigné dans le plus profond silence, et pendant ce temps M. de Peyronnet a présenté à la signature du roi l'ordonnance de dissolution de la Chambre élue et celle de convocation d'une nouvelle Chambre au 28 septembre prochain. »
Ces ordonnances parurent, précédées d'un long exposé de motifs, au MonUeur le lundi 26. La première suspendait la liberté de la presse. Les livres eux-mêmes n'échappaient pas à la nécessité de l'autorisation. La seconde ordonnance déclarait encore la Chambre des députés dissoute. La troisième changeait le système électoral ( qui ne pouvait être modifié que par une loi), en le restreignant principalement par l'exclusion des patentés, c'est-à-dire des commerçants; elle portait atteinte à la liberté des votes en forçant les électeurs à les écrire sur le bureau. La quatrième convoquait les collèges élecloraux pour le 13 septembre et la nouvelle Chambre pour le 28 du même mois. On ne pouvait se dissi-
muler les intentions du roi. Il voulait, au moyen de nouvelles élections faites presque exclusivement par les grands propriétaires et à l'aide d'un silence complet de la presse, obtenir une Chambre favorable à sa politique de roi absolutiste. Ce coup d'État, tant redouté, n'était pas une chimère.
Les journalistes s'émurent les premiers et se réunirent dans les bureaux du National pour rédiger une protestation contre les ordonnances qui fut l'œuvre presque exclusive de M. Thiers. Au Palais-Royal des groupes se formèrent. Une foule inquiète et tumultueuse se pressait à la Bourse où les fonds publics subirent une dépréciation considérable. Les ministres toutefois vaquèrent avec confiance aux affaires courantes. Pendant toute la journée du 26, Charles X chassa à Rambouillet.
Le mardi 27 l'agitation de Paris prit un caractère menaçant. Les ouvriers imprimeurs, que les ordonnances frappaient dans leur industrie, parcoururent les principaux quartiers et y répandirent leur mécontentement. La foule s'opposa à ce que la police brisât les presses du National. Le tribunal de commerce, présidé par Ganneron, déclara solennellement les ordonnances contraires à la Charte.
Le mercredi 28, Paris se hérissa de barricades. Il ne s'agissait plus ni des ordonnances, ni du ministère, mais de la chute du trône. Les emblèmes royaux étaient foulés aux pieds.
Le ministère avait fait donner le commandement des troupes au maréchal Marmont parce que celuici, impopulaire, ne pouvait trouver de sécurité que dans le triomphe de la royauté. Mais le duc de Raguse, obligé de défendre des ordonnances qu'il n'approuvait point, ne disposait pas non plus de forces suffisantes pour triompher d'une capitale comme Paris. Les troupes comptaient à peine dixhuit mille hommes et l'imprévoyance du ministère avait été égale à son infatuation.
L'hôtel de ville était à peine gardé. Les groupes nombreux qui remplissaient la place (alors fort petite), s'enhardissent, enfoncent les portes et bientôt au sommet de l'édifice flotte le drapeau qui indiquait la portée de la Révolution : le drapeau tricolore. Ce drapeau, proscrit depuis quinze ans, ne peut être vu que d'une très petite partie de Paris ; d'autres groupes se dirigent vers Notre- Dame, et arborent au haut de la vieille basilique un immense étendard. Le drapeau de 1789 était relevé et ne devait plus être abattu.
RKVOLUTION DE 1830. — LE DRAPEAU TRICOLORE ARBORE SUR L UOïEL DE VILLE