XXIY. — LES JOURNÉES DE JUILLET 1830. — LE COMBAT DU
Le mercredi 28 fut le grand jour de comljat. Marniont, qui jusqu'alors n'avait pas voulu compromettre un accord qu'il espérait, se dc'cida enfin à prendre roffcnsivc. Solidement appuyé au Louvre et aux Tuileries, il dirigea quatre colonnes; l'une sur la Madeleine (dont les constructions n'étaient pas terminées) l'autre par les boulevards sur la place de la Bastille, la troisième par les quais sur riiôtcl de ville, la quatrième par la rue Saint-Denis. Il voulait ainsi resserrer l'insurrection dans un arc de cercle dessiné par les boulevards et dont la rue Sainl-Honoré formait la corde, puis la couper par son centre.
Les soldats parvinrent à franchir toutes les barricades ; mais les colonnes ne comprenaient que qucl(|ues bataillons. A mesure qu'elles avançaient, l'insurrection se reformait derrière elles et bientôt trois de ces colonnes furent cernées, l'une à la place de Grève, l'autre à la Bastille, la troisième au Marché des Innocents.
C'était surtout cette dernière, commandée par le général Quinsonas, qui avait à souffrir. Enfermée dans un quartier populeux, elle éprouvait des perles considérables. Marmont envoya pour la dégager un bataillon suisse et deux pièces d'artillerie. Ce jjataillon dut faire un bon détour et ne délivra le général Quinsonas que le soir, au prix de noml)reux sacrifices. La colonne qui, après avoir occupé la place de la Bastille en venant par le boulevard, avait essayé de se rabattre d'un côté sur la rue du faubourg Saint-Antoine et de l'autre sur la rue Saint- Antoine, avait rencontré une résistance opiniâtre.
Ce qui rendait l'insurrection si forte, quoiqu'elle n'eût aucune direction supérieure, c'était l'unanimité de la population. Toutes les classes se mêlaient au combat ; des balles partaient (les croisées, des caves; des pierres, des tuiles, des meubles étaient lancés sur les troupes découragées par cette lutte implacable. Des gardes nationaux en uniforme, les élèves de l'École polytechnique se faisaient remarquer à la tête des insurgés. Les anciens officiers et les vieux soldats de l'empire dirigeaient le feu. Des femmes, des enfants apportaient sans cesse des cartouches. Un jeune homme, s'élançant presque seul sur un pont suspendu que balayait le feu des soldats placés à la Grève, tombe en prononçant le mot d'Arcole. Était-ce son nom ou le souvenir du pont d'Arcole ? Le nom resta dès lors au pont, môme lorsqu'il tut reconstruit plus solidement. Isolées au milieu d'une population
acharnée à la lutte, les troupes qui d'ailleurs n'avaient pas eu de distributions régulières, souffraient de la faim et surtout de la soif. Une chaleur tropicale (le thermomètre marquait, durant ces journées, 35 degrés) embrasait l'air.
Aussi, malgré la bravoure de la garde royale qui se défendit avec énergie, malgré l'acharnement des Suisses dont la vue irritait davantage le peuple, partout le soir du mercredi, les troupes épuisées avaient abandonné leurs positions. Celles de la place de Grève durent même attendre la nuit complète pour opérer leur retraite.
Pendant que se livraient ces combats inégaux et sanglants, les députés cherchaient à se concerter sur les suites de cette révolution dont la plupart s'effrayaient. Ils ne purent s'entendre; toutefois une députation composée du banquier Laffitle, des généraux Gérard et Lobau, etc., alla au plus fort de l'action, prier Marmont d'arrêter l'effusion du sang. Pendant que ces députés discutaient avec Marmont, le savant Arago, qui les avait accompagnés comme ami du maréchal dont il ne partageait pourtant point les idées politiques, s'entretenait avec un aide de camp. Il parla de l'attitude de la troupe qui finirait par passer tout entière du côté du peuple. L'aide de camp, vivement ému, pria Arago de communiquer ces craintes à M. de Polignac. Arago refusa de voir le prince, mais l'aide de camp alla parler à M. de Polignac. Il revint quelques minutes après tout abattu et s'écria : « Nous sommes perdus ! notre premier ministre n'entend pas même le français. Lorsque je lui ai dit que la troupe fraternisait avec le peuple, il m'a répondu : « Eh bien, il faut tirer aussi sur la troupe! w Ces paroles ont été rapportées par Arago dans son témoignage lors du procès des ministres de Charles X.
Marmont, cédant au vœu des députés, écrivit encore à Charles X, le priant de retirer les ordonnances. Mais les nouvelles les plus contradictoires arrivaient à Saint-Cloud. Tandis que les envoyés de Marmont se hâtaient, ils étaient encore devancés par M. de Polignac lui-même, dont la voiture les précédait et qui confirmait le roi dans ses illusions en déclarant exagérées les craintes du maréchal. Charles X, ne voulant pas croire d'ailleurs que la troupe pût être vaincue, continuait à se montrer sans inquiétude. Le soir il prit place, comme à l'ordinaire, à sa table de whist et s'étonnait même des distractions du duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre.