II. — LES ALLIÉS A PARIS
En 1814, les alliés avaient respecté la capitale et les grands étaljlissemcnts. Étourdis par leur victoire, heureux d'être délivrés do vingt ans de guerre, craignant encore cette ficre nation qui les avait fait si longtemps trembler, ils n'avnient voulu réclamer rien en dehors de la rcstihilion des territoires conquis par les Français. Mais lorsque après Waterloo, ils eurent compris jusqu'à quel point la France était devenue impuissante et combien leur alliance étroite leur permettait de tout oser, ils ne gardèrent plus aucun ménagement. Saisissant avec joie le prétexte que leur offrait la guerre renouvelée en 4815, ils ne ])arlaient de vengeance que l)Our mieux satisfaire leur avidité.
Les Anglais campaient au bois de Boulogne et abattaient une partie du bois pour les besoins de leur cuisine et leur chauffage. Les Prussiens qui occupaient Paris, voulurent être logés chez les habitants. Blùcher fixa, en outre, la ration des hommes et des chevaux : pour chaque soldat, outre une literie complète, il fallait deux livres de pain de froment, une livre de viande, une bouteille de vin, sans parler du beurre, du riz, de l'eau-de-vie et du tabac; pour les chevaux, neuf litres d'avoine, six livres de foin, et six livres de paille. La contribution, primitivement demandée de cent millions, fut réduite à dix, mais réclamée immédiatement de la municipalité. Un officier et cent soldats furent installés comme garnisaires à l'Hôtel-de-Ville jusqu'à complet paiement. Encore cette réquisition en argent ne dispensa-t-elle pas des réquisitions en nature pour les vêtements, les chaussures des soldats.
Les excès de toute sorte auxquels se livraient les étrangers amenaient des conflits et bientôt ceux-ci durent prendre dans les maisons des mesures de précaution : la nuit ils se réunissaient dans une seule pièce avec les armes chargées et un factionnaire veillait à la porte. Les généraux môme ne tardèrent pas à retirer leurs troupes des quartiers populeux, sans pour cela consentir à les loger dans les casernes vides. Il fallut, à grands frais, construire des baraquements dans le jardin du Luxembourg et sur les quais les plus larges.
Louis XVIII, rentré aux Tuileries, était obligé de voir, sous ses fenêtres, dans le jardin, un camp prussien, et l'arc-dc-triomphe du Carrousel transformé en abattoir. C'est à grand'peine qu'il put sauver de la destruction lepont d'Iéna, quoiqu'il eût changé son nom odieux aux Prussiens. Le pont d'Iéna devait prendre le nom de pont des Inva-
lides, et le pont d'Austerlitz, celui de pont du Jardin-du-roi. Louis XVIII ne menaça point de se faire porter, comme on l'a dit, sur le pont d'Iéna, si les mineurs prussiens continuaient leur travail. Mais ses protestations énergiques, jointes aux actives démarches des ministres auprès des princes alliés, arrêtèrent enfin cette œuvre barbare. Deux mines néanmoins éclatèrent et deux des piles furent disloquées dans leurs parties basses. La capitulation du 3 juillet avait pourtant promis le respect des propriétés particuhères et publiques. Paris n'en était pas moins traité comme une ville conquise. Le gouverneur prussien qu'on y avait placé, Mûfiling, alla jusqu'à prescrire aux sentinelles de faire feu au moindre geste de bravade. Le comte Decazes, préfet de police, eut heureusement le courage de faire arracher des murs ce barbare ordre du jour.
Les tableaux et objets d'art que la victoire et des traités réguliers nous avaient assurés, devinrent l'objet de réclamations sans fin de la part des généraux alliés qui employèrent la force et mirent véritablement le musée au pillage. Le directeur du musée, Denon, qui avait lutté jusqu'au dernier moment, aima mieux donner sa démission, que d'autoriser l'enlèvement d'un seul tableau. Il n'y eut plus là personne capable de diriger même cette spoliation, et les soldats étrangers enlevèrent non seulement les toiles réclamées, mais beaucoup de tableaux acquis par le gouvernement français et dont la propriété ne lui pouvait être contestée. Les bibliothèques, comme les musées, furent mises au pillage, et aujourd'hui nos historiens sont obligés, pour consulter certaines collections de documents français, d'aller les chercher à Londres, à Berlin, à Vienne, à Saint-Pétersbourg. Rien ne pouvait être plus sensible au cœur de la population parisienne, et même les classes les plus indifférentes aux questions de science et d'art furent attristées de celte perte de nos trésors intellectuels et artistiques, patrimoine glorieux de la patrie tout entière.
Quoique la guerre fût, en réalité, terminée, l'invasion continuait. Les armées anglaise et hollandaise tenaient les départements entre Paris et la Belgique. Les Prussiens s'étendirent de Paris à la Loire. Dans la Bourgogne, le Lyonnais, le Dauphirié s'établirent les Autrichiens; les Russes couvraient la Champagne et la Lorraine. Tous les peuples accouraient à la curée, et bientôt la France se vit foulée aux pieds de 1,200,000 étrangers.
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LES ALLIÉS A PARIS (l8l5)