III. — LA DKFENSE D'IILUMiNGUE
Alors même que les armées alliées occupaient la France et la réduisaient à l'impuissance, des résistances isolées démontraient que l'énergie n'était point lassée partout. La défense d'Huningue par Barbanègre est restée comme une preuve de ce que peuvent quelques hommes de cœur, et comme une consolation au milieu de nos désastres. Barbanègre, le héros de cette défense, est devenu, à juste titre, po|)ulaire.
C'était un vieux soldat qui avait fait presque toutes les campagnes de la République et de l'Empire. Entré au service en 1793, il avait été nommé colonel en i804, et, après avoir combattu à Austerlitz, h léna, à Eylau, était devenu général à Eckmùhl. On retrouve son nom cité parmi ceux des braves à Wagram, pendant la retraite de Moscou, à Krasnoé. Après 1814, il rentra dans ses foyers; mnis lorsque Napoléon revint de l'ile d'Elbe, Barbanègre reprit son épée et fulchargde la défense d'Huningue.
A la nouvelle du désastre de Waterloo, il réunit sa petite g irnison, composée d'une centaine d'artilleurs, de cinq gendarmes, d'une quarantaine de soldats provenant de différents régiments de ligne, d'une vingtaine de douaniers, de quelques militaires retraités et enfin de cent cinquante gardes nationaux.
Déjà en 1796, la place commandée par le général Abatucci, âgé seulement de 26 ans, avait opposé une résistance héroïque aux Autrichiens. Le général avait péri glorieusement et un monument avait été élevé en son honneur. Barbanègre résolut de continuer ces nobles traditions de la ville. Ses soldats jurèrent de conserver Huningue à la France ou de s'ensevelir sous ses ruines.
Après quelques escarmouciies contre les habitants (le Bàle qui étaient venus ravager les villages voisins, Bnibaiègre vit approcher une véritable armée, cor.duite par un prince autrichien, l'archiduc Jean. Huningue se trouva complètement investie le 14 août et les Autrichiens ouvrirent la tranchée. La guerre était terminée depuis longîcmps et l'ennemi eût pu attendre la signature du traité définitif. Mais la résistance de cette petite ville blessait l'orgueil des alliés, et bientôt -130 bouclies à feu tonnèrent, lançant des bombes qui détruisirent la plupart des maisons. Barbanègre ne s'émut point. U avait fait blinder avec soin une caserne qui servit de refuge aux blessés, aux vieillards, aux femmes et aux enants. Les hnbi!an!s valides secondaient la ijarnison
et travaillaient soit à éteindre les incendies, soit à porter les munitions. Un dépôt de munitions sauta dans une redoute qui fut bouleversée ; mais les Autrichiens ne purent s'établir dans l'ouvrage. L'archiduc fit encore une fois sommer la place de se rendre. Barbanègre répondit qu'il consentait bien à reconnaître Louis XVIII, mais qu'il ne se rendrait pas. Le bombardement recommença. La petite garnison se multipliait et la place répondait de son mieux au feu terrible des Autrichiens. Enfin le 26, on conclut un armistice, et Barbanègre profila de ce répit pour réunir tous ses hommes et calculer ce qui lui restait de ressources. Ayant à peine trouvé cinquante soldais valide^ il consentit alors à traiter, il signa une capitulation des plus honorables : la garnison devait sortir avec les honneurs de la guerre et rejoindre l'armi'e française réunie derrière Il Loire.
L'armée autrichienne prit position, le 27, pour assister au défilé de la garnison qu'elle croyait nombreuse, à en juger par la résistance qu'elle avait rencontrée. La population des villages voisins et de BAle était accourue pour assister h ce spectacle qui fut un des plus curieux que l'histoire ait eus à enregistrer. Bientôt parurent deux tambours, puis un petit peloton d'infanterie de ligne; ensuite s'avançait le général avec quelques officiers d'état-major. Enfin deux pelotons de canonniers et cinq gendarmes fermaient la marche; en tout une cinquantaine d'hommes i)resque tous blessés, tous amaigris | ar les privations et noircis par la poudre. Les Autrichiens demeurèrent slui)éfaits : une armée de vingt-cinq mille hommes avait été arrêtée pendant onze jours par une poignée de braves. L'archiduc Jean ne put s'empêcher de témoigner son admiration, il s'approcha de Barbanègre et l'embrassa.
Cette résistance fut l'arrêt de mort d'Huningue. Les alliés ne voulurent point laisser subsister une telle place, qui avait joué toujours un rôle important dans la vallée du Rhin. Aussi, dans le second traité de Paris, du 20 novembre, exigèrent-ils la démolition des fortifications de cette ville, qui dut subir cette humiliation et perdit, depuis ce-tte époque, le rang qu'elle occupait parmi nos places de guerre. Elle demeurait au moins française. Elle ne l'est plus aujourd'hui, sinon de cœur, depuis la fatale guerre de 1870, qui nous a enlevé la province si belliqueuse et si patriotique de l'Alsace
lY. __ LA RÉACTION ROYALISTE. — MORT DU MARÉCHAL BRUNE
Louis XVIII arrivait au pouvoir à l'âge du repos et la situation dans laquelle il se trouvait, à son retour en 1815, était, il faut bien le dire, trop profondément troublée, pour que ce prince pût la dominer. Il se laissa dominer par elle. D'un côté les souverains alliés qui, pour la seconde fois, venaient de le rétablir sur le trône, de l'autre les royalistes, irrités de la révolution de 1815, pressaient Louis XVIII de satisfaire leurs exigences. Il dut l)ayer cher le bon vouloir de ses amis les alliés et céder à une réaction qui dépassait certainement ses rancunes.
Les débris de l'armée française qui s'étaient retirés derrière la Loire inquiétaient encore les souverains alliés : ceux-ci exigèrent de Louis XVIII le licenciement de l'armée. Ce licenciement fut prononcé par une ordonnance du 16 juillet, rendue publique le 12 août, et l'on vit les vétérans des guerres de la République et de l'Empire se disperser, regagnant tristement leurs foyers, obligés de cacher leur cocarde tricolore, mais emportant dans leur cœur le ressentiment de leur humiliation.
En même temps Louis XVIII cédait aux colères de son parti. Malgré la capitulation du 3 juillet, qui, en livrant Paris aux alliés, avait garanti l'oubli du passé, malgré la proclamation datée de Cambrai, le 28 juin, par laquelle le roi avait promis de n'excepter du pardon que les personnes désignées par les deux Chambres, Louis XVIII, sans attendre l'ouverture des Chambres et par simple ordonnance du24juillet, proscrivit cinquante-sept personnes. C'était Fouclié, ce ministre de l'Empire et des Cent-Jours, devenu, quoique régicide, ministre du frère même de Louis XVI, qui les avait désignées comme coupables d'avoir abandonné le roi avant le 23 mars 1815, c'est-à-dire avant sa sortie du royaume. Dix-neuf devaient être traduites devant des conseils de guerre, trente-huit étaient bannies.
Le colonel Labédoyère, dont le régiment avait, le premier, acclamé Napoléon à Grenoble, et qui figurait sur l'ordonnance du 24 juillet, ne voulut point s'éloigner sans revoir sa famille : il revint à Paris. Découvert, il fut traduit devant un conseil de guerre, condamné à mort et fusillé, le 19 août, dans la plaine de Grenelle. Il avait vingt-neuf ans. Le jour même où Labédoyère marchait au supplice, on amenait à Paris le maréchal Ney.
Ce n'était pas en mettant la proscription à l'ordre du jour qu'on pouvait calmer les violentes passions du Midi, à ce moment surexcitées. Des bandes
royalistes, à peine dispersées pendant les Cent- Jours, y entretenaient l'agitation. Le 25 juin, à la nouvelle du désastre de Waterloo, une émeute éclata à Marseille et une colonie de Mamelucks, ramenée d'Egypte par Napoléon, fut massacrée. Le général Verdier, qui occupait la ville, se retira sur Toulon, près du maréchal Brune. Celui-ci, envoyé par l'empereur pour contenir le Midi, avait accompli sa mission sans rigueur, et lorsque Louis XVIII fut rétabli sur le trône, il remit son commandement au marquis de Rivière. Mais on avait répandu l'accusation fausse que le vainqueur de Bergen avait trempé dans les excès de la Révolution et pris part aux massacres de septembre en 1792. Or Brune n'était point à Paris à l'époque de ces massacres. Quand le maréchal passa à Avignon, le 2 août, il dut s'arrêter pour les relais de la chaise de poste. La nouvelle de son arrivée excita une vive émotion, des attroupements se formèrent. Le maréchal néanmoins allait échapper, lorsqu'à la porte de la ville, un piquet de garde nationale le retint imprudemment pour vérifier son passeport. La foule empêcha le départ et ramena la voiture à l'hôtel des Postes. Le maréchal se barricada dans l'hôtel, mais tandis que les autorités faisaient de vains efforts pour calmer la foule, des forcenés pénétrèrent par les toits des maisons voisines, et l'un d'eux tua le maréchal d'un coup de pistolet. Traîné dans les rues d'Avignon, le corps de la victime fut jeté dans le Rhône.
Le corps ne fut retrouvé qu'à plus de dix-huit lieues d'Avignon et enseveli par un pauvre garde champêtre, puis transporté dans le domaine de Masdes-Tours, appartenant à M. de Chartreuse. Celuici garda le secret pendant deux ans et ce ne fut qu'au bout de ce temps que la veuve du maréchal put connaître l'endroit où reposait son mari. Elle fit ramener ses restes à Paris, dans son hôtel, dont toutes les pièces furent, pour ce jour-là, tendues de noir. Elle garda le cercueil, disant : « Il restera là jusqu'au jour où j'aurai vengé sa mémoire. Je demande uniquement à Dieu de me laisser vivre assez pour qu'il me soit permis d'enfermer l'arrêt vengeur dans sa tombe. » Elle n'eut point de repos qu'elle n'eût obtenu le droit de poursuivre les assassins. Mais les coupables n'avaient pas été arrêtés ; la cour de Riom rendit, en 1819, un jugement par contumace. Encore la veuve dut-elle en payer les frais.