‹ Cent récits d'histoire contemporaineChapitre 26 sur 86 · XXXII. — EXPÉDITION D'ANGONE. — LE CHOLÉRA A PARIS · texte numérisé non relu

XXXII. — EXPÉDITION D'ANGONE. — LE CHOLÉRA A PARIS

Tandis que Casimir Périer avait à faire face à tant de périls intérieurs, les comi)lications extérieures recommençaient. Les édits que le pape Grégoire XVI avait publiés pour satisfaire les aspirations libérales, avaient paru aux populations des États de l'Église une déception. L'insurrection éclata de nouveau. Aussitôt Grégoire XVI appela les Autrichiens qui se hâtèrent d'accourir. Ici la question changeait de face. L'Autriche, en se faisant l'instrument de la répression matérielle, violait le principe de nonintervention en même temps qu'elle étendait de plus en plus son action sur l'Italie. Or la France ne pouvait abdiquer toute influence sur la péninsule. Casimir Périer protesta par un acte qui aurait pu amener la guerre avec l'Autriche. Il fit occuper Ancône. Le 7 février, une escadre française, portant un régiment de ligne, partit de Toulon et arriva le 22 en vue d'Ancône. Le débarquement s'effectua pendant la nuit, les soldats enfoncèrent les portes et le lendemain faisaient le service de la ville, concurremment avec les soldats du pape.

Effrayé de l'apparition du drapeau tricolore dans la Péninsule, Grégoire XVI protesta contre l'occupation d'Ancône. Les ministres étrangers se rendirent chez Casimir Périer, pour lui demander des explications. Ils parlèrent du droit public ; « Le droit l)ublic européen, s'écria Casimir Périer, c'est moi qui le défends; croyez-vous qu'il soit facile de maintenir les traités et la paix ? Il faut que l'honneur de la France aussi soit maintenu. » Les ministres étrangers n'insistèrent pas. Le pape ne tarda pas non plus à adhérer à l'occupation d'Ancône et l'Autriche ne releva pas le défi qu'on lui avait réellement jeté.

Bientôt un mal mystérieux et cruel , le choléra, vint dominer toutes les préoccupations. Ce fléau, sorti de l'Inde, avait déjà parcouru tout l'ancien continent, depuis la Chine et la Russie jusqu'à l'Angleterre ; il sautait de ville en ville, de capitale en capitale, sans que les cordons sanitaires pussent l'ar- . rèter. Paris ne s'en préoccupait point et les plaisirs du carnaval furent plus bruyants que de coutume. Mais le 22 mars, le fléau éclala dans la capitale. Les premiers jours, l'augmentation de la mortalité passa presque inaperçue ; mais bientôt le nombre croissant des victimes jeta partout l'inquiétude. Des bruits sinistres furent répandus ; les vieux récits d'empoisonnement qui, au moyen âge, se reproduisaient périodiquement avec la peste, furent renouvelés. La foule ignorante s'ameuta dans certains quartiers ;

un jeunehomme,employéau ministère del'intérieur, parent d'un avoué, fut massacré rue Saint-Denis, près le passage du Caire, parce qu'on l'accusait d'avoir voulu jeter du poison dans les brocs d'un marchand de vin. Un homme fut mis en lambeaux sous le même prétexte, dans le quartier des Halles ; une autre victime fut tuée sur la place de Grève et jetée dans la Seine. Des placards qui excitaient la population contre le gouvernement étaient affichés. Toutefois ces excitations ne tardèrent pas à tomber, et ces scènes du moyen âge furent peu nombreuses.

« Je ne trouve pas, dit Guizot dans ses Mémoires, que les écrivains qui ont raconté ce temps, aient peint avec vérité et justice l'état de Paris, gouvernement et peuple, pendant cette lugubre crise. Aussi absurdes qu'odieux, les emportements populaires furent peu nombreux, limités à quelques rues encombrées d'une population pauvre et grossière, et ils cessèrent promptement.

» L'aspect général de la ville était morne, mais point troublé ; on ne voyait nulle part cette agitation désordonnée ou celte immobilité stupide qui caractérisent la peur ; les habitants passaient dans les rues, silencieux, le pas pressé, la physionomie un peu tendue et crispée, sous l'influence de l'air froid et sec qu'ils respiraient. Les Chambres, les tribunaux,les fonctionnaires de toute sorte continuèren t régulièrement leurs travaux. Les prêtres, les administrateurs, les médecins, les employés des établissements pieux et charitables firent leur devoir, beaucoup avec ardeur, presque tous sans hésitation. Le roi et sa famille, les ministres, tous les chefs des services publics donnèrent l'exemple du courage et du dévouement. Le comte d'Argout, dans les attributions duquel se trouvait la police sanitaire, parcourait les quartiers les plus malades, aidant de sa propre main à placer les morts dans les voilures qui les recueillaient de maison en maison pour les porter aux cimetières. La charité chrétienne, la sympathie libérale et le zèle administratif unissaient leurs efforts pour lutter contre le mal ou en atténuer les résultats. On se sentait au milieu d'une population en qui dominait le sentiment du devoir ou de l'honneur, et sous la main d'un gouvernement régulier, intelligent, vigilant, résolu et capable d'accomplir, dans les limites de la science et de la puissance humaines tout ce qu'exigeait de lui le périlleux service de la société confié à ses soins ^ ! »

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