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Iémoircs de Guizot, t

LE CHOLÉRA A PARIS (l8 32)

XXXIIl. — MORT DE CASIMIR PÉRIER (1832)

Le fléau qui désolait Paris parcourut vingt-sept départements. Dans le départennent de la Seine il lit plus de 20,000 victimes parmi lesquelles Cuvier, le célèbre naturaliste qui a reconstitué, à force de science, le monde antédiluvien.

Le l^'" avril 1832, Casimir Périer dont la santé était depuis longtemps ébranlée et qu'épuisait son activité dévorante, accompagna le jeune duc d'Orléans dans la visite que ce prince fit à l'Hôtel-Dieu pour raffermir la population. Trois jours après, le ministre tomba malade. M. de MontaJivet, un de ses collègues, vint le voir le 5 avril, dans la soirée : « Je le trouvai seul, écrivait-il, étendu sur un canapé ; les meurtres accomplis la veille par une foule furieuse et stupidc sur de prétendus empoisonneurs, avaient fait sur son esprit une impression navrante. Il me fit, sur la France et sur lui-môme, les plus tristes prédictions : « Je vous l'ai dé^à dit : je sortirai de ce ministère les pieds en avant. » C'étaient en effet les termes dont il s'était servi avec moi le jour môme où il s'installa au ministère de l'intérieur, le 14 mars 1831. Il m'entretint ensuite, avec calme et tristesse, d'un article, à insérer le lendemain dans le Moniteur. Le préfet de police arriva. Je le quittai en lui disant un adieu qui devait être le dernier. Je ne l'ai plus revu. » M. de Montalivet écrivait ces détails en 1858 à M. Guizot qui lui demandait des renseignements pour la composition de ses Mémoires et on voit quelle vivacité d'impressions lui avait causée cette dernière visite. M. Guizot, ami de Casimir Périer, et qui s'efforça plus tard de reprendre sa politique, décrit ainsi, d'après des lettres qu'il reçut de différents témoins, les phases diverses de l'agonie du célèbre ministre :

« Le mal éclata, chez Casimir Périer, avec une grande violence : « Des spasmes nerveux, m'a raconté son médecin, soulevaient ce grand corps dans son lit, par une sorte de mouvement mécanique dont la puissance irrésistible était e^ frayante. C'était un douloureux spectacle que celui de cette intelligence et de cette volonté si énergique luttant en vain contre la matière. Quelquesuns des médecins appelés doutaieirt que ce fût le choléra ; la plupart, et les principaux, l'alfirmaien et tout semble indiquer qu'ils avaient raison. A côté de M. Périer, dans le ministère de l'intérieur, onze parsonnes en étaient en môme temps attaquées, et son collègue M. d'Argout, qui l'avait accompagné dans sa visite à l'Hôtel-Dieu, était frappé

comme lui et presque en un aussi .grand danger. Au bout de quelques jours, une amélioration sensible donna quelques espérances ; ce fut, entre les médecins, le moment des doutes, des discussions et des essais divers ; pendant six semaines ils luttèrent de toute leur science et le malade de toute la force de son âme contre le mal toujours renaissant et croissant ; mais tous les efforts étaient vains ; la fièvre devenait de jour en jour plus ardente ; Textrôme susceptibilité nerveuse de Casimir Périer allait souvent jusqu'au délire. Quand son esprit se portait sur les affaires de l'intérieur, il exprimait pour l'ordre Social les plus vives alarmes, ne se faisant aucune illusion sur la valeur de ses succès contre l'anarchie, et sachant bien que s'il avait arrêté la ruine de l'ordre, il n'avait pas assuré sa victoire : « J'ai les ailes coupées, disait-il, je suis bien malade, mais le pays est encore plus malade que moi '. »

Le 16 mai, il expirait après cette longue et douloureuse agonie. Cette mort causa en France, au milieu du trouble universel, une profonde impression. Malgré la différence des jugements que les partis formulaient sur sa politique, tous s'accordaient à reconnaître son talent, sa belle intelligence. Casimir Périer avait eu au moins un rare mérite, il avait poursuivi un plan que tout le monde comprenait, et il est certain que s'il n'avait pas eu le tomps de rétablir l'ordre, il avait du moins restauré l'autorité.

Malgré la tristesse des temps, ses funérailles furent célébrées, avec une grande pompe, au milieu d'un concours empressé do toutes les classes, et ses ennemis eux-mêmes s'associèrent aux hommages rendus à sa mémoire. M. Roycr-Gollard prononça ces paroles sur sa tombe : « La gloire de M. Périer est pure et inattaquable ; sortie comme un météore de ces jours nébuleux oii il semble qu'autour de nous tout s'obscurcisse et s'affaisse, elle sera durable, car elle n'est point l'œuvre artificielle et passagère d'un parti qu'il ait servi, il n'a servi que la cause de la justice, de la civilisation, de la vraie liberté dans le monde entier. Il a succombé trop tôt. Que les bons citoyens, que les amis de l'humanité quil avait ralliés, achèvent son ouvrage. Élevons sur sa tombe le drapeau de l'ordre, ce sera le plus digne témoignage que nous puissions rendre à sa mémoire. »

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