V. - PKOGÉS ET MORT DU MARÉCHAL NEY
L'irritation cHait vive chez les royalislcs contre le maréchal Ney, et ils disaient tout haut qu'il fallait un éclatant exemple. Son cas était particulièrement grave, puisque, mis à la tête d'une armée chargée de combattre Napoléon, il avait passé de son côté. En vain Ney protestait-il de la sincérité de ses intentions au moment de son départ et rejetait-il sa faute sur la crainte qu'il avait eue d'engager la guerre civile, alors que cette guerre môme semblait folle. Le maréchal fut traduit devant un conseil de guerre que refusa de présider le doyen des maréchaux, Moncey. Une ordonnance royale destitua Moncey et le condamna à un emprisonnement de trois mois. Le maréchal Jourdan fut alors désigné avec les maréchaux Masséna, Augercau, Mortier, les généraux Gazan, Glaparède et Villatc. Ces vieux guerriers traînèrent en longueur, près de trois mois, l'instruction du procès et accueillirent avec empressement le système de défense adopté par les avocats du maréchal, Berryer (père) et Dupin. Ceux-ci crurent sauver leur client en déclinant la compétence du conseil de guerre. Le maréchal Ney, pair de France, n'était justiciable que de la Chambre des Pairs. Certes, le moyen eût été excellent, si Ney avait dû être jugé par la Chambre des Pairs dont il avait fait partie. Mais cette Chambre venait précisément d'être renouvelée et remplie des royalistes les plus dévoués ; les émigrés les plus ardents y figuraient, et c'était livrer, en réalité, le maréchal à ses ennemis politiques. Le duc de Richelieu, président du conseil des ministres, avait dit le mot de la situation, en pressant la Chambre des pairs de statuer sur le sort du maréchal Ney. « Ce n'est pas seulement au nom du roi, au nom de la France, avait-il dit, c'est môme au nom de VEurope que nous venons vous conjurer et vous requérir à la fois de juger le maréchal Ney. »
Parmi les personnages étrangers qui s'empressaient de garnir les tribunes de la Chambre des Pairs, on remarquait le prince royal de Wurtemberg, M. deMetternich, des diplomates, des généraux russes et anglais. Les défenseurs du maréchal crurent trouver un moyen de salut dans le traité du 20 novembre qui cédait à la Prusse la ville de Sarrelouis, lieu de naissance du maréchal. Ney ne voulut point accepter ce singulier moyen de défense. « Non, non, s'écria-t-il, je suis Français, je mourrai Français ! »
Le 6 décembre, les plaidoiries étaient terminées, la senicnre cap'lale fut prononcée par 139 voix.
A trois heures du malin, le 7 décembre, l'arrêt était rendu et signé, après une séance qui n'avait pas duré moins de quinze heures. Le maréchal s'était couché tout habillé et on vint le réveiller à trois heures et demie pour lui lire l'arrêt. Il ne laissa pas continuer l'énumération de ses longs titres : ce Dites Michel Ney et bientôt un peu de poussière. » Il demanda ensuite l'heure de l'exécution et on lui indiqua neuf heures. Il se rendormit, en attendant l'arrivée de la maréchale et de ses enfants qu'il avait fait prévenir. La dernière entrevue fut attendrissante et Ney, pour y mettre fin, dit que la maréchale aurait peut-être le temps d'arriver jusqu'au roi. La pauvre femme saisit avidement cet espoir et s'éloigna. Tandis que la maréchale courait aux Tuileries et attendait dans les antichambres, une voiture venait prendre Ney au petit Luxembourg. Le curé de Saint-Sulpice,qui accompagnait le maréchal, faisait difficulté de monter avant lui ; « Montez le premier, dit celui-ci, monsieur l'abbé, je serai plus vite que vous là-haut. » Ney croyait être conduit à la plaine de Grenelle, mais la voiture, arrivée au bout du jardin, s'arrêta dans la grande allée qui mène à l'Observatoire. Le maréchal manifesta quelque surprise, puis se dirigea près du mur qu'on lui indiqua, remit sa tabatière d'or au curé de Saint- Sulpice pour la maréchale, lui laissa pour ses pauvres l'argent qui lui restait et se plaça en face du peloton de vétérans. Un officier proposa de lui bander les yeux. « Ignorez-vôus, s'écria-t-il, que depuis vingt-cinq ans j'ai l'habitude de regarder en face les boulets et les balles. » Puis il ajouta : « Je proleste devant Dieu et la patrie contre le jugement qui me condamne ! J'en appelle aux hommes, à la postérité, à Dieu ! vive la France ! » ôtant ensuite son chapeau de la main gauche d indiquant sa poitrine de la main droite, il s'écria d'une voix îbrte : « Soldats, droit au cœur ! » Le maréchal Ney tomba frappé à mort et son corps resta un quart d'heure exposé sur le lieu d'exécution. Mais, à cette heure matinale, en ce quartier alors très désert, l'assistance fut peu considérable. Sitôt qu'on fut averti au château, le duc de Duras éconduisit la maréchale, en lui déclarant ce que le roi ne pouvait lui accorder son audience, cette audience devenant sans obJ2t ». Ce fut ainsi qu'elle apprit la cruelle vérité.
Une statue a été dressée, en 1852, sur la place même où le héros de la Moskowa est tombé sous des balles françii.ses.
Yï. — ÉVASION DE M. DE LA VALETTE
M. de Lavalctte avait, dans sa jeunesse, été l'aidcdc-camp de Bonaparte en Italie. Celui-ci lui avait fait épouser une parente de Josi:'phine de Beauharnais, et, devenu empereur, lui confia la direction générale des postes, que Lavalette garda pendant tout le règne de Napoléon. Il tomba avec son maître et demeura à l'écart durant la première Restauration. Le 20 mars, au malin, apprenant la prochaine arrivée de Napoléon, il reprit, sans trouver la moindre résistance, la direction de l'adminislration des postes. Louis XVIII avait quitté Paris; le désordre était partout. M. de Lavalette reprit l'exercice de ses anciennes fonctions et assura la régularité d'un des services les plus importants. Il n'avait point conspiré et se croyait à l'abri de toute poursuite; mais le parti royaliste s'acharna contre lui, et il fut une des victimes désignées pour satisfaire les désirs de vengeance qui troublaient alors toutes les tètes. Lavalette avait refusé de fuir, mais bientôt il se vit saisi et traduit, non devant un conseil de guerre, mais devant la cour d'assises (24 novembre).
Condamné à mort, malgré les plaidoiries éloquentes de ses défenseurs, Lavalette se pourvut en cassation et le délai qui en résulta donna le temps à ses amis de faire d'activés démarches pour obtenir sa grâce. Les plus hauts personnages, le maréchal Marmont, le duc de Richelieu lui-même intercédèrent en vain.
Le roi n'avait pas même voulu changer le mode de supplice et accorder que Lavalette fût fusillé. L'échafaud se dressait donc et Marmont se vit obligé de détruire les dernières illusions qui restaient à madame de Lavalette. Il l'engagea, si elle le pouvait, à donner suite à un projet d'évasion dont elle avait parlé. Il n'y avait plus de temps à perdre et le 20 décembre, la veille même de l'exécution, madame de Lavalette résolut de se dévouer. Elle venait tous les jours, à cinq heures, partager le dîner (le son mari. Faible et maladive, elle arrivait dans une chaise à porteurs. Elle vint donc, comme à l'habitude, et se fit accompagner de sa fille et d'une vieille gouvernante. Elle s'était revêtue par dessus sa robe ordinaire d'une large robe doublée de fourrures. Après le dîner, après les embrasscments qui avaient ému les gardiens, informés déjà que c'était la dernière entrevue, M. de Lavalette se couvrit à la hâte, derrière un paravent, de la robe fourrée, d'un chapeau de femme, et sortit de la chambre, s'appuyant sur le bras de sa fille, se tenant courbé et se cachant la figure dans un mouchoir comme
pour cacher ses larmes. A la faveur d'une demiobscurité et d'un attendrissement général, il put traverser un corridor, la salle du greffe, une cour gardée par un poste nombreux de gendarmerie. A l'intérieur madame de Lavalette faisait du bruit derrière le paravent, pour faire croire à la présence de son mari. Celui-ci avait pu enfin gagner la chaise à porteurs, mais n'avait pas tardé à la quitter, près de la rue de Harlay, pour monter dans un cabriolet qui l'attendait. Encore quelques minutes, il était perdu. En eftef, on n'avait pas tardé à s'apercevoir dans la chambre de la disparition du prisonnier. Madame de Lavalette s'était en vain jetée sur le geôlier pour l'empêcher d'appeler et avait lutté pour gagner du temps. Mais les cris mirent tout le monde en éveil. On se jeta à la poursuite des porteurs de la chaise, on les rejoignit, mais on n'y trouva plus que la fille du fugitif.
Les barrières furent immédiatement fermées, les voitures publiques arrêtées, un grand nombre de .maisons fouillées. Une ordonnance sévère enjoignit aux habitants de faire déclaration des personnes logées chez eux. Ces recherches n'aboutirent qu'à exciter de plus en plus les sarcasmes contre le ministère qui renouvelait les mesures de la Teireur, pour retrouver une victime. Des discussions passionnées s'engagèrent à la Chambre des députés.
Le ministère n'était certainement pas coupable d'avoir favorisé la fuite du prisonnier, et cependant celui-ci était caché dans l'hôtel même du ministre des affaires étrangères, à quelques pas de la demeure du président du conseil. M. de Lavalette y avait été amené par des amis sûrs et caché dans l'apparte-' ment du chef de la comptabilité, M. Bresson qui, jadis conventionnel et proscrit, ne demandait pas mieux que de sauver un proscrit. M. de Lavalette demeura dans cet asile, que n'aurait jamais pu soupçonner la police, une quinzaine de jours. Puis on se préoccupa de le faire sortir de Paris. Un général anglais, sir Robert Wilson, prêta son concours et emmena Lavalette comme son officier. Le fugitif put gagner ainsi la Belgique, puis la Bavière, où il dut vivre dans l'isolement, pour ne pas exciter les réclamations du gouvernement français. Madame de Lavalette avait subi des épreuves trop terribles : elle resta quelque temps prisonnière et sans nouvelles de son mari ; sa raison s'égara.