XLIY. — MINISTERE DU 29 OCTOBRE
Le traité du 15 juillet 1840 avait créé une situation périlleuse. M. Tliiers ne reculait pas devant la nécessité d'une guerre politique. Mais le roi et les conservateurs ne voulaient pas en 1840 suivre une ligne toute contraire à celle qu'ils avaient suivie en 1831. Ils avaient t'ait déjà des sacrifices au maintien de la paix et à l'alliance anglaise : ils pouvaient bien leur ajouter celui d'une question spéciale ; celte politique était celle du roi et de M. Guizot, qui, de Londres, mesurait avec effroi les périls que couraient les doctrines de conservation.
Les Chambres avaient été convoquées pour le 22 octobre. M. Tiiicrs demandait que le discours de la couronne parlât dos chances de guerre et réclamât les moyens d'y satisfaire. Le roi Louis-Philippe s'y opposa. M. Thiers donna sa démission et M. Guizot fut rappelé de Londres. Le parti de la paix triompha.
Le cabinet du 29 octobre 1840, formé sous la présidence du maréchal Soult, se composait de M, Guizot aux affaires étrangères, le véritable inspirateur de la politique extérieure et intérieure ; l'amiral Duperré à la marine, MM. Duchâtel et Humann aux finances, M. Martin (du Nord) à la justice et aux cultes, M. Villemain à l'instruction publique. La position du cabinet fut nettement déterminée par cette phrase d'un discours de M. Thiers (2o novembre) : u Le discours de la couronne a dit que Ton espérait la paix; il n'a pas dit assez : on est certain do la paix. En effet, pourquoi le cabinet du 29 octobre a-t-il remplacé le cabinet du loi- mars? Parce que le cabinet du l*^*" mars n'a pu oljtenir des mesures qu'il jugeait nécessaires et qui pouvaient amener une guerre non j)as certaine, mais éventuelle. Le cabinet du 29 octobre, au contraire veut la paix certaine et il l'aura. » M. Guizot se défendit vivement de vouloir la paix à tout prix. Mais il n'en songeait pas moins à i)rofiter de la première porto qui lui serait ouverte pour rentrer dans les conseils de l'Europe. Il se maintenait cependant à l'état de paix armée et ne put refuser de présenter aux Chambres la loi annoncée sur les fortifications de Paris. Cette loi fut adoptée après un remarquable rapport de M. Thiers (janvier 1841).
Ce fut cependant sous l'administration de ce ministère pacifique que s'accomplit la translation des cendres de l'empereur Napoléon aux Invalides. Le ministère du 1er niars les avait réclamées à l'Angle-
terre et lord Palmerston, quoiqu'il méditât déjà de nous faire subir un affront, avait écrit, en adhérant à la demande du gouvernement français : « Le gouvernement de Sa Majesté espère que la promptitude de cette réponse sera considérée en France comme une preuve de son désir d'effacer toute trace de ces animosités nationales qui, pendant la vie de l'Empereur, armèrent l'une contre l'autre la nation française et la nation anglaise. Le gouvernement de Sa Majesté a la confiance que si de pareils sentiments existent encore quelque part, ils seront ensevelis dans le tombeau où vont être déposés les restes de Napoléon. » Ces belles paroles étaient écrites le 9 mai. Le 15 juillet, le traité de Londres était écrit sans nous et contre nous.
Le piince de Joinvilie avait sollicite l'honneur d'aller chercher lui-même les cendres de Napoléon ; il était de retour à Cherbourg le o novembre. On sait qu'apprenant en mer les difficultés survenues entre la France et l'Angleterre, et l'imminence d'une guerre, il avait réuni son équipage et lui avait déclaré qu'en cas d'attaque par une flotle anglaise, il ferait sauter le navire plutôt que de rendre son précieux fardeau. Le corps de l'empereur fut transbordé de la frégate la Belle-Poule, qui l'avait rapporté de Sainte-Hélène, sur le vai)eur la Normandie qui remonta la Seine. Puis la Normandie ne pouvant plus remonter le fleuve, on composa une flottille de dix petits bateaux à vapeur, escortant le bateau qui portait le cercueil. Enfin le convoi arriva à Courbevoie le 14 décembre.
C'est de là que le lendemain 15 décembre, le cercueil partit sur un immense char d'or et de velours, entouré d'une foule que n'avait pas arrêtée un froid des plus rigoureux. Le cortège parcourut la longue avenue de Neuilly, passa sous l'Arc de l'Étoile, descendit les Champs-Elysées et arriva vers 2 heures aux Invalides, où le roi Louis-Philippe l'attendait. Les cinq cents marins de la Belle-Poule, la hache d'abordage sur l'épaule, occupaient la place d'honneur dans le cortège. Porté sur les épaules des marins, le cercueil arriva sous le dôme, où le roi, entouré de tous les principaux personnages de l'État, s'était avancé pour le recevoir. Louis-Philippe pressa d'abord la main de son fils, ie prince de Joinvilie : « Sire, lui dit le prince, je vous présente le corps de l'empereur Napoléon.
— Je le reçois au nom de la France, » répondit le roi.
TRANSLATION DES CENDRES DE NAPOLÉON l" (l5 DÉCEMBRE 184 0)