VII. — LA CHAMBRE INTROUVABLE
La Chambre des députés, sortie des élections faites sous la pression des baïonnettes étrangères, se composait des royalistes les plus exaltés. « Les hommes que le roi ramenait avec lui, dit Beugnot, n'avaient pas pu prendre une idée des changements survenus depuis un quart de siècle dans notre droit public et dans nos mœurs. De la meilleure foi du monde, ils ne voyaient dans Louis XVIIÏ qu'un roi qui continuait Louis XV et Louis XVI ; c'était lesblesser que d'essayer de les convertir ; il semblait qu'on profan.àt le sanctuaire de la fidélité. «
Dans le premier transport de sa joie, Louis XVIII s'était félicité d'avoir trouvé une Chambre introuvable. Cet éloge, l'opinion et l'histoire l'ont changé en flétrissure. Les premières lois votées par la Chambre suspendaient la liberté individuelle et la liberté de la presse. C'est à peine si dix membres s'opposèrent à l'établissement des Cours prévôtalcs. Ces Cours, instituées pour trois ans, par une loi du 4 décembre iSlo, prononçaient des sentences sans appel, pouvaient supprimer môme le droit de grâce du souverain et ordonner l'exécution immédiate. Ces tribunaux exceptionnels, par la rapidité de leurs instructions, leur mépris des droits de la défense, la cruauté de leurs arrêts, s'attirèrent bientôt une sinistre renommée. Les députés de la Chambre introuvable étouffèrent par leurs clameurs la voix de Voyer-d'Argenson, qui osait appeler l'attention sur les massacres du Midi. Une loi d'amnistie faillit devenir, grâce aux amendements, une nouvelle loi de proscription. La Bourdonnaie dressa des catégories qu'il voulait faire excepter de l'amnistie.
Les catégories furent rejetées, mais on bannit les régicides qui avaient adopté l'Acte additionnel aux constitutions de l'empire. Carnot et David allèrent mourir en exil. Avec les biens du clergé non aliénés, la Chambre songeait à reconstituer la dotation territoriale de l'Église. Elle réclamait aussi, avec instance, que la tenue des registres- de l'état civil fût rendue aux ministres du culte, et demandait la révision de quatorze articles de la Charte, dont elle condamnait les dispositions libérales. Presque toutes les propositions de lois venaient des députés; et le cabinet, au lieu de diriger la Chambre, la suivait malgré lui. « Questions constitutionnelles, questions religieuses, questions financières, dit un écrivain qui n'est point hostile à la Restauration, tout provoquait des débals où les passions monarchiques empruntaient aux passions révolutionnaires et leur langage et leurs allures. Il y avait je ne sais quoi
d'étrange et d- dépaysé dans l'attitude de ce parti de gentilshommes, devenus tribuns par dévouement et presque factieux par fidélité. La Chambre engageait chaque jour contre la couronne, par ses propositions législatives, la lutte la plus acharnée comme la plus inconstitutionnelle, puisque le principe de l'initiative royale était formellement consacré parla charte de i814. »
Le gouvernement se préoccupait de modifier cette situation et proposait un système électoral qui, en renouvelant par séries la Chambre, ne devait pas tarder à en modifier l'esprit. Le projet était, d'ailleurs, calculé de manière à assurer partout le triomphe des candidats agréables au gouvernement. La Chambre rejeta presque toutes les dispositions du projet ministériel, qui étaient dirigées contre elle et notamment le renouvellement partiel. Les discussions vives, animées, témoignèrent une fois de plus de l'hostilité des députés contre le ministère. Môme le président de la Chambre introuvable. Laine, ne tarda pas à se trouver débordé par des passions qu'il avait en vain tâché de contenir, tout en les partageant. A la séance du 8 avril 4816, sur une simple question de forme s'éleva un incident, futile en apparence et qui ne tarda pas à devenir une tempête. Une discussion s'étant engagée entre le président et M. de Villèle, sur le dépôt d'un rapport et la date à laquelle devait commencer le débat, le marquis Forbin des Issarts intervint avec vivacité et lut rappelé à l'ordre. M. Forbin des Issarts protesta et déclara que la Chambre pouvait seule prononcer un rappel à l'ordre. Il demanda en même temps que la Chambre donnât raison à M. de Villèle, et obtint un vote conforme à ses désirs. Aussitôt M. Laine descendit du fauteuil présidentiel et envoya au roi sa démission de président. Le roi ne l'accepta point et M. Laine continua de diriger les travaux d'une Chambre plus royaliste que le roi et qui se rendit bientôt insupportable à Louis XVIII.
Enfin, Louis XVIII, cédant aux conseils de son principal ministre, le duc de Richelieu, et surtout de son favori, le ministre de la police, le comte Decazes, rendit la fameuse ordonnance de dissolution, du 5 septembre 1816. Les députés poussèrent des cris de colère, mais la plupart ne furent pas réélus. Chateaubriand publia son pamphlet de la Monarchie selon la Charte. Il perdit son titre de ministre d'État et ne put empêcher le gouvernement de passer des hommes du côté droit aux royalistes modérés.
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LA CHAMBRE INTROUVABLE (lE PRÉSIDENT LAINE, BLESSÉ d'UN VOTE DE LA CHAMBRE DONNE SA DÉMISSION)
VlII. — LE DUC DE RICHELIEU. — LA LIBÉRATION DU TERRITOIRE (181 8)
Parmi les hommes investis du pouvoir clans les temps si troublés de la seconde Restauration, l'un de ceux qui surent le mieux garder la modération et la dignité du caractère au milieu des passions déchaînées, fut le duc de RlchcHcu, pelit-fils du maréchal si célèbre au dix-huitième siècle et arrière-petit-neveu du redoutable cardinal.
Armand-Emmanuel-Sophie-Septimanie de Vigncrod,duc de Richelieu, avait, dès sa jeunesse,parcouru l'Europe pour s'instruire; la Révolution étant survenue, il ne rentra point en France et prit du service en Russie, où il combattit dans les guerres co))tre les Turcs. Il signala sa bravoure à l'assaut terrible d'Ismaïl, et son humanité, plus utile encore que son courage, dans une guerre conduite par le farouche Souwaroff. Puis, sous le czar Alexandre I'^'*, au lieu de prendre part, comme tant d'autres émigrés, aux guerres contre la France, il accepta le poste de gouverneur de la Crimée où son administration intelligente initia un peuple encore à demi sauvage et nomade à la vie sédentaire et industrieuse.
Il avait d'abord refusé d'entrer, dès le retour du roi, au conseil où siégeait Fouché. M. de Talleyrand, qui avait, dès le premier jour, obtenu et comptait garder la présidence du conseil, affectait de ne pas redouter la concurrence du duc de Richelieu, indiqué à Louis XVIII comme l'homme le plus capable de lui concilier la Russie. « M. le duc de Richelieu, disait Talleyrand, est l'homme de France qui connaît le mieux la Crimée. » Le duc de Richelieu n'en fut pas moins appelé à remplacer Talleyrand, le 25 septembre 1815, et à continuer les négociations avec les souverains alliés pour le traité délinitif. Ce traité réduisait le territoire à des limites qui restaient bien en deçà des limites de 1789. Richelieu s'adressa à l'empereur Alexandre : « Ne portez pas, lui dit-il, au désespoir une grande nation. Je serai le premier à conseiller ce noble désespoir à mon roi et à mon pays, si on ne revient pas à un système de modération, aussi conforme à la saine politique qu'à la justice et à l'honneur. » Alexandre intervint et obtint que les alliés renonçassent à leurs exigences. Il remit ensuite au duc la carte sur laquelle les plénipotentiaires allemands avaient tracé la ligne qui enlevait à la France Lille, Strasbourg, avec deux lieues de territoire, depuis la Flandre jusqu'à l'Alsace. L'empereur lui dit ; « Conservez cette carte que je ne rétablis que pour vous seul : elle sera, dans l'avenir, le témoignage de vos services.
de mon amitié pour la France et le plus beau titre de noblesse de votre maison. »
Malgré ce succès, le traité du 20 novembre n'en restait pas moins bien lourd, bien onéreux, et le duc se résigna à grand'pcine à y attacher son nom. « Tout est consommé, écrivait-il à la marquise da Montcalm, j'ai apposé, plus mort que vif, mon nom à ce fatal traité. »
Du moins se hâta-t-il d'en atténuer les plus douloureuses conséquences, en cherchant à diminuer la durée de l'occupation militaire d'une partie du territoire, fixée à sept ans. Au bout de deux ans, par suite d'habiles mesures financières et le prompt acquittement des premiers termes de l'indemnité de guerre, il avait réduit la durée de l'occupation à cinq ans, le chiffre de l'armée d'occupation de trente mille hommes et, par conséquent, allégé les charges qui pesaient sur le trésor. En 1818 le duc de Richelieu crut le moment favorable pour entreprendre la grande négociation qui était devenue sa préoccupation presque unique.
Au congrès d'Aix-la-Chapelle (septembre 1818) le duc parla de la délivrance du territoire français. Le czar lui dit ; « Votre nation est brave et loyale, elle supporte ses infortunes avec une résignation courageuse : me répondez-vous d'elle ? pensez-vous que son gouvernement soit solidement établi ? Parlez-moi franchement, je suis l'admirateur et l'ami de votre nation, je ne demande que votre parole. » Le duc répondit ; « Sire, je vous donne ma parole que la France est tranquille et pacifiée : trois années écoulées en sont le témoignage manifeste. Vous nous avez demandé sept cents millions, je vous les apporte. » L'évacuation du territoire fut décidée et un réel soulagement apporté au pays, rendu enfin à l'indépendance.
Toutefois, au moment où le duc de Richelieu rendait ce service signalé à la France, il tombait du pouvoir. Effrayé par les progrès des libéraux dans les élections de 1817 et de 1818, il sollicitait de Louis XVIII un retour en arrière dans la politique intérieure et voulait se rapprocher des ultra-royalistes. Le ministre de la police, le comte Becazes, tout-puissant sur l'esprit du roi, encourageait au contraire Louis XVIII à persister dans la politique libérale. Le duc de Richelieu quitta le ministère des affaires étrangères (29 décembre 1818). La Chambre lui vota une récompense nationale, mais le duc l'abandonna aux hospices de Bordeaux.
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