‹ Cent récits d'histoire contemporaineChapitre 44 sur 86 · L. — RÉVOLUTION DE 1848. — LA JOURNÉE DU 24 FÉVRIER · texte numérisé non relu

L. — RÉVOLUTION DE 1848. — LA JOURNÉE DU 24 FÉVRIER

Après ]a catastrophe du boulevard des Capucines, rien ne put arrêter le mouvement qui entraîna Paris. Un tombereau fut amené ; sous les yeux des soldats qui demeuraient immobiles, les cadavres furent entassés sur le tombereau et une promenade sinistre commença. Le lugubre cortège, à la lueur des torches, parcourant le boulevard jusqu'à la rue Montmartre, s'arrêta devant les bureaux du journal la Réforme^ puis à la porte Saint-Marlin, s'enfonça dans les quartiers populeux où la résistance s'organisa. Toute la nuit fut employée à élever des barricades-

Cependant Louis-PJiilippc, qui, après avoir consenti à abandonner M. Guizot, avait chargé M. Mole de composer un ministère, se décida, après la fusillade du boulevard, à appeler M. Thiers. Auparavant, il avait nommé le maréchal Bugeaud commandant en chef de toutes les troupes. M. Thiers arriva aux Tuileries. Dès qu'il fut annoncé, M. de Montalivet s'empressa vers lui : « Nous sommes bien touchés de vous voir ici, dit ce fidèle ami des princes, le roi n'attendait pas moins de votre dé-

vouement ; mais ménagez le roi.

Ménager

le

roi! Mon premier devoir est de lui dire la vérité. » L'attitude de Louis-Philippe révélait clairement le sens de ces paroles de M. de Montalivet: « Ménager le roi ». Contraint de recourir à M. Thiers, de lui remettre le pouvoir, de subir des conditions au lieu d'en imposer, il se sentait humilié, vaincu. Mais devant un sujet, il dédaignait de contenir l'irritation de son orgueil blessé. « Vous connaissez la situation, dit-il. J'ai fait appeler M. Mole. 11 renonce. Je suis forcé maintenant d'avoir recours à vous. Avez-vous des ministres? J'en ai besoin tout de suite. — Sire, je ne m'attendais pas à être appelé. Je n'ai pas de ministres indiqués. — Ah ! oui, s'écrie le roi avec une hauteur sarcastique, on dit que vous ne voulez plus servir de tout le règne! » Justement blessé, M. Thiers répondit avec dignité; « Non, sire, je ne le voulais plus! » Louis-Philippe comprend alors qu'il est allé trop loin. Sans changer de sentiment, il change de ton. a II faut prévenir sur-le-champ vos collègues. Vous avez appris ce fâcheux événement du boulevard des Capucines. Vous savez que le gouvernement n'y est pour rien ; c'est un accident. L'effet en est très malheureux. Il faut un ministère de l'opposition. Qui me donnerez-vous ? Je prévois que vous me demanderez Barrot. Je n'ai pas d'objection ! Mais à une condition, c'est que vous serez

président du conseil et qu'il ne le sera pas. Il faut de la fermeté. Je compte sur vous. — M. de Rémusat? — Excellent! — M. Duver^ior de Hauranne? — Ah! Duvergier !... » Un sentiment de répulsion se peignit sur la figure du monarque. « C'est un homme ferme ! » fit observer M. Thiers. c< Oh ! ferme, ferme à mes dépens. Enfin, ce sont vos amis, vous me manierez tout ce monde-là. Soit! mon cher, va pour les personnes. Pour les choses, qu'allez-vous me demander?... Les capacités, les incompatibilités ! » Et il appuyait ironiquement sur chaque syllabe. — « Il faut, de toute nécessité, la réforme électorale et la réforme parlementaire. Vos aides de camp... — Ah! oui, ce sont mes aides de camp que vous voulez mettre dehors. — Ils ne vous rendent pas grand service dans la Chambre. Quant à moi, je n'ai jamais été très ardent pour la réforme électorale, mais le cercle est réellement trop étroit. Il permet à un petit nombre d'exploiter tous les avantages administratifs. — N'allez-vous pas me donner une Chambre énorme, un corps électoral énorme ! — Cinquante députés et 150,000 électeurs de plus. Ce n'est pas tout. — Enfin, nous verrons... — Ce n'est pas tout. — Et quoi donc encore ? Il nous est impossible de gouverner avec cette assemblée qui nous est hostile.. — Ah! la dissolution ! Jamais! Jamais ! Jamais je n'y consentirai à aucun prix. — Aucun des collègues dont j'ai besoin n'acceptera à d'autres conditions que celles-là. — Dans tous les cas, je vais annoncer au Moniteur que je vous a; appelé ; car c'est un fait qui m'est acquis, et que je puis publier. » La nomination du maréchal Bugeaud occasionna un nouveau débat. Mais M. Thiers n'insista pas : il sortit pour rassembler ses nouveaux collègues et revint chez le roi avec eux vers sept heures du matin ^

Le 24, lorsque le jour paraît, il trouve M. Thiers occupé à composer un ministère et le maréchal Bugeaud à former les quatre colonnes qui doivent, d'après son plan, étreindre l'insurrection et l'écraser. C'était une contradiction. De plus, les hésitations du roi, son refus de descendre jusqu'aux dernières concessions, retardaient la formation définitive du ministère et condamnaient à l'inertie les hommes qu'il appelait à le sauver. Ainsi, grâce à cette indécision, ni les concessions ne peuvent être répandues dans la foule, ni les troupes utilement employées.

1. Garnier-Pagès, Ilistoire de la Révohition de février i9'*i .

LA CHARRETTE DES MORTS (nUIT DU 2 3 FÉVRIER 184 8)

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