‹ Cent récits d'histoire contemporaineChapitre 45 sur 86 · LU. — LA DUCHESSE D'ORLÉANS A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS · texte numérisé non relu

LU. — LA DUCHESSE D'ORLÉANS A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS

Louis-Philippe avait signé son abdication à midi et demi. A ce moment, une décharge éclate sur la place du Carrousel, les princesses poussent un cri de terreur. On vient apprendre à la famille royale que les insurgés tirent sur les voitures qu'on lui amenait, qu'un piqueur a été tué, que le peuple a arrêté les voitures et qu'il y met le feu. La place du Carrousel n'était pas dégagée comme aujourd'hui. Beaucoup de rues étroites y débouchaient, et, par ces rues, se précipitait la foule qui n'était plus contenue, puisque les troupes ne recevaient plus d'ordres.

Avertie du danger par M. Crémicux, la famille royale se décida à la retraite. Elle sortit à la hâte par la grande allée du jardin, le roi donnant le bras à la reine et suivi des princes et princesses, accompagné de quelques aides de camp et de personnes dévouées. A la grille du pont tournant, on aperçut trois voitures de chétive apparence qu'on avait amenées. La famille royale s'entassa dans ces voitures beaucoup trop petites ; il fallait se hâter, on se trouvait au milieu de groupes populaires qui ne comprenaient pas ce qui se passait, mais qui commençaient à devenir menaçants. Le désordre était si grand, que la duchesse de Montpensier fut séparée de son mari, s'égara dans Il foule et dut se réfugier chez des personnes amies qui, plus lard, favorisèrent son passage en Angleterre. La cavalerie du général Regnault de Saint- Jcan-d'Angély enveloppa les voitures et l'on partit pour Saint-Cloud où le roi comptait s'arrêter et de là se retirer au château d'Eu. Mais les événements devaient lui faire prendre une autre route, bien amèrc pour un roi et pour un vieillard, la route de l'exil. Louis-Philippe ne gagna l'Angleterre que sous un déguisement, après bien des fatigues, des alarmes, et presque dénué de tout.

A peine le roi avait-il quitté les Tuileries, que la foule arriva et se précipita dans le château, où tout fut dévasté. La troupe, ne recevant plus d'ordres, ne bougeait pas, et la chute du poste du Châteaud'Eau venait do terminer le combat. L'incendie seul avait pu triompher de la résistance de ses défenseurs. Il était deux heures lorsque les insurgés se trouvaient maîtres de Paris, malgré la présence de troupes nombreuses.

La duchesse d'Orléans avait été laissée aux Tuileries ; elle croyait que Louis-Philippe ayant abdiqué, son fils, le comte de Paris, allait" être reconnu roi. Mais le peuple ayant envahi le château.

la duchesse se trouva bientôt privée de tout appui. On raconte que prenant ses deux enfants par la main, elle se plaça avec eux devant le portrait de leur père. « Il ne me reste donc, s'écria-t-elle, qu'à mourir ici ! » Mais bientôt M. Dupin et le duc de Nemours vinrent la chercher et la conduisirent rapidement au Palais-Bourbon. Elle prit place dans la Chambre, au milieu d'une émotion générale. Les amis de la dynastie s'efforcèrent de décider la proclamation du comte de Paris et la régence de sa courageuse mère. Mais le peuple, conduit par les chefs républicains, envahissait au même moment le Palais-Bourbon. La duchesse d'Orléans et ses enfants sont poussés, heurtés par la foule qui les remarque à peine. Lamartine demande au président de suspendre la séance, car il craint que la régence soit acceptée. La séance est suspendue ; le tumulte devient indescriptible. La duchesse, pressée de fuir, résiste car elle comprend que si elle part, la cause de son fils est perdue. Elle se réfugie, avec ses enfants, sur les gradins supérieurs : le duc de Nemours se tient toujours auprès d'elle ; des députés, des officiers, des gardes nationaux forment autour d'eux un cercle protecteur. Odilon Barrot arrive : il veut faire respecter l'autorité dont il a été revêtu comme premier ministre : il veut faire triompher la régence. Il monte à la tribune et au milieu du silence qui se fait aussitôt, il s'écrie : « La couronne de juillet repose sur la tête d'un enfant et d'une femme. » Des applaudissements lui répondent; la duchesse d'Orléans se lève et salue. Odilon Barrot continue son discours. La Rochejacquelein, au nom des légitimistes, s'élève contre sa proposition. Mais bientôt toute discussion devient impossible. L'invasion de la Chambre continue. Ledru-Rollin, qui a l'oreille de la foule, réclame la constitution d'un gouvernement provisoire. Lamarline l'appuie. La confusion augmente ; des coups de fusils sont tirés dans la salle même ; la duchesse d'Orléans est emmenée à grand'peine et séparée de ses enfants dans les couloirs, mais ils lui furent bientôt reconduits par des amis dévoués. Enfin, malgré ce désordre extrême, la foule acclama les noms d'hommes populaires qu'elle chargea du gouvernement provisoire : Dupont de l'Eure, Arago, Lamartine, Ledru-Rollin, Marie, Crémieux, Garnier-Pagès.

Ceux-ci, Lamartine en tête, prirent en toute hâte le chemin de l'Hôtel de Villa, pendant que la duchesse d'Orléans s'éloignait.

LA DUCHESSE d'oRLÉANS A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS (2 4 FÉVRIER 184 8)

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