‹ Cent récits d'histoire contemporaineChapitre 47 sur 86 · LIV. — L'ASSEMBLÉE NATIONALE CONSTITUANTE (4 mai · texte numérisé non relu

LIV. — L'ASSEMBLÉE NATIONALE CONSTITUANTE (4 mai

L'Assemblée, composée de plus de 800 membres, ouvrit ses séances le 4 mai. Ce jour-là, les membres du gouvernement provisoire et leurs ministres, réunis au ministère de la justice, se mirent en marche et se dirigèrent, par la rue de la Paix, par les boulevards et par la place de la Concorde vers le Palais-Bourbon. Le canon des Invalides salua leur entrée dans l'Assemblée. Ils déposèrent solennellement les pouvoirs dont les avait investis la Révolution et dont nul ne pouvait dire qu'ils eussent abusé. Aussi les représentants déclarèrentils « que le gouvernement avait bien mérité de la patrie » Cinq de ses membres, Arago, Garnier-Pagès, Marie, Lamartine et Ledru-Rollin, composèrent la commission executive, dont M. Louis-Blanc avait été écarté à cause de ses idées socialistes.

Mais la révolution politique terminée, on fut menacé d'une révolution sociale.

Les perspectives menaçantes qu'entr'ouvraient les discussions passionnées des clubs sur les bases mômes de la société, effrayaient les classes aisées, arrêtaient le commerce et par suite le travail. Le crédit fut paralysé, les fonds publics tombèrent très bas : des maisons de banque suspendirent leurs payements. La réserve métallique de la Banque de France baissa considérablement. Le 15 mars, il restait à peine au delà de quoi fournir aux besoins du Trésor pour quelques jours.

Pour satisfaire la presse, il avait fallu supprimer l'impôt du timbre ; pour contenter le peuple, supprimer l'impôt du sel. Le ministre des finances, M. Goudchaux, renonça à porter le poids d'une pareille situation, et Garnier-Pagès lui succéda. Celui-ci chercha à relever le commerce en relevant le crédit. Le Comptoir national d'escompte à Paris et des Comptoirs d'escompte dans les départements furent créés, l'unité des banques fut décrétée le 29 avril, et les billets de banques locales se transformèrent en billets uniformes de la Banque de France. Ces billets furent déclarés monnaie légale, et la Banque eut la faculté d'émettre des coupons de 200 et 100 francs. La crise commerciale cessa. Mais il fallait sauver aussi les finances de l'État; des dons patriotiques ne purent combler le déficit, et on recourut à l'impôt. On mit sur les quatre contributions directes un impôt extraordinaire de 45 centimes, ce qui était plus grave.

Les auteurs des manifestalions du 17 mars et du 16 avril, mécontents des résultats des élcclions,

résolurent de briser l'Assemblée, issue du suffrage universel. Le 15 mai, à l'aide du nom si populaire de la Pologne, ils entraînèrent une foule immense le long des boulevards. Soixante-dix bannières de; ateliers nationaux étaient mêlées aux drapeaux des nations étrangères ornés de rubans, de fleurs et de feuillages. « Une foule de curieux aftluaient dans les contre-allées et se montraient l'un à l'autre l'aigle de la Pologne, la harpe de l'Irlande, les trois couleurs italiennes ; beaucoup de gardes nationaux des provinces, venus pour assister à une fête que l'Assemblée devait donner le 13 et qu'on avait ajournée dans la crainte qu'elle ne fournit une occasion à l'émeute, s'étaient joints au cortège, bannières déployées. Un soleil radieux éclairait la procession populaire ondoyante comme un long serpent auquel venaient, de distance en distance, s'ajouter de nouveaux anneaux i ». Les chefs parlementent avec le général Courtais, forcent le passage du pont de la Concorde, mal gardé par quelques bataillons, et envahissent le Palais-Bourbon. Bientôt plus de deux mille individus se pressent dans la salle des séances qui présente le spectacle de la plus horrible confusion. Raspail essaye en vain de faire lecture de la pétition populaire. Bknqui est porté en triomphe par des hommes qui demandent la reconstitution entière de la Pologne et la guerre contre l'Europe. Le président est insulté, menacé, renversé de son fauteuil et un nommé Huber proclame la dissolution de l'Assemblée nationale, pendant que les emblèmes de 93 sont placés sur le bureau. Mais voici qu'un bruit de tambours se fait entendre : c'est la garde nationale et la garde mobile qui accourent défendre l'Assemblée. La salle est évacuée et les représentants rentrent en séance, profondément indignés de l'outrage que leur avaient infligé des factieux. De son côté, la commission executive, appuyée par la garde nationale, s'était rendue à l'Hôtel de Ville, où elle avait fait arrêter les membres du nouveau gouvernement provisoire qui cherchait à se former. Tout le monde compara cet attentat à la journée du 1^' prairial 1795, dont elle fut une triste parodie. Barbes fut enfermé à Vincennes, Blanqui se déroba aux poursuites. Caussidière, préfet de police, accusé d'avoir favorisé les émeutiers, dut donner sa démission de préfet et de représentant. Mais, aux élections supplémentaires du 5 juin, il fut réélu.

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